Une rencontre

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La nuit tombait. Elle chaussa ses bottines, enfila son long manteau de laine, coiffa son chapeau et enroula son écharpe autour de son cou. Elle était fin prête. Seul son visage à la peau pâle offrait une touche de clarté parmi tous ses vêtements noirs. C’était sa couleur préférée, depuis toujours. On l’avait d’ailleurs souvent traitée de sorcière, à
l’adolescence. Quelle ironie...

Elle sortit, ferma sa porte, et s’élança sur sa trottinette électrique. Elle avait renoncé au balai, moins pratique à manoeuvrer et surtout, trop visible en ces temps où le contrôle aérien
avait domestiqué le ciel. Elle posa un pied sur son engin et s’élança. Ses longs cheveux roux voletaient autour d’elle, et elle savoura cette liberté. Bien que la vitesse d’une trottinette soit toute relative, elle suffisait à déclencher d’agréables sensations. Elle avait diverses courses à faire. Pour ça, elle appréciait le monde moderne. En ville, tout était ouvert jusque tard dans nuit. Bien qu’elle n’aimât guère l’éclairage agressif des néons, ni la musique trop
forte, elle pouvait se fondre dans la foule désormais. Elle n’était plus obligée de se déguiser en paysanne humble pour aller acheter du laurier, et éviter des soupçons qui pouvaient lui
coûter la vie. C’était quand même paradoxal : maintenant qu’elle s’affichait en pleine lumière, elle ne craignait plus rien.
Elle évita un piéton, slaloma entre deux vélos à l’arrêt, et souplement, se dirigea vers un magasin d’une chaîne de primeurs. Sous des ampoules éblouissantes, un rap assourdissant,
au milieu des bips intrusifs des caisses, elle n’était qu’une cliente anonyme. Parfait. Elle gara sa trottinette (elle l’avait enchantée, elle ne craignait pas qu’on la lui vole, ainsi) et déambula avec plaisir dans les rayons. Du thym, pour sa potion anti-ivresse, de la cardamome pour son incantation contre l'addiction au téléphone portable, des citrons pour le poulet qu’elle prévoyait de cuire demain. Elle adorait le poulet au citron.
Elle paya. Devant elle, un couple se papouillait gentiment. Elle les observa avec tendresse. Il fallait reconnaître que parmi tout ce monde, elle se sentait souvent bien seule. Il était devenu difficile de se réunir avec ses collègues. Toutes étaient toujours très occupées. Avant, on arrivait à célébrer le sabbat ensemble. Désormais, chacune faisait sa
cérémonie dans son coin, et on partageait les photos sur Instagram pour se donner l’illusion d’une communauté soudée. Dommage. Elle aurait bien besoin de compagnes, parfois, pour partager des recettes, des ingrédients rares, ou, tout simplement, un thé, des commérages et des rires.

Elle s’installa à nouveau sur sa monture. Elle avait envie de nouvelles bottines. Les siennes dataient déjà de plusieurs saisons et commençaient à être râpées. Direction le petit magasin, à l’angle de la rue. Elle adorait les chaussures de cette marque, qui réussissait l’exploit de rester sobres mais d’apporter tout de même une touche d’originalité. Elles étaient un peu chères. Une sorcière d’aujourd’hui vivait chichement, mais il fallait parfois se faire des petits plaisirs...
Ses précieux sacs accrochés à la poignée de sa trottinette, elle repartit à l’assaut de la ville.
Elle aimait se promener dans la pénombre, illuminée régulièrement par les réverbères et les vitrines. Ce soir, le sentiment latent de solitude qu’elle éprouvait parfois se fit plus fort. Elle n‘avait pas envie de rentrer. Une fois n’est pas coutume, elle traversa le fleuve. Elle resta un moment à admirer les péniches joliment éclairées glissant sur l'eau. C’était paisible, reposant. Un conducteur indélicat klaxonna, puis elle eût froid et décida de repartir. Alors qu’elle quittait assez rarement son quartier, idéalement situé en centre-ville, cette fois, elle se lança à l’assaut de rues méconnues.
Elle était moins à l’aise ici, et allait plus doucement. C’est ainsi qu’un magasin attira son attention : la vitrine bougeait ! Intriguée, elle s’approcha. Derrière la vitre, cinq petits chats dormaient.

Sauf un. Le plus petit de tous.

C’était une minuscule panthère, au pelage noir, lisse et brillant. Le chaton l’observa arriver, le nez tendu, attentif. Quand enfin elle fut face à lui, il miaula. Bien sûr, elle n’entendit rien. Mais voir ce petit museau s’ouvrir sur une petite
langue rose la fascina. Incapable de quitter le chaton des yeux, elle posa ses mains sur la vitrine. Aussitôt, le petit poilu fit de même. Ils se regardèrent longtemps, yeux gris plongés
dans les yeux orange. Puis quelqu’un bouscula la sorcière, prononça des excuses dont elle se fichait. Le contact était rompu, et cela lui fut proprement insupportable.
Elle poussa la porte. C’était fermé. Elle eût un mouvement d’humeur, mais se reprit. Le chaton s’était approché, et la regardait. Impossible de repartir, même pour revenir demain.
Elle hésita. Mais un nouveau regard vers le chaton la convainquit. Elle tenta d’enchanter la serrure, mais il s’agissait d’une trois points, et réussir à la déverrouiller prendrait trop de
temps. On allait la remarquer, et c’était la dernière chose qu’elle souhaitait. Aux grands maux les grands remèdes ! Elle sortit son kit de crochetage. Elle était très douée, et en quelques tours, elle entendit le cliquetis significatif. Gagné. Elle entra, ouvrit la vitrine.
Le chaton courru se blottir dans la main tendue. Il s’enroula dans sa paume, et ronronna.
Fascinée, elle observa le petit être. Il était chaud et doux. Elle le cala contre sa poitrine et sortit. Pour que le chaton n’ait pas froid, elle le glissa dans son chemisier et rabattit son manteau par dessus, puis son écharpe. Il ne parut pas bousculé outre mesure. Mais, curieux, il sortit la tête pour regarder l’extérieur.
La sorcière était pressée de rentrer maintenant, et filait à vive allure dans les rues. Elle ne craignait pas que le chaton s’enfuie, elle avait confiance. Ils s’étaient trouvés. Elle sentait son corps délicat contre son sein, tendre et immobile. Même si l’hiver lui glaçait la peau,
elle se sentait apaisée, pacifiée. Quand elle arriva dans sa petite maison de ville, calée entre deux immeubles, elle prit le soin de bien refermer la porte, par sécurité. Elle déposa la boule
de poils sur le sol, et s’amusa de le voir explorer son nouvel environnement, la queue basse, méfiant. Il prit confiance peu à peu et au bout d’une demi-heure, il paradait sur le canapé, en véritable maître des lieux.

La propriétaire s’installa à côté de lui. Le chaton grimpa sur ses genoux, posa ses pattes sur sa poitrine et plongea ses yeux droit dans ceux de sa maîtresse. Il l’adopta définitivement en posant son petit nez rose contre son nez rouge, encore froid de sa folle course.
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