Une question de goût

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Une question de goût
(nouvelle)

Erwan Bargain
Touloudu
29590 Le Faou
erwan.bargain@wanadoo.fr
Tel. 06 61 91 39 27
Une question de goût


Simon savait que cela pouvait un jour arriver. Quand il a commencé à faire ce boulot, la direction l’avait prévenu. Il y avait peu de probabilité que cela se produise mais lors de son entretien d’embauche, cette éventualité avait été évoquée. Et la réaction de Simon, sans état d’âme, avait sûrement joué en sa faveur et séduit les patrons. Reste qu’à l’époque, le contexte n’était pas le même. Décrocher cet emploi était plus qu’une nécessité. C’était une question de survie. Depuis plus de trois décennies, l’ensemble de l’humanité, hormis des poignées de privilégiés, vivaient comme des crève-la-faim. Faute à la surpopulation mondiale qui menaçait d’épuiser les ressources, en particulier alimentaires. La planète n’est pas extensible et nourrir 9 milliards de bouches, grandes et petites, relève de l’impossible. Face à cette crise et pour tenter, non pas de l’endiguer, mais de la freiner, les autorités du monde entier s’étaient engagées, sous la pression du lobby végétalien qui avait acquis un poids politique considérable, vers une industrie agricole presque exclusivement tournée vers les végétaux et les céréales. Les scientifiques avaient mis au point de nouvelles espèces de plantes et de racinaires génétiquement modifiées, au rendement impressionnant et capables de s’adapter à n’importe quel climat. En gros, c’était tofu et blé pour la majorité de la population à chaque repas. Inutile de préciser que ce changement radical de régime alimentaire à l’échelle planétaire n’a pas fait que des heureux. Et face à la grogne qui prenait de l’ampleur et avec l’accord frileux des partis végétaliens, les gouvernements ont donc décidé de relancer la production d’insectes, qui avait été stoppée quelques temps auparavant, afin de calmer les esprits. Simon se souvient bien de cette époque. Il était adolescent et sa mère, excellente cuisinière, lui servait des sauterelles et des cétoines dorés à toutes les sauces. Au début, il ne trouvait pas ça mauvais mais à force de bouffer des insectes et du seigle chaque jour que ce foutu divin fait, on finit par être dégouté. Et, Simon n’a pas échappé pas à la règle. Mais quand on n’a pas le choix et qu’on crève la dalle...En tout cas, cette production intensive de bestioles croustillantes ou fondantes avait au moins eu le mérite de booster un tant soit peu l’économie de la plupart des pays. Le père de Simon avait, de la sorte, retrouvé du travail et supervisait la reproduction des bousiers dans une petite exploitation qui se vantait de vendre des insectes bio. Le taf n’était pas passionnant pour l’hydro-électricien qu’il était et modestement rémunéré, mais il permettait à l’ensemble de la famille de manger à sa faim grâce aux nombreux criquets, vers et coléoptères invendables que l’entreprise redistribuait à ses salariés plusieurs fois par semaine. Il va de soi que l’élevage d’animaux destinés à l’abattoir n’avait pas disparu et on pouvait encore acheter de la viande en toute légalité mais à des prix tels qu’elle était réservée aux plus riches et aux nantis. Simon en avait mangée quelque fois, étant enfant. Du poulet et du porc. Mais il ne se souvenait pas du goût. Juste de la texture de la chair, tendre et douce. Rien à voir avec ces fichus bestioles qu’il a ingurgitées durant toute sa jeunesse. Un jour, mais il était trop petit pour s’en rappeler, Simon avait même mangé du poisson. Mais ça, c’était avant qu’il soit déclaré impropre à la consommation car victime d’une pollution maritime excessive et jugée dangereuse pour l’Homme. Dans le thon par exemple, il y avait plus de mercure que dans un thermomètre anal. Et il en était ainsi de la plupart des espèces dites consommables. Par principe de précaution et pour raisons sanitaires, la pêche a du coup été interdite et toute une profession s’est retrouvée supprimée en un clin d’œil. Et hop, plus de pêcheurs ! A part ceux du dimanche qui bravaient la prohibition en leur âme et conscience et à leurs risques et périls. Quand on a la fringale, on est capable de tout, même de s’empoisonner. Ou de courir après un job comme celui de Simon. A ce moment là, vu le taux de chômage, tout travail était bon à prendre. Et puis, comme l’emploi de son père avant, ça permettait de nourrir la famille. Et les gouvernements occidentaux l’avaient bien compris. Un peuple qui crie famine est encore plus incontrôlable qu’un peuple sans le sou. Aussi, sentant la révolte proche, les dirigeants des pays industrialisés ont décidé de tout remettre à plat et ont procédé, en quelque sorte, à un putsch diplomatique, en faisant table rase du passé et en envoyant paître les végétos, afin de s’engager dans une nouvelle voie. Une nouvelle voie qui a choqué bon nombre de personnes quand elle a commencé à être mentionnée et qui, avec le temps et vu la situation, a rapidement fait son chemin dans les esprits et finalement été adoptée par les autorités des pays concernés et par leurs populations respectives. A bien y réfléchir, cela semblait être la meilleure solution. Simon en était convaincu et l’est toujours. Alors quand la production de viande a été relancée, il n’a pas hésité un instant et a postulé comme boucher. Bizarrement, malgré la formation qui était proposée, les candidats ne se bousculaient pas au portillon, travailler les mains dans le sang et la carne ne fait pas fantasmer. Simon, lui-même, enfant, n’a jamais rêvé de devenir boucher. Il aspirait à devenir musicien. Mais la pratique d’un instrument étant trop onéreuse et réservée, par la force des choses, à une élite, il avait du abandonné l’idée. Aujourd’hui, il se réconforte en pensant quen dans son domaine, il est d’une certaine manière, un artiste, qui au lieu de jouer du piano, joue du couteau. Et il en joue bien. Ces supérieurs ne tarissent d’ailleurs pas d’éloges à son sujet et le citent régulièrement en exemple auprès du reste de l’équipe. Simon est parfois gêné par ces compliments car il a l’impression de passer pour un fayot aux yeux de ses collègues. Est-ce de sa faute s’il aime le travail bien fait ? Le boulot n’est certes pas facile tous les jours, mais il a des à-côtés intéressants et notamment la possibilité pour les salariés de se procurer de la viande à des prix plus qu’avantageux. Et ce n’est pas rien quand, dans une famille, il y a plusieurs bouches à nourrir. Il ne s’agit pas des meilleurs morceaux, mais ça se mange et c’est bien là le principal. La première fois qu’ils en ont eue dans leurs assiettes, ils ont trouvé le goût étrange et la chair un peu ferme. Mais tout est question de cuisson. Et comme la mère de Simon est un fin cordon bleu, elle a vite mis au point quelques recettes irrésistibles : Rognons au caramel, Cervelle à la ciboulette, Pied confis à la moutarde... Pour elle qui, jusqu’à ce que Simon décroche son job de boucher, n’avait jamais cuisiné de chair humaine, elle s’en sortait à merveille. Elle devenait même exigeante sur la provenance de la carne préférant à la viande de taulards, moins chère mais souvent bourrée de drogues et d’amphétamines, celle d’origine asiatique ou sud américaine. La traçabilité de chaque carcasse étant en vigueur, il n’est pas difficile pour Simon de satisfaire sa chère maman. Reste qu’aujourd’hui, pour la première fois depuis qu’il a été embauché, ce travail le dégoûte et lui file même la nausée. Pire, Simon s’interroge. D’ordinaire, dépecer et découper un corps ne lui pose aucun problème. Sauf que là, ce n’est pas pareil. Quand il a reçu le macchabée, sur la table, et après avoir fait la première entaille en haut du cou afin d’arracher proprement la peau, il a remarqué le tatouage qui courait du haut des hanches jusqu’au bas ventre. Un dragon rouge ailé, de style asiatique entouré de nuages. Ce dessin, il l’avait déjà vu. Il a aussitôt retourné le corps pour voir son visage et il a fondu en larmes. C’était Wendy, son ex-petite amie, la femme de sa vie, le seul et unique amour qu’il ait eu dans sa chienne d’existence. Il la connaissait depuis le collège. Ils avaient grandi ensemble avant de se mettre en couple durant une dizaine d’années. Elle était pro-végétalisme et avait quitté le pays quand le gouvernement avait changé sa politique et s’était rangé du côté des Américains et des autres états européens. Elle avait tenté de convaincre Simon de la suivre, en vain. Il avait trop peur de remettre en question le confort, somme toute rudimentaire, qui était le sien. Wendy était dès lors partie seule au Brésil et ils s’étaient perdus de vue... Jusqu’à ce matin où elle vient de réapparaître dans la chambre de découpe. Et Simon n’a pas le choix, il doit la dépecer et la débiter comme n’importe quel autre morceau de viande. Alors, il souffle, essuie ses larmes, prend sa respiration et, en fermant les yeux, plante la lame dans la carcasse de Wendy et se met à l’œuvre. Et se console en se disant qu’il gardera pour, une fois, les meilleurs morceaux : les fesses et les seins de Wendy qu’il aimait tant caresser quand ils vivaient ensemble.
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Marie Juliane DAVID · il y a
Très fascinant votre texte!
Un plaisir de vous lire!
Bonne continuation!
En passant, si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon texte "Mésaventures nocturnes" en lice pour le Prix des jeunes écritures. Pour y accéder plus facilement, vous pouvez cliquer sur mon nom en haut de ce commentaire. Merci d'avance de passer!

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Ozias Eleke · il y a
Émouvant ! J'ai aimé vous lire. Ce fut un plaisir.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Firmin Kouadio · il y a
Très beau texte ! Je vous invite à lire "en mal d'humanisme", un texte en lice aux jeunes écritures. Votre retour me ferait vraiment plaisir.
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Eric diokel Ngom · il y a
Magnifique Un texte structuré et original ..merci de consulter le mien pour m'aider à progresser je suis nouveau . votre avis surtout et si sa vous attire n'hésitez pas à voter