Une preuve d’amour

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Mes thèmes de prédilection, les sujets de société, le fantastique, le "détournement de réalité", les histoires locales et abracadabrantesques, même si pourtant ... Nota Bene : « Les  [+]

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Le verdict était sans appel, plus que six mois à vivre. La tumeur avait atteint une telle taille dans le cerveau qu’aucun chirurgien ne se risquerait à opérer. Les chances de survie à l’intervention étaient nulles. La passivité de Damien frappé par cet uppercut embua de manière irrépressible les yeux d’Amélie. Le silence prit possession des lieux. Un vent glacial venant de la fenêtre traversa le bureau. Damien se leva d’un geste lent et relâché comme si son corps ne lui appartenait déjà plus. Son cerveau en perpétuelle ébullition d’où jaillissait une idée ou un projet à la seconde se désolidarisait déjà de sa croute.

Il fallait faire vite. Amélie demanda rendez-vous dès le lendemain à sa directrice des ressources humaines afin d’obtenir un congé exceptionnel de six mois. Le hic était que cela tombait mal, elle avait tout soldé. Elle devait donc compter sur la bonne grâce de son employeur. Mais la crise était passée par là. « L’entreprise n’avait pas les moyens de ses ambitions en matière de politique sociale » s’excusa contrite la responsable. Fort heureusement, Amélie pouvait compter sur la solidarité de ses collègues. La loi permettait aux employés de céder à leurs discrétions quelques jours de RTT au collaborateur dans le malheur. Son désir de se consacrer entièrement au temps désormais compté de son mari l’emporta sur toute autre considération. Elle jeta ainsi en pâture son histoire. Le résultat alla bien au-delà de ses espérances. Dès le lendemain, elle s’attachera à une unique tâche, rester auprès de Damien.

A peine un mois que Damien eut appris la nouvelle que son état s’aggravait déjà. Les étourdissements et les vomissements furent progressivement remplacés par l’impossibilité chronique à tenir debout. Damien perdait l’équilibre sans signe avant-coureur et ses chûtes devenaient de plus en plus dangereuses. Le jour où il trébucha sur la route au nez d’un bolide qui l’évita de justesse par un coup de volant inespéré, ce fut l’ultime alerte qui les incita à éviter toute sortie. Damien s’emmura dans sa maison avec comme unique dessein celui de s’y éteindre sans s’amocher. Son moral s’amenuisait. Amélie souffrait énormément de son impuissance à tenter ce qui était impossible vu les circonstances, lui faire de ses derniers jours les meilleurs de son existence.

Damien venait d’écrire sa cent neuvième nouvelle. Ce sera la dernière. Il se retourna vers Amélie qui l’observait intensément. Il lui fit part de son amertume. Son grand malheur aura été d’être moyen dans tout ce qu’il avait entrepris sans jamais atteindre ce qu’il appelait « un semblant de consécration ». Cette frustration prenait une saveur toute particulière quant à sa passion pour l’écriture. Dans sa tête, il s’était inlassablement répété : il suffirait d’une fois. Une nouvelle, une poésie ou un texte à chanson, qu’importait, pourvu que l’histoire, les mots et les émotions partagées provoquent chez ses lecteurs, ce que lui-même avait parfois ressenti dans ses innombrables lectures, une certaine forme de nirvana en s’élevant dans l’univers de l’auteur. Amélie pleurait à chaudes larmes sous le feu des confidences. Elle offrirait sa vie pour que le miracle se produise. Elle arracha la feuille imprimée des mains de Damien surpris par sa voracité. Elle lut la nouvelle à voix haute. Elle la trouvait géniale. Elle embrassa Damien langoureusement. C’était la bonne, elle en était certaine. L’intrigue se démêlait à un rythme parfait, ni trop vite, ni trop lent. Elle lui conseilla d’alléger certaines phrases où Damien s’envolait dans ses travers emphatiques. Damien vécut un moment de grand bonheur à retravailler son texte avec sa relectrice préférée. Il était deux heures trente du matin quand ils relurent une dernière fois le fruit de leur énergie créative. Repus tous les deux et totalement satisfaits de leur travail, ils postèrent la nouvelle sur le site pour cet ultime concours. Leurs deux corps en fusion se dévorèrent le reste de la nuit. Le sablier venait d’imploser.

Le résultat du concours arriverait dans un mois. Autant Amélie entretenait chaque jour l’espoir du succès que Damien, l’euphorie du moment magique passée, retomba dans le doute, à savoir la certitude qu’une nouvelle fois, il échouerait. Après tout, ils étaient nombreux ces anonymes talentueux qui eurent leurs moments d’éclats dans l’intimité de leur art sans pour autant percer au grand jour. Il ruminait ses pensées sombres d’écrivaillon raté quand le téléphone sonna. Il héla Amélie qui avait disparu comme par enchantement. Il allait devoir se prêter à la tâche ingrate d’envoyer balader cette pauvre téléopératrice dont les paroles dictées par un « script » créaient ces sempiternels et kafkaïens dialogues de sourds. Son air bougon se transforma rapidement en un large sourire. Amélie rentra dans la pièce et vint l’enlacer délicieusement. Il semblait gêné et la repoussa délicatement levant le doigt de manière faussement sévère pour la faire patienter. Son visage radieux en disait long sur sa béatitude. Au fur et à mesure de la conversation, Amélie perçut une attitude légèrement altière qu’elle ne lui connaissait pas. Damien la toisait sans s’en rendre compte. Cela la fit sourire. Elle était en train de gagner son pari. Elle sursauta au moment où il raccrocha le combiné. Il était fou de joie et lui hurlait dans les oreilles. Un membre du jury avait été impressionné par son « génie narratif ». Il était allé visiter sa page web et avait fait de nombreuses recherches sur les sites où Damien postait ses « œuvres », un mot qui à ses yeux avait fini par perdre de son sens. Son style et ses histoires lui plaisaient énormément. Aussi, il souhaitait le rencontrer avec un ami éditeur pour lequel il travaillait en repérant de nouveaux auteurs.

Les symptômes de la maladie empiraient de manière exponentielle. Il subissait de violentes migraines qui le terrassaient dans son lit des heures entières. Cela dit, Damien voulait préserver toutes ses capacités intellectuelles pour mener à bien son dernier projet. Il avait décidé de mettre toutes les chances de son côté pour être publié. Aussi, il négligeait volontairement ses prises de médicaments. Ce qui inquiétait fortement Amélie. D’un autre côté, de le voir si heureux, le calcul était vite fait. Son rendez-vous avec l’éditeur fut le moment le plus important de sa vie. Il passa de merveilleux moments à expliquer à ses interlocuteurs le sens caché de ses histoires. Il évoqua les points qu’il souhaiterait voir améliorer avant toute publication. Ils passèrent une après-midi complète à échanger sur ce qu’il avait écrit tout au long de sa vie. Ils identifièrent un fil conducteur qui se transforma rapidement en ligne éditoriale. Ensuite, ils sélectionnèrent les textes qui constitueraient in fine le recueil de nouvelles. Moyennant son acceptation que l’éditeur puisse, avec son accord, modifier certains passages « à des fins de meilleure compréhension », il signa enfin un contrat avec une vraie société d’édition qui le rémunérerait sur ses ventes. C’est dingue ce qu’il s’en foutait des ventes, Amélie avait un salaire bien plus important que le sien. Elle n'attendait pas après lui pour subvenir à ses besoins.

Son état de santé l’empêchait dorénavant de quitter son lit. Il ne pouvait plus lire. Il passait l’essentiel de son temps à dormir. Ses douleurs devenus insupportables ne se calmaient plus que sous l’effet de la morphine qu’il s’injectait quotidiennement en dose croissante. Pourtant Damien souriait encore dans ses rares moments de lucidité où il levait la tête vers la bibliothèque pour y voir trôner son recueil de nouvelles, relié par la plus prestigieuse des sociétés d’édition du marché. En effet, elle avait la réputation de produire à la chaîne des lauréats pour le Goncourt. Il s’imaginait l’obtenir à titre posthume. Il appelait alors à son chevet Amélie qui comprenait de suite. Elle lui amenait le recueil qu’il caressait de ses mains gonflées par les effets indésirables de ses traitements. A chaque fois, elle se régalait de ce regard qu’elle avait aperçu pour la première fois, ce fameux jour où ils apprirent l’extraordinaire nouvelle. C’est ainsi que s’est éteint Damien, dans la peau d’un auteur qu’il avait toujours rêvé de devenir et dans les bras d’Amélie fidèle à ses côtés. Cette femme merveilleuse s’était juré de faire de ses derniers jours les meilleurs de son existence.

Un mois plus tard, Amélie retourna au travail. Il lui faudra du temps pour reprendre une vie normale mais c’était une battante, elle y arrivera. Ce midi, elle déjeunait avec Guy et Albert, du service communication avec qui elle avait sympathisé bien avant le drame. Ils se montrèrent d’abord compatissants puis admiratifs face au sourire malgré tout encore figé d’Amélie. Elle voulait surtout leur exprimer sa reconnaissance. Elle ne les remerciera jamais assez d’avoir accepté de lui rendre ce service si particulier. Il fallait effectivement prendre beaucoup de recul et ne pas juger pour intégrer le plan. Ils comprirent que c’était par amour qu’Amélie leur avait demandé de participer à toute cette mise en scène. Ils étaient effrayés de rencontrer celui qu’ils savaient moribond. Elle les avait bien briefés. Ils devaient davantage écouter que parler, juste évoquer quelques points de détails techniques pour rendre la situation encore plus réelle. Pour le livre, ils maîtrisaient les technologies afin de faire plus vrai que nature. Ce leur fut un jeu d’enfants de livrer un carton des recueils de nouvelles de Damien en imitant la charte graphique de la société d’édition promise. Cela restera leur secret. Plutôt que plaindre Damien qui mourut derrière un rideau de chimères, ils l’enviaient. Seule la passion était capable de produire une telle preuve d’amour jusqu’aux portes de l’au-delà.





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Les Histoires de RAC · il y a
Je me suis torturée les méninges pour imaginer une chute mais n'avais pas deviné celle-ci. Bravo pour cette singulière & touchante histoire ! A +
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Pensées Légitimes · il y a
merci pour votre passage
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Les Histoires de RAC · il y a
Avec plaisir ! Bel été...
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Fred Panassac · il y a
Quelle magnifique preuve d’amour ! Et le récit est si bien mené que je n’ai rien deviné !
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Fabregas Agblemagnon · il y a
une preuve d'amour. je vous invite à lire et soutenir si possible Amour impossible (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Philshycat · il y a
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Alain Adam · il y a
Zut! déjà voté! Et moi qui voulais aussi vous suggérer de rendre visite à mon caïman également finaliste de ce prix! :- ))
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Arlo G · il y a
Que d'émotions à travers vos mots. J'aime. Arlo vous invite à découvrir son TTC le petit voyeur explorateur et son poème Découverte de l'immensité dans le cadre de la matinale en cavale
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Louise Calvi · il y a
C'est très beau. Quel amour !
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F. Gouelan · il y a
Magnifique. Je n'étais pas encore inscrite sur le site pour vous encourager.
On ressent bien les émotions, surtout qu'elles remuent des choses vécues.

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Pensées Légitimes · il y a
merci, certaines plaies ne se referment jamais totalement mais la vie est toujours plus forte
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Alain Adam · il y a
L'amour a-t-il survécu à 'cet émouvant texte...Un an déjà! Mon vote solidaire tardif certes mais ce texte a été publié alors que je 'étais pas encore parmi vous. Si le coeur vous en dit ma poésie l'ERDRE dont François 1er était tombé amoureux en, son temsp est en finale du prix Automne 2016! .- ))
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Pensées Légitimes · il y a
un texte que j'ai eu envie de remettre en avant, pour votre poème, je n'y manquerai pas
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Alain Adam · il y a
Les 317 votes n'ont pas suffi pour l'Erdre mais j'ai bénéficié de bons soutiens! :- )))
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Pensées Légitimes · il y a
merci, je l'ai lu et y ai déjà apporté mon soutien, bonne chance à vous
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Alain Adam · il y a
Oui en effet excusez on étourderie, merci pour votre soutien!
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Quelle magnifique preuve d'amour ! Un texte qui m'avait échappé en son temps mais qui ce soir m'a bouleversée.
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Pensées Légitimes · il y a
Merci Patricia, un texte effectivement implacable mais néanmoins empreint d'amour et d'espoir

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