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UNE PREMIERE

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Lumière incandescente sur la table d'opération.Odeur piquante des désinfectants. Rémugle fade de la chair ouverte et du sang.Ballet feutré des assistants et infirmières à masque blanc Signal au rouge:le professeur Berteaux officie. Incision au scalpel, épiderme, derme, muscle:pinces,tampons. Le sternum apparaît,luisant entre les lèvres de la plaie.Cisailles; deuxième côte tranchée,troisième? quatrième, leviers:les autres côtes écrasées sont maintenues pour dégager les organes; Silence haché d'ordres brefs.Gestes précis en réponse .Eclair métallique des instruments en mouvement. L'émotion vibre aujourd'hui dans les nerfs tendus. C'est une première: le remplacement du bloc coeur-poumons dans la poitrine d'Armelle,dix ans;Elle a reçu de plein fouet une tonne d'acier dans le corps. Tout l'avant de la voiture enfoncé;La petite,bouillie,sanglante, remise aux mains du plus grand chirurgien actuel . Dans l' hémicycle au-dessus,les étudiants suivent les doigts magiques du professeur.Un oeil sur l'écran qui les agrandit démesurément,l'autre allant du cercle lumineux en-dessous, à leurs cahiers qu'ils couvrent de notes fébrilement. A peine s'ils osent respirer.Section de l'artère pulmonaire,pinces-tampons-pontage,section du tronc artériel gauche, du droit,pinces-tampons-pontage. Le aiguilles s'affolent sur les appareils.Les lobes spongieux des poumons glissent entre les doigts de caoutchouc.Section des veines pulmonaires droites, pinces-tampons-pontages... Le professeur jette les organes sanglants dans une cuvette Ses yeux ne quittent pas les aiguilles affolées des cadrans .Rythme sourd du coeur artificiel; Elles finissent par se stabiliser. Dix ans que le professeur Berteaux a perdu sa femme dans un accouchement difficile confié à un confrère .L'hémorragie . Le groupe sanguin de Fabienne sans rhésus.Cas exceptionnel.L'affolement de tous les standards téléphoniques sur les ondes.Un hôpital, un laboratoire,une clinique où serait signalé ce même cas!....Sueur aux tempes des employées surmenées . Réponses toujours négatives des collègues en proie à la même quête impossible. Sans qu'on ait même couvert Paris et sa banlieue, Fabienne s'éteignait, vidée,morte.La main dans celle de son mari et médecin impuissant. Maintenant, les tuyaux de sang A+ courent de flacons en bocaux,irriguant le corps ouvert de cette enfant. Des ruisseaux inépuisables de sang. Rythme sourd du coeur artificiel.Il monte jusqu'aux gradins des étudiants,tripes tordues et bile aux lèvres.Section tronc artériel bracho-céphalique,pinces-tampons-pontage,section artère coronaire droite,section carotide gauche,pinces-tampon-pontage... Le gros muscle gluant part dans une cuvette. Une jeune externe quitte furtivement l'hémicycle pour aller vomir.Elle reviendra aussitôt. Le docteur Berteaux n'a jamais eu un regard pour le petit être responsable de la mort de Fabienne.Rosie:désastre personnel et professionnel.Et dix ans à rebâtir cet écroulement d'un instant. Fondation de nombreuses banques de sang.,ligue des donneurs de moêlle épinière.Collecte pour la conservation des greffes de peau.Journaux,publicités,campagne pour les dons d'organes par testament.Colloques avec les familles pour laisser la science disposer à temps de leurs morts. Dix ans de chasse au trésor: un oeil par ci,un annulaire par là,un pied droit de femme taille trente-huit,une rotule gauche homme 36cm de diamètre, un rein d'enfant trois ans,du tissu d'oesophage,un bout de gros colon,une oreille droite garçonnet sept ans. Et toujours plus d'habileté,plus de renommée.L'admiration,les éloges,les médailles:l'Autorité en la matière. "Maître", fondaient en choeur les disciples.,"Saint-Chirurgien,protégez -nous,pauvres humains.Que le miracle soit quotidien" imploraient les patients.Toujours le professeur Berteaux répondait aux prières. Poum-boum-boum-Poum-boum-boum-,rythme le coeur artificiel . On apporte l'organe vivant qui dégouline de sérum physiologique.Suture tronc artificiel,tampons-dépontage, suture coronaire droite,tampons-dépontage, suture carotide gauche,sous-clavière gauche...Cliquetis métallique des pinces dans les cuvettes; Amoncellement de la ouate sanglante dans des bassines vite subtilisées.Les aiguilles s'arrêtent aux cadrans... Poum-boum-boum-Poum-boum-boum... Enfin,elles repartent.Les tuyaux s'enchevêtrent,cordons humains sous les doigts de caoutchouc,veines de plastique dans les airs reliées à des machines vibrantes d'électricité. Innombrables yeux à traits noirs où courent les aiguilles fatidiques. L'une descend vers le zéro,l'anesthésiste s'affole,pompe le régulateur de tension,injecte le liquide d'une seringue toute prête.Un étudiant cramoisi s'étouffe d'émotion.Le ballet des infirmières s'intensifie. Poum-boum-boum-Poum-boum-boum... Puis l'aiguille remonte peu à peu.Tout rentre dans l'ordre; Plus jamais d'échec pour le professeur Berteaux. Même l'ultime défi posé par le bloc coeur- poumons d'Armelle.Des coeurs d'un côté,des poumons de l'autre,mais pas l'ensemble désiré.Il avait lancé une meute d'étudiants dans les morgues.Une autre bande de vautours épluchait les journaux à l'affût d'accidents ou de décès d'enfants.Tous revenaient bredouilles.Le taux de mortalité infantile considérablement réduit par la médecine lui faisait maintenant défaut. On était en manque de cadavres chauds. IL vecut encore une nuit d'angoisse,écho de celle où mourut Fabienne. Au matin,prostré sur un banc du jardin,il fixait sans la voir sa fille Rosie.Elles'élançait sur sa balançoire. _"Regarde,papa,toujours plus haut,plus haut, plus haut..." criait l'enfant,heureuse d'avoir enfin,croyait-elle,accroché l'attention de son père. C'est-alors que le destin se manifesta.Sans doute pour réparer sa première bavure. Rosie en fit tant pour épater son père que la corde rompit.Elle se fracassa la tête contre le tronc du gros marronnier; ILpensa aussitôt:Les poumons et le coeur sont-ils en bon état?...Son groupe sanguin?;;;;A+...Parfait.Combien de temps pour réunir l'équipe?...Avait-on assez de produits anti-rejets,?... Il courut au téléphone et tous les rouages se mirent en route; Poum-boum-boum-Poum-boum-boum...;Le professeur enfonce maintenant les poches rosâtres des poumons sous les côtes dénudées.Suture de l'artère pulmonaire,ôter les pinces; tampons- dépontage,suture du tronc artériel gauche, du droit,ôter les pinces,tampons-dépontage... Poum-boum-boum...et le silence.L'infirmière éponge le front ruisselant du professeur.Les étudiants retiennent leur souffle,tous les yeux fixent le cardiogramme d'Armelle...et alors,miracle!...Tout petit,hésitant,puis de plus en plus assuré...comme assourdi:Boum-poum-poum.;;Boum-poum-poum...Le petit coeur prend le relais de la machine. Un hourra immense ébranle l'hémicycle.les infirmières s'embrassent en pleurant.Calme et digne,le professeur Berteaux enlève ses gants de caoutchouc,les jette dans une cuvette et fait signe à son assistant qui se précipite pour finir les sutures. Première techniquement réussie.
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