Une plage de sable fin

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L'écriture est essentiel dans ma vie. Écrire est un long prologue que je découvre tous les jours. Je suis une grande passionnée. Le monde n'a aucune limite à mes yeux.  [+]

Sur la plage, le nez dans le sable, les yeux brulés par le sel de mer.
Mes pieds mouillés se laissent emporter par le roulis de la mer. Il va faire très beau. Je perçois les rayons du soleil qui s’infiltrent sous mes vêtements. Je ressens la morsure de la chaleur, la moiteur d’une journée estivale.
Mais je reste allongé, le visage englouti par le sable chaud, respirant à peine l’odeur iodée et le crustacé moribond.
Mes yeux sont fermés.
Je repense à mes dernières vacances, dans le pacifique.
......
Une plage aussi, baignée de soleil et de rires. Une plage idyllique aux palmiers chatoyants, qui ondulent lentement, comme en apesanteur. Un ralenti de cinéma, une image presque pétrifiée.
Je reste immobile devant ce paysage et je vois Bérénice, au loin, qui me fait signe.
Je ne l’entends pas. Je la vois seulement, son maillot bleu et son chapeau de paille qu’elle maintient de sa main gauche.
Elle est jolie, Bérénice. Un tantinet enfant, quelque peu naïve. Elle demande à être protégée, cajolée, enveloppée.
Je suis là pour elle. Bérénice au cœur tendre. Bérénice la gentille et fidèle amie.
Je la rejoints en courant. Le sable explose sous mes pas. Je ne vois personne. Je ne vois qu’elle.
Je rentre dans l’eau et m’élance à plat dans le bouillonnement de l’écume qui jaillit autour de moi.
D’un crawl endiablé, je la rejoins rapidement.
Bérénice sent la chaleur. Sa peau est dorée. Je reste près d’elle à la sentir comme une douceur. Je la caresse du regard. Bérénice ne voit rien. Bérénice rit des éclaboussures et de mes cheveux collés sur mon front.
Elle est jolie Bérénice, avec son petit nez en trompette, ses cheveux clairs et ondulés qu’elle remonte de sa main, laissant apparaitre sa longue nuque et ses trapèzes aux fines attaches.
Je ris aussi, j’ai envie de faire le clown, de l’épater, de la faire rire encore. Et je plonge la tête dans l’eau, les mains posées sur le fond de la mer et les jambes qui s’envolent vers le ciel.
.....

Le nez dans le sable, j’entends les cris. J’entends le tumulte du dehors, les courses folles, les bruits sourds.
Je reste allongé. Je ne bouge plus. Je suis épuisé.
.....

J’ai fait un très beau château de sable. Tout seul. Mes parents sont à coté de moi. Je ne fais pas de bruit. Je suis un enfant sage et obéissant. Le château est à mon image. Il est tranquille, solide, discret.
J’ai fait quatre tours, une de chaque côté. J’ai même réussi à faire un pont levis avec quelques branchages trouvés sur la rive et une seiche à demi cassée. Je suis fier de moi et maman me sourit.
La mer est à côté. Elle approche. Les vagues, d’abord très petites, enflent pour frôler mes tours.
Je creuse une douve qui s’emplit d’eau immédiatement.
Les chevaliers ne tiendront pas longtemps. Ils savent que la destruction du château est imminente.
Il faut faire vite, sortir par les échelles, se sauver.
Mais trop tard, une vague plus grosse que les autres submerge le frêle château qui s’effrite sous la violence de l’impact.
Je reste désorienté, mais captivé par l’ampleur de la catastrophe qui répand les restes de ma construction tout autour de mes pieds.
Mais je m’enfiche. J’en ferais un autre. Demain, je reviendrai. Mes parents m’ont promis.

...

Je n’ouvre pas les yeux. Je ne veux rien voir. Je crois même avoir fermé mes oreilles. Je suis comme mort au milieu de nulle part, la tête toujours dans le sable.
D’ailleurs mon nez, mes joues commencent à me piquer. Mais je ne relèverais pas la tête.

....

Mon père avait fait rentrer du sable dans la cour pour construire un bassin. Il fallait en mettre dans le fond du trou pour poser ensuite une immense bâche noire dans laquelle il déversa beaucoup d’eau.
Il faisait très chaud cet été-là. Vêtu d’un simple slip, j’ai plongé dans l’eau froide et revigorante, sans même attendre son accord.
L’eau m’arrivait aux mollets, alors en plongeant, je me suis légèrement cogné dans le fond du bassin.
Mon père a souri en me voyant ressortir en pleurant. Il a frotté mon front de sa main cailleuse en me disant que ce n’était rien, que j’étais un homme et qu’un homme ça résiste aux coups.
...

Un homme, allez donc savoir ce que c’est. Quelle résistance cela peut avoir.
Allez donc savoir si un homme peut tout endurer, tout vivre, tout supporter ?
Mon père pensait que la vie valait d’être vécue et qu’il fallait se battre pour être libre.
Se battre mais contre qui ?
Se battre pourquoi ?
Qu’est-ce que la liberté et celle des autres ? Que doit-on défendre au juste ?
Ou est le bien et le mal ?

Ma main droite s’engourdie. Elle supporte le poids de mon torse depuis bientôt une heure.
Ma main gauche, le long de mon corps, frotte discrètement le sable.
Il est doux.
Et je me dis que ces grains si fins étaient des rochers que le roulis de la mer à réduit jusqu’à devenir le plus fin de tous les sables.
De la roche au caillou. Du caillou au sable, quelle transformation !
Si je reste là, immobile, la mer va aussi me faire disparaitre.
Elle va passer et repasser sur mon corps inerte et m’effacer du monde des vivants.
Elle va me laver indéfiniment, me purifier sans doute, m’engloutir certainement.

J’ai ouvert les yeux ; un corps est à coté de moi.
Il vient de tomber, lui aussi
Un filet rouge s’échappe de son oreille. Je ne vois pas son visage, tourné de l’autre coté.
Est-il mort ?

...

J’avais trouvé le chat de voisin dans la pelouse de mon jardin.
Une bave bouillonnante sortait de sa gueule. Je me suis accroupi et j’ai observé.
La bête semblait vivre encore, je voyais son pelage bouger légèrement.
Mais son regard inerte et livide me prouvait le contraire.
Maman me dit qu’il était mort et elle creusa un trou dans le jardin.
Je lui ai demandé pourquoi il bougeait encore.
Elle ne m’a pas répondu. Elle a haussé les épaules. La question la dépassait.

...

Mais lui, mon voisin, ne bouge plus. Ne respire plus.
Sa position est presque comique, une jambe repliée sous lui, l’autre raide, et les fesses à demi remontées.
Il s’appelait comment ?
Etait-il jeune, comme moi ?
Est-ce que je le connaissais ?

Mais je ne bouge pas. Pas encore.
Il pleut encore des bruits assourdissants.
Je me sens lâche. Je ne suis pas un héros. Je suis un garçon tranquille qui ne cherche pas d’histoire.
Je suis discret, je n’embête personne et personne ne me voit.
Je suis transparent. Je suis une ombre. J’existe à peine.

...

Bérénice n’a jamais compris à quel point je l’aimais et tout ce que j’étais prêt à faire pour elle.
Je l’ai vu se lover dans les bras de John, plus âgé que moi et sans doute plus beau, plus fort, plus rassurant.
Bérénice, mon cœur a chaviré de honte et de colère mais je n’ai rien dis. Je suis un garçon qui ne fait pas d’histoire.
Je suis parti, tête basse et sourire perdu au fond de ma gorge, coincé dans des larmes amères que je n’ai pas réussi à avaler.
Je me suis enfermé dans ma chambre, éperdu de douleurs, déchiré par ma passion pour cette fille que je n’ai fait rire qu’une seule fois, en nageant vers elle.

...

Il commence à faire chaud. Mes vêtements collent à peau. Je suis tellement immobile que je ne sais pas si je vais pouvoir me relever.

Il y a comme une nuée de mouches qui tombent autour de moi.
Le fracas de leurs têtes contre les galets me donne envie de vomir.
J’entends maintenant les balles siffler tous azimuts.
J’entends les cris des moribonds grimaçants sous la douleur.

...

Je ne bouge toujours pas.
Je suis sous le lit, j’ai entendu un bruit.
J’ai peur. Je n’ose pas réveiller mes parents. Je ne veux pas qu’il me traite de froussard. J’ai pris mon épée en bois et me suis blotti sous le lit. J’ai attendu le monstre, bien déterminé à la repousser.
Je ne suis pas lâche. Je me battrais. Mais là je ne le vois pas, alors j’attends.

...

Tous ces corps tout autour de moi. Je sais que si je lève la tête, si je bouge un orteil, il fondra sur moi une pluie de balles, plus mortelle les unes que les autres.
Alors je ne fais rien. Je fais le mort.
Sur cette plage, surplombée d’une énorme falaise blanche dont la lumière aveuglante jette ses mitraillettes, je maitrise mon souffle pour ne pas faire gonfler mon corps.

Au loin, des monstres acharnés mitraillent sans discontinuer, cachés sous des blocs de béton.

Je fais le mort, longtemps.

Puis soudain, je n’entends plus de bruits. Que quelques râles d’agonisants
Je sens une odeur de sang, une odeur de mort, comme celle du petit chat trouvé dans mon jardin.
Je ne me lève pas encore. J’attendrais la nuit. Ce sera plus sûr.
L’eau caresse mes pieds. La marée monte, doucement.
J’espère qu’elle me portera jusqu’au pied de la falaise.
Je ne suis pas lâche, j’ai juste peur.
Peur de ce que je ne vois pas, peur de ce qui ne nous laisse même pas la chance de nous battre.

Bérénice... Ma chère et tendre amie, nous sommes le 19 aout 1942 et je ne veux pas mourir.



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