Une place au soleil

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Ils sont tous venus me rendre un dernier hommage. Vincent est aux premières loges, étonnant de justesse dans le rôle du petit ami terrassé par la douleur. Je reconnais mes patrons, Manu et Patricia, des visages familiers de commerçants ou d’habitués, réunis pour la circonstance. Mes parents eux aussi ont fait le déplacement. Ils se tiennent un peu à l’écart, très dignes malgré leur chagrin. Quelques jours avant ma mort, séduite par la magie de l’endroit, j’ai écrit sur une feuille de papier que si par hasard il m’arrivait quelque chose, j’aimerais reposer ici, dans le petit cimetière qui fait face à la mer. Mes dernières volontés ont été respectées.
Mon sac est bouclé, posé près de l’entrée. Fin d’un épisode de ma vie, commencement d’un autre. Quatre années d’intérim m’ont appris à voyager avec le minimum nécessaire : quelques vêtements, des photos, des cartes postales, souvenirs précieux et peu encombrants qui personnalisent les chambres où je ne reste jamais très longtemps. Je jette un dernier regard à la pièce, vide de toute trace de ma présence. Mon contrat dans cette banlieue sinistre vient de s’achever. J’ai vingt-trois ans, cinq-cent euro en poche et très envie de m’accorder une pause avant une nouvelle mission. Sur la vieille carte routière qui ne me quitte jamais, j’ai choisi St-Ambroise pour deux raisons précises : un ensoleillement quasi permanent et une eau à 28° l’été. Après six mois d’usine, j’ai besoin d’un grand bol d’air, de sentir le contact du soleil sur ma peau.
Sept heures de train plus tard, je foule enfin du pied la terre promise. On est début mai, et le pourcentage de touristes au mètre carré est encore supportable. Ca me fait un bien fou d’apercevoir la plage, à perte de vue. Je contemple la mer à m’en user les yeux. Ce mouvement lent et perpétuel de la vague qui s’éloigne pour revenir encore et encore balayer le rivage me fascine depuis que je suis toute petite. C’est un peu comme si je retrouvais un être cher après une longue séparation. Je ne résiste pas à l’envie d’entrer dans l’eau, au moins jusqu’aux chevilles. Cela fait des mois que j’attends cet instant. Mes chaussures à la main, je longe le bord de mer en savourant la finesse du sable sous mes pieds nus, la caresse du vent sur mes épaules. Je perds toute notion de temps. Au bout d’un moment pourtant la chaleur et la soif m’incitent à rechercher un peu de fraîcheur à la terrasse du premier bar qui croise ma route. La serveuse qui vient prendre ma commande est à peine plus âgée que moi. Elle se prénomme Anaïs. Les clients ne sont pas très nombreux, à cette heure de la journée, alors on en profite pour échanger quelques mots. Anaïs travaille ici toute l’année. Nourrie, logée, elle occupe une ravissante petite chambre au-dessus du bar, avec vue imprenable sur la mer. Son travail lui plait, et elle m’explique qu’elle gagne largement de quoi s’habiller et payer ses sorties. Cette fille est jolie, pleine d’enthousiasme. Rien à voir avec moi. Tandis que nous bavardons, je lui demande si elle peut me recommander un hôtel pas trop cher, dans le secteur. Un ami de sa famille tient un meublé, dans la vieille ville. Elle me note l’adresse et me dit d’y aller de sa part. On a l’une et l’autre envie de se revoir, alors, tout naturellement, on se donne rendez-vous pour le lendemain. Je rejoins sans tarder l’adresse qu’elle m’a donné. On est loin du quatre étoiles, mais la chambre est correcte et les prix raisonnables. Je m’allonge un moment sur le lit, terrassée par la fatigue du voyage. A force de rêvasser, je finis par m’endormir.
Je retrouve Anaïs sur la jetée. On passe l’après-midi dans les boutiques du centre ville. Je n’ai pas vraiment de quoi faire des folies mais je me laisse quand-même tenter par deux ou trois vêtements à la mode. J’ai envie de couleurs vives, besoin de laisser s’exprimer ma féminité. Anaïs m’encourage. Elle m’assure que tout St-Ambroise sera à mes pieds lorsque ma peau se sera ambrée. Pour l’instant je suis désespérément blanche et un peu inquiète car, même si j’ai tendance à vivre au jour le jour, je sens bien que mes économies ne sont pas éternelles.
Notre insouciance se prolonge pendant presque deux semaines. L’après-midi, on fait du shopping, on paresse aux terrasses ou bien on va à la plage. On passe de longues heures à lézarder sur le sable, à laisser le soleil jouer avec notre peau. Cette chaleur me réconforte le cœur et l’esprit. Je suis bien pour la première fois depuis longtemps et je voudrais que ça dure toujours. Mais ce bonheur a un prix, et il y a forcément un jour où il faut passer à la caisse.
Le patron du meublé m’attend derrière son comptoir. Il se force à rester aimable tout en me faisant comprendre qu’il accepterait volontiers le versement d’un deuxième acompte. Il a dû deviner que mes finances sont en baisse et il entend bien se faire payer avant que je devienne totalement insolvable. Je mens en disant que j’ai rendez-vous pour une place. Pour prouver ma bonne foi, je lui abandonne même les vingt derniers euro qu’il me reste. Est-ce que j’ai le choix ?
Deux ou trois fois, les patrons d’Anaïs me demandent si je peux donner un coup de main en terrasse. J’accepte sans me faire prier. C’est autrement plus agréable que de se retrouver face à une machine. La clientèle est sympathique, certains habitués plutôt séduisants. C’est après ces quelques heures de remplacement que je réalise que j’ai envie de me fixer ici, et nulle part ailleurs. Mais pour profiter pleinement d’un lieu aussi magique, il faut de l’argent. Et pour gagner de l’argent, il faut un travail, ce que je n’ai pas, du moins pour le moment.
Anaïs m’a prévenue qu’elle allait voir sa mère. Je passe donc la première de l’après-midi seule, à m’apitoyer sur mon sort, et l’autre moitié à écumer la ville à la recherche d’une place. La réponse est toujours la même, prévisible, sans appel : nous n’avons besoin de personne. A bout d’arguments, je m’assieds sur le quai, face à la mer. Je n’ai pas envie de quitter cette ville. Jamais je ne me suis sentie aussi bien qu’ici. La caresse bienfaisante du soleil sur ma peau, je veux la ressentir encore et encore, quitte à...
L’idée ne m’est pas venue immédiatement. Il m’a fallu réfléchir longtemps avant d’envisager cette solution à mon problème. Il en existe peut-être d’autres, moins radicales, mais je suis pressée par le temps. Tant pis pour Anaïs et notre belle amitié. De toutes façons, il m’arrive de plus en plus souvent de détester cette fille si parfaite, qui possède tout ce que je n’ai pas.
On avait convenu de se rejoindre sur la plage vers minuit. On marche un peu, tout en se racontant nos après-midis respectifs. Son rendez-vous avec sa mère s’est mal passé, comme chaque fois qu’elles se voient. Je m’invente un après-midi de farniente, taisant volontairement ma déprime passagère. Etrangement, la retrouver plaisantant à mes côtés me remonte le moral, mais le plan que j’ai élaboré est trop infaillible pour que j’y renonce. Même par amitié.
La nuit est bien avancée. On a bu pas mal, ou plutôt je me suis arrangée pour faire boire Anaïs sans trop de difficultés, je dois bien le reconnaître. Elle ne se sent pas très bien. Je lui propose d’aller faire quelques pas, argumentant que l’air iodé nous sera bénéfique. Il y a des pédalos à quelques mètres devant nous, l’un d’eux n’est pas enchaîné aux autres. Connaissant son goût prononcé pour l’aventure, et profitant du manque de clarté momentané de son esprit, je lui propose une petite balade, histoire d’éliminer. Reste à définir quoi ou qui. Elle accepte, pleine d’enthousiasme, et nous prenons la direction du large, laborieusement. On est relativement loin du bord lorsque je mets à exécution une autre des étapes de mon plan : la provocation. Je me lève, arguant à Anaïs qu’elle est incapable d’en faire autant, mais elle est bien trop fière pour ne pas relever le défi. Elle s’empresse de quitter son siège, la démarche incertaine, en équilibre instable sur ses deux jambes qui ne la portent plus. Je lui crie, au cas où quelqu’un nous entendrait, qu’elle doit regagner sa place, qu’elle risque de tomber, que je ne pourrai pas la secourir car je ne sais pas nager, ce qui est vrai d’ailleurs, mais elle ne m’écoute pas. Sa chute dans l’eau intervient quelques secondes à peine après mes mises en garde. Elle se débat un peu, refait surface deux ou trois fois avant de s’enfoncer. Ultime étape d’un plan machiavélique et sans faille.
Je remplace Anaïs depuis presque un mois. Le travail me plait, les patrons sont adorables, les clients me reconnaissent et m’apprécient. Je pense être une bonne employée qui fait de son mieux pour que chacun soit satisfait. Ma vie est semblable à celle que je menais avant « l’accident » excepté que je ne crains plus les lendemains. Je gagne de quoi m’offrir l’indispensable, et aussi le superflu. J’ai emménagé dans la petite chambre à la fenêtre qui donne sur la mer. Ma peau s’est colorée et je peux m’habiller sans complexes. J’ai de nombreux amis, filles et garçons.
Cela fait quelques jours déjà que j’ai remarqué ce client un peu étrange, souriant, assidu et en même temps très discret, si discret que l’on finirait presque par oublier sa présence, tant il sait se fondre dans le décor. Il peut rester des heures attablé devant la boisson qu’il a commandée. Son regard vagabonde du comptoir à la salle, m’accompagne jusqu’à la terrasse, se perd parfois dans le lointain de l’horizon. Il me semble percevoir en lui une immense tristesse, comme si, dans ce décor de rêve, il manquait quelque chose à cet homme pour être pleinement heureux. J’aime m’imaginer qu’il vient là pour moi, qu’il attend le moment propice pour engager la conversation, m’inviter à m’asseoir en face de lui et se déclarer. Que cette attente est pour lui le pire des supplices, mais que sciemment il la prolonge, redoutant que ses sentiments ne soient pas partagés.
Mon service se termine. Il est tard. L’homme est assis parmi les derniers clients. La brise, rafraîchissante, semble jouer dans ses cheveux noirs et bouclés. Je passe devant sa table. Nous échangeons quelques mots et la magie opère. Deux heures plus tard, nous sommes toujours là, à discuter de tout et de rien, à parler de notre vie, présente et passée. Il se prénomme Vincent, a cinq ans de plus que moi. Je l’écoute se raconter, je réponds patiemment aux questions qu’il me pose, sur mon travail, sur mes goûts. Il me dit que j’ai beaucoup de chance, sans préciser pourquoi, m’explique combien il aime cette terrasse, agréable et fleurie, ces tons de vert et de bleu, cet horizon, à l’infini. Mon regard se noie dans le sien. Il a des yeux fascinants, du même bleu que celui de la mer sous le soleil. Je me laisse prendre à son charme, sa gentillesse. J’accepte un premier rendez-vous, d’autres suivent. Dans la petite chambre avec vue sur la mer, nous refaisons le monde. Avec lui je ne vois pas le temps passer. Mon bonheur est total. Il lui arrive parfois d’aider au bar, à la cuisine ou en terrasse. Le travail lui plait, et il ne me semble jamais aussi heureux que pendant ces trop rares moments où il peut se rendre utile.

Vincent a loué un bateau pour l’après-midi. Il sait que je ne sais pas nager. Nous voguons vers le large, nos corps presque nus offerts au soleil. Je lui souris, confiante. Comment pourrais-je imaginer un seul instant qu’il m’a menti sur sa vie, qu’il n’est pas en vacances, comme il le prétend, mais à la recherche d’une place de serveur. La petite chambre avec vue sur la mer lui a plu au premier regard, mais il ne veut la partager avec personne, pas même avec moi.



FIN
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