Une petite fille enviée

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Lire a toujours été ma passion...J'écris aussi. L'écriture et la lecture : les plus beaux des voyages  [+]

Image de Été 2018
En toute saison la chaleur moite ruisselait d’ennui, les arbres arboraient de verts feuillages, le soleil se couchait à heure fixe et, le soir venu, les moustiques nous harcelaient sans répit. Cette année-là le hasard m’avait octroyé une petite voisine jalouse. Nous allions gaillardement sur nos onze ans et nos jeux se trouvaient rapidement gâchés par nos rivalités querelleuses. J’ignore encore aujourd’hui de quelle névrose souffrait Naïs dont le passe-temps favori consistait à me faire miroiter maladroitement des plaisirs d’ordre matériel. « Devine ce qu’on m’a offert pour mon anniversaire, disait Nais, tu n’as pas trouvé ? Eh bien ce nouveau disque de la chanteuse dont tu n’arrêtais pas de me parler... » Naïs ponctuait alors ses annonces d’un « nananère » peu finaud. D’abord prise au dépourvu et désolée par tant d’inimitié je m’étais résignée à rétorquer sur le même mode, tirant gloire de mes ripostes vengeresses.
J’ignorais alors que se profilait l’évènement qui allait rompre, en déviant nos cibles réciproques, notre routine de guérillas assassines. Les Miremont sonnèrent à notre porte. « Des gens confits dans la sagesse »  commentaient ironiquement mes parents athées ainsi que ceux de Naïs, tous les quatre éprouvant peu d’affinités envers ces ouailles qui ne manquaient jamais une messe les invitaient rarement, mais ce jour là nos familles reçurent les Miremont autour des rafraîchissements d’usage et nous envoyèrent, nous les trois enfants, jouer dans ma chambre.
Les Miremont avaient une fillette de sept ans qui s’appelait Marie. Je n’avais pas revu Marie depuis plusieurs années et la trouvai changée. Le sel de mer avait blondi ses cheveux, le soleil avait doré sa peau, mais ce qui la rendait encore plus jolie c’était l’étincelle de joie qui pétillait dans son regard.
— J’ai une surprise à vous annoncer, les filles, débuta Marie. Naïs et moi attendions, imaginant quelque cadeau enfantin que Marie aurait pu nous concocter.
— Vous ne trouverez jamais, alors je vais tout vous dire. Demain je prends l’avion.
— Pour aller où ?
— En France.
Naïs et moi étions abasourdies. De mémoire d’enfants de coopérants cela ne s’était jamais fait de quitter l’Afrique au beau milieu de l’année scolaire.
— Mes parents trouvent que je travaillerai mieux en classe avec des enfants de mon âge et ils m’ont dit aussi que le bon air d’hiver c’est magique. Je suis bien contente, les filles ! Je vais me faire plein de nouvelles copines avec qui je construirai des bonhommes de neige et des igloos.
J’accusai le coup. La neige, que je n’avais jamais connue sinon sur les mignonnettes que nous recevions à Noël, s’inscrivait dans mes fantasmes. J’imaginais de joyeuses boules de ping-pong qui s’écrasaient mollement sur les passants, les enveloppant d’une douceur ouatée. Lors de chaque Noël tropical nos familles se procuraient un coûteux sapin d’import que nous décorions de pendeloques oblongues appelées « glaçons de givre » et que nous bombions d’une poudre collante pour le rendre enneigé. Ces moments d’extase disparaissaient en une semaine. Le sapin vite desséché passait à la grande poubelle, puis la morne routine reprenait. Et maintenant, à cause des confidences de Marie, un désir de forêts robustes et somptueuses, scintillantes, aussi emmitouflées d’hiver qu’inaccessibles, vrillait mon âme. Jamais Naïs, en dépit de ses efforts maladroits, n’était parvenue à susciter en moi un aussi venimeux serpent de jalousie que cette Marie qui, sous ses airs de Sainte Nitouche, me semblait désormais diabolique.
Naïs demeurait coite. Je lui vins en aide.
— Marie, tu habiteras, comme ici, au bord de la mer ? questionnai-je prudemment.
— Non, répondit la jeune Marie, je vais vivre chez ma tante de Paris.
— Oh, mais alors, tu seras privée de nos plages de sable, des recherches de petits crabes et de notre océan. Tu te rappelles la dernière fois où nous avions chevauché les vagues qui ressemblent à des monstres marins ? qu’est-ce que nous nous étions amusées ! Pour toi ce sera fini tout ça.
— Il y a des piscines en France...
— Ce n’est pas du tout pareil, rétorquai-je.
— Pas du tout pareil, répéta Naïs, ma pauvre.
— Les hibiscus aux pistils qui nous poudrent le nez, leurs colibris, les petites tarentes transparentes qui courent au dessus de nos moustiquaires, et les goyaves délicieuses que l’on ramasse dans nos jardins, tu ne les trouveras sûrement pas cet hiver à Paris.
— Nananère, ponctua Naïs.
— Tu vas geler, tu seras privée de plages, tu débarqueras en pleine année scolaire au milieu d’élèves que tu ne connais pas et tu n’auras même plus tes parents pour te consoler, sincèrement je te plains, conclus-je.
Lorsque les adultes rappelèrent Marie, Naïs me serra la main.
— Bien joué, camarade, me dit-elle. Je la félicitai à mon tour. Cette pénible petite Marie venait involontairement de sceller une trêve entre Naïs et moi.
La vindicte envers mes parents couvait en moi. Je leur fis une scène mémorable. Moi aussi, dis-je d’un ton geignard, j’aurais adoré, comme Marie, passer l’hiver en France, skier dans un climat vivifiant, découvrir les floraisons de printemps et, surtout, rencontrer des filles de mon âge.
— Ne souhaite plus jamais être à sa place, quelle horreur ! interrompirent mes parents et ils m’expliquèrent tout.
Au moment des repas Marie avait pris l’habitude de mettre une main sous la table. Ses parents l’avaient sermonnée, l’avaient parfois giflée, en vain. Le tic de leur fille ne passait pas. Elle disait ressentir une lourdeur au bras. Lors d’une consultation médicale le verdict était tombé : Marie souffrait d’une forme rare de cancer de l'os, transmise, selon l'un des spécialistes, par le virus d’un moustique. Elle recevrait en France un traitement choc qui pourrait la prolonger. Cependant elle était condamnée.
L’hiver fila, puis le printemps lui succéda. Ces noms n’étaient que symboliques sous les tropiques où l’on ne vivait que la saison sèche et la saison des pluies. Je pensais tous les soirs à la petite Marie. Des bribes de nouvelles, véhiculées par ses parents après réception du courrier de la tante de Paris, nous parvenaient en dents de scie. Marie était tantôt joyeuse, ignorante de son sort, tantôt elle subissait une rechute douloureuse et se retrouvait longuement hospitalisée. Un traitement à base de cortisone lui redonnait ensuite des chairs et de l’allant. Ses parents projetaient d’avancer leur retour en France pour emmener Marie à Lourdes. Je priais toutes les nuits le Dieu qui n’existait pas. Hantée par les remords je lui demandais d’accomplir un miracle. Je promettais des pénitences en échange. Par mon ancien désir de vengeance imbécile, me disais-je, je serais désormais responsable de la torture de la malheureuse gamine dont les quelques plages de répit ne pouvaient qu’être entachées par les dénigrements que j’avais apposés à son emménagement en France et si, lors de l’agonie, elle essayait fébrilement de se raccrocher aux souvenirs de son enfance insouciante en bord de mer, ne surgiraient en elle que mon visage haineux et celui de Naïs, souvenirs encore empoisonnés par les paroles méprisantes que nous lui avions jetées en pâture. Nous avions toutes été victimes d’un épouvantable quiproquo, Marie, Naïs et moi. Les choses ne devaient pas se terminer de cette façon. Il était nécessaire que Marie guérisse, revienne vers nous, que je lui présente des excuses. Je redoublai de prières. Passa le printemps. Aux premiers jours d’été Marie mourut.

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Un petit mot pour l'auteur ? 136 commentaires

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Sylvie Talant  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à vous qui avez lu, et parfois commenté et voté cette nouvelle qui me tient à coeur. Des préparatifs de départ m'éloignent un peu d'internet depuis dimanche et bientôt je n'aurai plus de connexion mais je vous répondrai à tous et toutes, début juin, dès mon retour d'un long voyage ( car j'espère que ce ne sera pas qu'un aller-simple, contrairement à celui pris par la petite fille ) et je passerai à mon tour découvrir vos textes.
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Diamantina Richard · il y a
Ah finalement, on a le résultat de l'enveloppe .-) Elle n'est pas du tout nulle à ch...ta nouvelle, j'ai beaucoup aimé même si c'est triste, c'est aussi parfois la réalité. +5 avec grand plaisir
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Sylvie Talant · il y a
Aux nombreux lecteurs et lectrices qui l'ont fait grimper dans le classement à la vitesse grand V avant mon départ où elle occupait la 28e place et ce tour de force en à peine une semaine où le temps lui était compté elle semble avoir plu. Je pense qu'en amont elle a été " nulle à ch... " pour certains membres du comité de lecture, d'où l'attente de parution de 5 semaines - qui ne m'a pas du tout arrangée - et la non sélection en finale, probablement pour cause de notes médiocres ou contrastées à ce niveau. Un grand merci pour ton vote, Diamantina, je passerai à mon tour te lire. Je remonte petit à petit la liste des commentaires après mes 3 semaines d'absence et lis à chaque fois une nouvelle ou un poème de mes commentateurs.
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Diamantina Richard · il y a
Bonjour Sylvie, j'espère que tu as passé un très bon séjour c'est autrement plus important !
Évidemment je comprends que tu sois un peu déçue parce que ta nouvelle méritait beaucoup mieux. C'est le cas de beaucoup de très jolis textes qui ne sont pas toujours mis en avant.
Ce qui est sûr pour être finaliste du public c'est qu'il faut aller beaucoup lire les autres,inviter parfois aussi sinon aucune chance. Pour être finaliste du jury ça c'est encore une autre histoire...
Sinon ma nouvelle avait été"retenue" 6 semaines par le Comité avant d'être validée in extremis le 15 mai. Je pense que si je m'étais absentée comme toi je n'aurais jamais fini 13eme du top 20..maintenant c'est que du bonus,je sais très bien que les podiums sont inaccessibles pour moi. Une grande fierté et bonheur quand même d'être si gentillement lue et commentee.
A bientôt Sylvie. Bonne fin de journée

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Liam Azerio · il y a
Vraiment très touchant. Je ne m'attendais pas à une telle bifurcation dans le ton du récit, ça m'a tout autant mouché que ces chipies. La fin est particulièrement remarquable, forte, avec cette écriture serrée, comme une voix terrassée par les sanglots. Chapeau bas.
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Laurence Delsaux · il y a
Je suis touchée par ce texte qui ressemble à un témoignage. Merci!
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Utilisateur désactivé · il y a
Terrible histoire que je découvre (un peu tard il est vrai). Les enfants sont souvent sans filtre...
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Alphonse Dumoulin · il y a
Touchante histoire en effet.
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Ratiba Nasri · il y a
Une histoire magnifiquement écrite qui m’a beaucoup plue. La fin est triste à pleurer. Merci Sylvie pour ce beau moment empli d’émotions !
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JAC B · il y a
La cruauté des enfants n'a d'égale que leur spontanéité à la regretter! J'aurais dû vous lire plus tôt Sylvie!
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Nicolaï Drassof · il y a
Relu et revoté Bonne chance
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Sylvie Talant · il y a
Comment peut-on revoter puisque le texte n'est pas finaliste ?
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Nicolaï Drassof · il y a
J'ai vu "qualifié", aussi j'ai relu et j'ai cru avoir revoté, j'ai dû me tromper, je suis une incorrigible étourdie ! De plus ces histoires de compet me troublent Quand je propose un texte je le propose pour un prix, sinon il n'est pas beaucoup lu parce que pas signalé, mais je n'aime pas ces courses aux voix. J'aime les lectures et les commentaires. Bonne réinstallation parmi nous et à bientôt
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Lalili · il y a
Magnifique texte réaliste.
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Jean Roulet Androny · il y a
Des chamailleries de mômes prennent soudain une dimension surprenante. Tout ça si vrai et si bien écrit.

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