Une pause imprévue

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Bonjour, après des années dans la communication, je me suis reconvertie comme "instit" et mon métier me comble. C'est dans le cadre d'un atelier d'écriture que j'ai rédigé ces quelques ... [+]

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Les mots de l’animateur du stage de développement personnel proposé aux cadres de sa boîte il y a trois ans lui revinrent en mémoire avec une acuité impressionnante. « Les frustrations, les désirs enfouis, non exprimés et non accomplis, vous empêchent de vivre, d’avancer, d’être pleinement serein. La clé du bonheur ? Trouver sa vocation et tout mettre en œuvre pour la réaliser ». Il croyait avoir oublié ces belles phrases alors qu’elles étaient seulement tapies au plus profond de lui, prêtes à resurgir. A prendre enfin toute leur dimension.

Le client pour lequel il était resté à Paris venait de l’appeler pour reporter d’une semaine leur projet de collaboration. Hélène et les enfants étaient déjà partis chez ses beaux-parents pour les vacances de la Toussaint. Il s’apprêtait à l’appeler pour les rejoindre quand le discours de l’animateur s’était interposé. Une petite voix en filigrane insistait : « Depuis que tu t’es mis à ton compte, tu n’arrêtes pas, tu bosses encore plus qu’avant. Tu ne cesses de répéter que tu voudrais souffler, te poser rien qu’une semaine, une petite semaine... Seul, sans personne pour décider à ta place, ni client, ni femme, ni enfants. L’occasion se présente, saisis-la ».

Cela aurait été plus facile de s’octroyer une semaine de vacances en famille, en terrain connu. Alors que là, face à lui-même, c’était l’inconnu. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu de tête à tête avec lui-même. Il en était presque intimidé... Se supporterait-il ? s’inquiéta-t-il soudain. Il lui fallut un certain courage pour résister à la tentation d’appeler sa femme. OK, je reste, décida-t-il. Mais pour quoi faire ? Il passa l’après-midi à tourner littéralement en rond dans l’appartement. Et s’il n’avait pas de désirs ? Il faillit à plusieurs reprises prendre son téléphone mais il sentait que ce n’était pas son réel désir mais plutôt une fuite. Cela faisait combien de temps qu’il ne s’était pas retrouvé seul, sans contrainte, loin du regard des autres ? Aussi loin que remontaient ses souvenirs, il n’avait pas le sentiment d’avoir expérimenté cette situation. Effrayant constat. Il était donc libre de faire ou de ne pas faire. Cela n’engageait que lui. Et en plus, rien ne l’obligeait à en parler à quiconque.

Alors quoi ? Quoi faire ? Toujours le vide. C’est alors qu’une idée fit son chemin : remettre la main sur les notes qu’il avait prises à ce fameux stage. Il se rappelait maintenant que l’animateur donnait une méthode pour faire émerger ses désirs profonds et trouver le courage de les faire aboutir. Où donc les avait-il rangées ? Décidément avec les naissances successives des enfants et l’arrivée inopinée des jumeaux, l’appartement devenait trop petit. Son espace « privé » s’était réduit comme peau de chagrin. Ses documents personnels étaient relégués tout en haut de la penderie. Il les exhuma et passa la soirée à les compulser. L’émotion, l’incrédulité aussi parfois, le saisissaient. Tout lui semblait si loin. Il ne reconnaissait plus, ni ses amis sur les photos de classe écornées, ni ses envolées lyriques et romantiques dans les lettres enflammées adressées à Laurence au début de leur relation.

Plus il avançait et plus il s’inquiétait. Il était sûr d’avoir archivé ses notes car ce stage, il s’en souvenait, l’avait un peu décoiffé. Il se voyait encore les ranger. Il reprit alors ses recherches, plus calmement et tomba enfin sur la chemise du cabinet « Performance » qui s’était glissée dans celle de ses nouvelles d’adolescent. Rassuré et épuisé, il alla se coucher. Le lendemain, il trouverait sûrement une réponse à cette question lancinante « Que faire de cette semaine de liberté ? ». Ou plutôt « Que faire de ma vie ? ». Et oui, c’était bien là la question. Se l’était-il déjà posée en ces termes ? Non, jamais. Il avait toujours été guidé, voire téléguidé par les autres : ses profs, ses parents, sa femme, ses amis, ses collègues et ses patrons.

Bon élève, on l’avait orienté vers la filière scientifique alors qu’il préférait le français. Son père lui avait déclaré sur un ton péremptoire : « Mon petit, tu peux faire C, fais-le, cela t’ouvrira plus de portes ». Et lui, docile, déjà, il avait obtempéré. Et tout s’était enchaîné : la prépa, HEC, les cabinets de conseils tous plus prestigieux les uns que les autres avec des hausses de salaire significatives à chaque fois jusqu’à l’association avec Raoul, pour monter leur propre structure, deux ans auparavant.

Il dormit d’une traite et se réveilla serein. L’angoisse qui l’étreignait la veille avait enfin disparu. Il prit calmement un solide petit déjeuner. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas pris seul, sans les chamailleries des enfants dans les oreilles ? Il s’attabla à son bureau, légèrement fébrile, comme s’il avait un rendez-vous avec quelqu’un. C’était vrai en quelque sorte, car il avait rendez-vous avec lui-même.
Il lista alors tout ce qui lui passait par l’esprit et en regard les objections :
- Un stage de parachutisme (il avait peur en avion)
- Buller (il n’avait jamais su faire).
- repeindre la cuisine et la salle de bain (il n’était pas bricoleur)
- écrire le prochain Goncourt... Là, il n’avait rien à y opposer. Il avait toujours aimé la littérature et s’était même essayé à l’écriture au temps de son adolescence.

Il ouvrit donc la chemise de ses nouvelles. Il ne l’avait pas encore fait de peur de constater une fois encore le fossé qui s’était creusé entre le jeune homme en devenir et l’homme mûr et établi qu’il était devenu. Il fut saisi par la fraîcheur et le style alerte de ses textes. La variété des sujets aussi. Avec un regard, le plus critique et impartial que possible, il passa la journée à en sélectionner une vingtaine, de longueur différente. Le lendemain et le surlendemain, il les retravailla, sans les travestir cependant, soignant seulement un titre, une progression, une chute. Il s’agissait de nouvelles écrites par un adolescent, il devait les respecter en tant que telles. Il se prit donc au jeu de l’éditeur qui arrange, tout en respectant le travail de l’auteur. Il n’avait jamais fait cela, mais les lourdeurs, les répétitions lui sautaient aux yeux. Très grand lecteur, il avait acquis un sens de l’analyse certain.

Jeudi, il décida de les ordonner, la première nouvelle devait être la plus percutante. Pas facile. Il n’avait plus de recul. Ses nouvelles l’habitaient depuis trois jours déjà. Il fut tenté d’appeler à la rescousse un ami qui travaillait dans l’édition mais s’y refusa. Il allait mener à bien son projet de A à Z. L’essentiel n’était pas tant le résultat de son entreprise que la démarche. Il se découvrait ou se redécouvrait, se réconciliait avec sa part intime.

Vendredi, il passa la matinée sur Internet pour choisir les éditeurs à qui envoyer ses nouvelles. L’après-midi il rédigea un courrier type, fit les photocopies et prépara les envois. Le cœur battant, il déposa dix dossiers à temps pour la levée de 19h.

Il ne savait pas ce que donnerait sa démarche, peu lui importait. Il avait déjà gagné : il était heureux et fier de lui comme rarement il l’avait été. Que son recueil de nouvelles soit publié ou pas, encensé ou descendu par la critique, ne changerait pas grand chose. Il avait tant appris sur lui-même en une semaine ! Il avait le sentiment d’avoir grandi, de s’être redressé, d’avoir repris courage, aussi. Il ne serait plus le même homme même si sa vie ne changeait pas radicalement. Il le savait.

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