Une part de Noël

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Image de Hiver 2021
1

« Malheureusement, aujourd’hui, pas de neige prévue par Météo France. Ni demain d’ailleurs. Cette année encore, Noël ne sera pas blanc. »
J’éteignis le poste de radio. Je n’avais pas envie de les entendre parler du réveillon toute la journée. Depuis octobre, ils n’avaient que ce mot à la bouche. Offrez des cadeaux, venez dépenser votre argent chez nous, criaient les magasins. Foutaises, il valait mieux garder son argent pour se faire plaisir que le dilapider en présents pour autrui qui resteront au fond de placards.
Noël ne représentait rien pour moi. Un jour de plus. Un jour où il fallait que je parte plus tôt faire mes emplettes avant que la foule des retardataires se rue sur les étals. Un jour où la porte d’entrée de l’immeuble claquerait toute la soirée au rythme des allers-retours des invités. Il y a bien longtemps, j’avais fait le choix de ne pas fonder de famille, pourtant il fallait que je supporte celle de mes voisins et ses fameuses réunions annuelles où personne n’avait envie d’aller.
Je pris appui sur ma vieille table en formica pour me redresser. Je quittai la cuisine sous le regard fatigué d’Hercule, mon fidèle basset. Je me dirigeai vers la salle de bain. Face au miroir désargenté, je m’attardai sur les traces laissées par le temps. Si un jour on m’avait dit que j’aurais cette gueule. J’attrapai le rasoir et fis couler l’eau brulante. Plus jeune, la barbe naissante sur mon visage me donnait un air d’aventurier. Aujourd’hui, elle me renvoyait l’image d’un vieillard qui n’avait plus le geste assez précis pour prendre soin de lui. Il en était hors de question. La lame commença son ballet acéré.
Une fois présentable, j’enfilai mon pantalon beige et pris ma vieille chemise en flanelle fétiche dans mon armoire. Il était temps que je m’active, j’allais rater l’ouverture de la supérette. J’enfilai mon blouson usé, ma casquette en laine et j’attrapai la laisse d’Hercule. Ce gredin aux grandes oreilles n’avait nullement l’envie de bouger, je le trainai jusqu’à l’entrée.
— Vieux cabot, c’est le moment où jamais si tu veux sortir !
Dernier élément indispensable, mon inséparable sac à dos. Un Millet rouge. Un vrai, avec l’ancien logo bleu-blanc-rouge. Pas comme les horreurs qu’ils vendent maintenant. Deux expéditions et ça craque. Le mien, c’était du solide. Je l’avais déjà sur la photo qui trônait sur mon buffet en bois sombre, en soixante-quinze. C’était le bon temps. Quand mes deux amis n’avaient pas encore de famille et que nous pouvions partir à l’assaut de sommets enneigés. Je passai les bretelles sur mes épaules en soupirant et sortis.
La descente des escaliers fut laborieuse, Hercule hésitant à chaque marche. Nous finîmes néanmoins par arriver dans le vaste hall de l’immeuble. En franchissant la lourde porte, l’air extérieur s’engouffra et me piqua les narines. La radio avait raison, il faisait trop froid pour qu’il neige. Mais pas pour le gel. Le trottoir scintillait sous le soleil blanc du matin. J’avançai prudemment, sans mouvement brusque. Ce n’était pas le meilleur jour pour finir aux urgences. Si tant est qu’il y ait un bon jour pour ça.
La rue était silencieuse, les travailleurs étaient sans doute déjà partis, les autres en vacances. Sur le chemin, nous croisâmes quelques promeneurs matinaux et surtout de nombreux lampadaires, enjolivés pour la saison, sur lesquels mon cabot fit ses offrandes. Cela nous mit en retard, le rideau de fer de l’épicerie était déjà levé à notre arrivée.
— Quand tu ne traînes pas la patte, tu la lèves ! Que vais-je faire de toi ?
J’accrochai mon compagnon canin à l’entrée du magasin, comme d’habitude. À part qu’à cette période, il y avait quelques sapins à vendre à côté de lui. Il ne me restait qu’à espérer qu’il n’ait pas envie de les arroser aussi. Je passai les doubles portes automatiques et la musique joyeusement dégoulinante de clochettes atteint mes pavillons. Un vrai supplice.
— Eh ben alors Monsieur Grison, vous avez fait la grasse mat’ aujourd’hui ? Je commençais à m’inquiéter.
C’était Christine, la gérante. Une vraie femme comme on n’en fait plus. Elle gérait seule son échoppe, y compris la manutention. Rien ne l’effrayait et certainement pas le travail. Le genre de femme qui, si j’avais été plus jeune, aurait pu me suivre en haute montagne, j’en étais sûr.
— Hercule a pris son temps.
— Toujours aussi mignon, Hercule, affirma-t-elle en sortant pour aller gratter l’animal vanille-caramel.
J’avançai plus loin entre les rayons parés de guirlandes rouge et or pour aller chercher mes provisions. Malgré mon retard, il n’y avait pas un seul client. Tant mieux. Je pris trois pommes, une conserve de haricots verts, des rillettes du Mans, une bouteille de vin et, pour fêter Noël avec Hercule, la boîte de pâtée pour chien la plus chère de l’étagère. Je retournai à la caisse. J’installai mes achats sur le tapis le temps que Christine s’installe sur le siège rapiécé à la bande adhésive.
— C’est tout ? s’inquiéta-t-elle. Vous savez que je suis fermée demain ?
— Oui. J’ai ce qu’il faut.
— Ah, vos rillettes ! Je devrais pas vous les autoriser, le médecin vous a dit de faire attention à votre cholestérol !
— À mon âge, les rillettes ne peuvent plus m’enlever grand-chose. Me les retirer serait une plus grande perte.
— De toute façon, vous allez passer à la pâtisserie ensuite. Pauvres artères !
Elle connaissait bien mes petites habitudes. Une fois mes affaires dans mon sac à dos et le basset dans mes pas, je repris en effet ma route vers le paradis : une petite boulangerie-pâtisserie où la vitrine déployait toutes les couleurs de la nature et promettait un voyage de saveurs sucrées. La cloche carillonna quand je poussai la porte, le parfum des viennoiseries encore tièdes ravit mes papilles.
— Monsieur Grison, bonjour. Une baguette et un éclair au chocolat ?
— Oui s’il vous plait.
— Et que prenez-vous d’autre aujourd’hui ?
— Celui-ci a l’air bien, répondis-je en désignant un petit gâteau blanc et rose saupoudré de copeaux de chocolat.
— Notre réinterprétation de la forêt noire avec de la framboise ? Bon choix ! Un petit deuxième pour demain peut-être ?
— Mmm. Que me conseillez-vous ?
— Nous avons une nouveauté, le soleil de minuit. Génoise, mousse de citron vert sous un dôme de chocolat blanc à l’orange.
— Je le tente.
La boulangère libéra mes petits délices de leur prison de verre et les emballa avec soin. Elle me tendit un petit carton blanc entouré d’un ruban.
— Joyeux Noël, Monsieur Grison.
Le soleil entamait la fonte des paillettes de givre sur le trottoir, ce qui me permit de me hâter de rentrer et mettre mon butin au réfrigérateur.

2

— Vous voulez de l’aide, Monsieur Grison ? Je peux prendre votre sac à dos ?
Je venais de poser mon pied sur la première marche quand cette voix enjouée m’interpella. C’était la jeune Léa, la fille de mes voisins de palier. Je la connaissais depuis toute petite, un peu contre mon gré. Un jour, quand elle devait avoir quatre ou cinq ans, sa mère paniquée avait sonné à ma porte et me l’avait refourgué dans les pattes.
— J’ai un souci, Monsieur Grison, il faut absolument que j’aille travailler et la nounou ne vient pas. Je peux vous la confier ? Merci.
Elle avait filé dans son trench-coat avant que je puisse répondre « hors de question, je n’ai pas d’enfant, ce n’est pas pour garder ceux des autres ». Qu’est-ce que j’en savais de ce qu’il faut faire avec une gamine ? Le pire dans tout ça, c’est que cela devint une habitude tacite. Non seulement les parents y avaient trouvé une solution arrangeante, mais en plus la gamine ne me fuyait pas, jusqu’à devenir parfois un vrai petit pot de colle ambulant. Elle avait maintenant une petite vingtaine et se tenait à côté de moi avec un grand sourire tendre.
— Non non, ne répondez pas, laissez-moi deviner ce que vous allez répondre, reprit-elle.
Elle se racla la gorge, fronça les sourcils et prit une grosse voix.
— Jamais de la vie ! J’ai gravi le Mont-Blanc en soixante-seize...
— Soixante-quinze !
—... Ce n’est pas pour me faire assister pour trois fichues marches ! Alors, j’ai juste ?
— Toujours aussi bavarde...
— Maudite Léa, toujours en train de jacasser, m’imita-t-elle encore.
Je grimpai l’escalier, la jeune femme et le basset à ma suite.
— Vous n’êtes pas censée être à Lyon maintenant ?
— Si, j’y fais mes études. Mais c’est les vacances de Noël, vous allez pouvoir profiter de moi pendant deux semaines. Comme au bon vieux temps.
J’arrivai devant ma porte. J’introduisis mes clés.
— Et vous, Monsieur Grison, vous ne voulez toujours pas fêter Noël ? On pourrait rajouter une assiette, il y aura encore assez pour tout le monde.
— Non merci. C’est une fête de famille joyeuse. Pas de vieux voisins grincheux.
— Comme vous voulez. À plus tard !
En cinq minutes, elle m’avait déjà plus épuisé que les quatre étages.
— On n’a plus l’âge pour supporter ça, hein Hercule ?
Le chien sembla acquiescer de son regard dépressif. J’enfilai mes charentaises fourrées et partis ranger mes provisions. J’avais maintenant tout ce qu’il fallait pour vivre en autarcie jusqu’au vingt-six. Je m’installai sur la table de la cuisine avec mes mots croisés. Une grille de niveau quatre devrait m’occuper jusqu’à midi.
À onze heures cinquante, je me préparai une salade et des tartines de rillettes. J’allumai la télévision pour accompagner ce plateau-repas. Il devenait de plus en plus difficile de trouver quelque chose à regarder à l’heure du repas. Je choisis les informations régionales. Cela parlait encore de Noël, marchés de Noël, décorations de Noël, crèches vivantes, reportages sur les buches... Vivement après-demain.
Je partis chercher mon éclair au chocolat pendant que la météo confirmait une nouvelle fois l’absence de neige. Le meilleur moment de la journée. De retour dans mon canapé, j’ouvris la petite boîte et saisis mon précieux dessert. Cette pâte moelleuse, cette crème onctueuse. Un régal que j’avalai bien trop vite. Après une page de réclames, les déprimantes informations nationales prirent la relève. Elles peinèrent à obtenir mon attention et la digestion l’emporta sur la géopolitique.
Mon ronflement fut interrompu par la sonnette. J’eus un peu de mal à rassembler mes esprits. Des coups sur la porte insistèrent. Qui venait m’emmerder pendant la sieste ? À contrecœur, je me levai pour ouvrir à l’enquiquineur.
— C’est encore moi Monsieur Grison ! Avouez, je vous manquais déjà !
— Léa ? Que ?
— Je peux utiliser votre cuisine ? demanda-t-elle en entrant sans attendre ma réponse. Je dois préparer le dessert pour ce soir, mais ma mère squatte le four pour sa dinde.
Elle étalait déjà ses affaires sur mon plan de travail. Elle me semblait sacrément bien équipée. Je n’aurais pas su nommer la moitié des ustensiles. Elle déposa des boîtes dans le réfrigérateur, déroula sa toile pâtissière et commença à la saupoudrer de farine sous mon regard médusé. Ses mains dansaient avec la précision d’une chorégraphie de danse classique. À première vue, ce n’était pas la première fois qu’elle faisait ça.
— Au fait Monsieur Grison, c’est marrant que vous n’aimiez pas Noël alors que votre prénom, c’est Noël à l’envers.
Aussi étrange que cela puisse paraître, je n’avais jamais remarqué et c’était la première fois qu’on m’en faisait la remarque. Peut-être que mon aversion pour ce jour en avait dissuadé les gens.
— C’est un peu comme si avoir mis Noël à l’envers avait fait de vous un anti-Noël, ricana-t-elle. Un genre de Grinch.
— Un quoi ?
— Vous savez, le monstre vert. Le film avec Jim Carrey ?
— Qui ?
— Il veut empêcher les gens de fêter Noël, il vole les cadeaux...
— Mais je n’empêche personne, moi, je veux juste la paix.
— Roh, c’est pour l’image. Attendez, je reviens.
Elle partit en courant et quitta mon appartement. Elle réapparut quelques minutes plus tard, une cassette vidéo à la main.
— Nous allons réparer cette erreur.
Elle glissa le pavé noir dans mon magnétoscope et je me retrouvai, assis dans mon canapé, devant un film bruyant et agressif porté par un méchant bonhomme au pelage vert fluo. Heureusement que le film n’était pas très compliqué à suivre, vu qu’elle n’arrêta pas de parler pour autant.
— Vous savez que c’est grâce à vous que je me suis lancée dans des études de pâtisserie ? me demanda-t-elle depuis la cuisine.
— Ah ?
Je n’en avais aucune idée, mais cela expliquait son matériel et son aisance. Et les délicieuses senteurs qui montaient petit à petit de ma cuisine.
— Oui, vous ne vous souvenez pas ? Quand j’étais petite et que vous me gardiez, vous m’emmeniez toujours à la pâtisserie choisir un gâteau. J’imagine que c’était votre manière de m’acheter.
La vérité, c’était que je ne me voyais pas me prendre une pâtisserie comme tous les jours et la manger tout seul sous les yeux d’une enfant. Ni la partager.
— Je crois que j’y ai pris goût, j’ai voulu comprendre toutes les subtilités, toutes les saveurs. Et c’est comme de l’art, on peut continuer de créer, de chercher de nouveaux territoires. Et c’est vous qui me l’avez montré, vous m’empêchiez de prendre toujours le même parfum, il fallait que je les goûte tous.
Ces instants me revenaient en mémoire. Ces matinées passées à attendre qu’elle choisisse. J’avais fini par lui dire qu’il était de son devoir de tous les tester et dans ce cas, autant les prendre dans l’ordre. Je pensais avoir été un dictateur, elle en avait fait du positif. Cette fille me surprenait encore.
Elle se mit ensuite à énumérer toutes les pâtisseries qui l’avaient marquée au cours de nos dégustations. Je perdis le cours de ses paroles, perturbé par le monstre vert qui s’agitait dans l’écran.
— Tada ! Vous en pensez quoi ? s’exclama-t-elle deux heures plus tard.
Elle venait de poser sur la table basse un gâteau rond, blanc, assez épais et sur le dessus, elle avait installé quelques figurines et sapins. Des elfes de Noël qui jouaient dans la forêt.
— J’imagine que c’est pas trop votre came niveau look.
— C’est très... Noël.
— Je vous en ai fait un petit, dans votre frigo, sans déco. Vous pourrez me dire ce que vous en pensez demain. Le meilleur est à l’intérieur.
Elle souligna cette affirmation d’un clin d’œil malicieux.
— Bon, je file, il faut que je me prépare pour la soirée. Joyeux Noël, Monsieur Grison.
Elle s’évapora avec son œuvre et ses outils et laissa retomber le silence dans ma grotte de vieil ours.

3

Le concerto des portes qui claquent et des « Joyeux Noël » dans la cage d’escalier avait bel et bien commencé. La soirée serait longue. J’attrapai la boîte de pâtée dans le placard du haut et l’ouvris.
— Ce soir, je te mets une belle assiette Hercule, tu ne la casses pas.
Je démoulai l’infâme mélange odorant de viande et d’abats. Comment les chiens pouvaient aimer ça ? Mon compagnon retrouva soudain assez de vigueur pour se redresser sur ses pattes arrière, et essayer d’attraper l’assiette sur la table.
— Vire tes sales griffes de là ! Attends au moins que je sois servi aussi. Mal poli !
La sonnette retentit pour la seconde fois de la journée. Sans surprise, mon envahissante petite voisine se trouvait de l’autre côté de la porte. Sur le palier, je pouvais entendre les rires et les éclats de voix festifs venant de chez ses parents.
— J’ai vu ce que vous aviez dans votre frigo et c’était pas ouf. Ça me faisait de la peine de me dire que vous n’aviez pas de vrai repas de Noël. Alors je vous ai préparé un plateau. Il y a un peu de foie gras, un bout de dinde que j’ai découpé en cachette et quelques pommes de terre sautées. Le dessert est déjà dans votre frigo. Joyeux Noël !
Elle repartit aussitôt, dans sa jolie robe de soirée. Je n’eus pas le temps de la remercier. Ni même de râler.
— Hercule, petit veinard, tu n’auras finalement pas à attendre que je me fasse à manger. Le père Noël m’a envoyé un de ses lutins.
Je déposai mon appétissant plateau-repas sur la table basse, puis je ramenai l’assiette de mon fidèle ami. Confortablement installé dans mon canapé, j’allumai la boîte à image. Tous les programmes pour attendre le gros homme en rouge n’obtinrent qu’une demi-seconde de mon attention. Mon choix s’arrêta sur « Le crime de l’Orient Express ». La version de soixante-quatorze, celle de ma jeunesse perdue. J’adorais l’ambiance vieux train à vapeur perdu au milieu de nulle part.
La dinde de la mère de Léa accompagna le film de la plus savoureuse des façons. Elle était divinement cuite, juteuse juste comme il faut. Après une pause pour mon estomac et pendant une coupure publicitaire, je me levai pour aller au réfrigérateur. Mon cœur balança entre mes achats de ce matin et la réalisation de Léa. Je fis honneur à cette dernière. Elle avait eu la décence de ne pas faire de décoration de saison sur le mien, j’appréciai l’attention.
Je disposai cet épuré disque blanc devant moi, sans savoir ce qui m’attendait. Que pouvais-je d’ailleurs attendre d’une étudiante en pâtisserie ? Je coupai le disque en deux afin de découvrir ce que recelait son cœur. « Le meilleur est à l’intérieur » avait-elle dit. À ma plus grande surprise et pour mon plus grand bonheur, il était composé d’un empilement complexe et méticuleux de fines couches de génoise brune, de crème marron, probablement au chocolat, et d’une autre blanc cassé, que j’imaginais à la vanille. A priori simple dans l’association des saveurs, mais audacieux dans le montage.
Je pris une première bouchée. La légèreté de l’ensemble me prit de court. Chacune des couches semblait être une déclinaison aérée du mot nuage. Le moelleux de sa génoise rivalisait avec la douceur du chocolat. La crème à la vanille venait déposer sa touche de fraicheur et d’onctuosité au sommet de ce Mont-Blanc gustatif. Son dessert était une pure merveille. La petite Léa m’avait cloué le bec et pourtant, j’en avais vu passer. J’en savourai chaque nouvelle cuillerée, je raclai l’assiette au millimètre près, usant les motifs de la porcelaine et refusant même à Hercule son droit au léchage final.
Je mis plusieurs minutes à redescendre sur terre. À l’atterrissage, je ne vis plus rien à apporter à cette journée, j’étais gastronomiquement comblé. À la rigueur, une modeste part de plus n’aurait pas été de trop. Je me levai le ventre heureux et rejoignis ma chambre. J’enfilai mon pyjama à rayures et me préparai pour le coucher. La sonnette en décida autrement, elle ne me laisserait pas de répit aujourd’hui. Je retournai à la porte.
— Je suis désolée, Monsieur Grison, je sais qu’il est tard, je m’étais juré d’attendre demain pour vous demander, mais je ne tiens plus. Qu’est-ce que vous pensez de mon gâteau ?
Les compliments n’étaient pas mon fort. Je mourrais d’envie de lui en faire, mais les mots ne me venaient pas facilement.
— Il était bon.
— Bon comment ? insista-t-elle.
— Très bon. Très très bon en fait.
Un immense sourire se dessina sur ses lèvres, le même que celui de la petite fille aux yeux brillants, les deux mains à plat sur la vitrine de la pâtisserie.
— Pour de vrai ?
— Je pense que c’est peut-être même le meilleur dont je me souvienne.
— Vous me faites marcher ! jubila-t-elle en trépignant.
— Même pas.
—Yes! Yes! Je suis trop contente. Merci !
Elle fit un tour sur elle-même en levant les bras.
— J’ai un petit cadeau pour vous, poursuivit-elle.
Elle tira une enveloppe jaunie de sa poche et me la tendit.
— C’est la lettre au père Noël de mes six ans. Ou sept, je ne sais plus. Ma mère les avait gardées. Je me suis dit que ça pourrait vous faire plaisir de la lire.
Drôle d’idée. Pour lui faire plaisir, j’ouvris l’enveloppe et dépliai la feuille glissée à l’intérieur. J’y découvris une écriture mal assurée, mais appliquée.

« Cher père Noël,
J’ai été très sage cette année parce que j’ai un cadeau compliqué à vous demander. Je sais que ce n’est pas le papa de mon papa ou le papa de ma maman, mais j’aimerais que Monsieur Grison soit aussi mon grand-père.
Il ne parle pas beaucoup, mais il est gentil et m’emmène toujours à la boulangerie choisir des gâteaux. Je l’aime beaucoup.
Si ce n’est pas possible, je veux bien une poupée et une corde à sauter.
Léa »

Je relevai mes yeux vers la jeune fille. Elle avait toujours son grand sourire et ses billes noires me scrutaient. Elle était décidément très surprenante. Quelque ours mal léché que je fus, elle n’en avait vu que le meilleur. Toutes ces années où je la pensais ennuyée de passer la journée avec moi... Où je pensais que sa mère me la confiait en dernier ressort...
— Je suis désolé Léa, je... je n’ai pas de cadeau pour toi.
— Vous m’avez déjà offert le plus beau des cadeaux, il y a bien longtemps.
— Ah ?
Elle me prit par surprise et se jeta contre moi. Ses bras m’enserrèrent.
— Vous m’avez offert une passion.
Mes bras, une fois n’est pas coutume, écoutèrent mon cœur et non ma tête de vieux ronchon. Ils lui rendirent son étreinte impétueuse. Nous demeurâmes ainsi, au milieu du palier, une minute ou deux, avant qu’elle ne s’échappe une dernière fois.
— Joyeux Noël, Monsieur Grison, glissa-t-elle dans un souffle.
— Joyeux Noël Léa.
Je retournai dans mon appartement, un reniflement en bruit de fond. Hercule m’attendait assis, la tête sur le côté, le regard interrogateur.
— Quoi Hercule ? Ça ne t’arrive jamais d’avoir une poussière dans l’œil ?
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Jocelyne Giafféri · il y a
A vous réconcilier avec le genre humain .
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Kenneth McAllow · il y a
Merci !
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Rémy Becquart · il y a
Du coup, je vais aller demander à ma voisine si elle a besoin d’un baby-sitter !
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Kenneth McAllow · il y a
Haha. Il ne faut pas oublier que Léon a dû patienter quelques années avant d'avoir son gâteau.
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Marie Juliane DAVID · il y a
Bravo pour ce prix
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Kenneth McAllow · il y a
Merci bcp !
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Marie MOS · il y a
Très belle histoire. Félicitations!
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Kenneth McAllow · il y a
Merci !
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Fred Panassac · il y a
Un grand bravo pour votre Prix !
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Kenneth McAllow · il y a
Merci !
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Catherine Dalbergue · il y a
histoire très touchante et très bien écrite. Ce moment de lecture a été un bonheur à lire.
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Kenneth McAllow · il y a
Merci 😉
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Philippe Lesaulnier · il y a
Bravo, c'est magnifique!!
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Kenneth McAllow · il y a
Merci !
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Sylvie Legendre · il y a
Une très belle histoire justement récompensée !!! Bravo !!
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Kenneth McAllow · il y a
Merci bcp !
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Alice Merveille · il y a
Bravo Kenneth !
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Kenneth McAllow · il y a
Merci ☺️
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Lyne Fontana · il y a
Je suis ravie pour vous. J'ai beaucoup aimé votre histoire.
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Kenneth McAllow · il y a
Merci !

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