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Une Paire de Père

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Francis Hop

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.     Je m'appelle Julien. Je suis né le 01-01-01 à 00h58. Le monsieur de l'état civil n'a pas accepté d'inscrire 01h01. Ce qui aurait été la classe. Imaginez : être né le 01-01-01 à 01H01... ça en jette. Mais rien n'y fit... même après distribution de quelques taloches. Geste qu'un tribunal a qualifié de "déplacé". Déplacé comme le fut grand-père, l'auteur des faits, pendant trois mois à l'ombre des barreaux de Fresnes.

.     Grand-père Robert est resté la tête haute, l'œil clair et le verbe aux lèvres, lorsque les gendarmes sont venus le chercher à la maison. Ceux qui ne le connaissent pas peuvent être surpris qu'on prône la mise en taule d'un homme de 83 ans. Ne vous inquiétez pas, on comprend lorsqu'on voit le numéro.
Grand, fier, vieux beau mais très viril. Séducteur doté d'une grande gueule. Les plus beaux habits, les plus grosses motos ainsi que femmes et bagnoles qu'on s'accorde à dire les plus belles.

.     Vu le pognon qu'il dépense, je veux bien croire qu'il ait fait fortune. La pêche au thon de l'autre côté de l'Afrique. Il en parle rarement. Il faut que ce soit papa qui nous explique. Avec ses 25 thoniers, il aurait vidé la mer pendant plus de 20 ans. Véritable seigneur des mers, depuis les côtes du Sénégal jusqu'à celles du Libéria, avec quelques incursions du côté de la côte d'Ivoire. Pas de réglementation, pas de quotas.
.     À la mort de sa femme, ma grand-mère, il a vendu son armement. Coïncidence, c'est à partir de ce moment que les pays limitrophes commencèrent à faire valoir des droits d'eaux territoriales.

.     À ma naissance, Étienne, mon père retraité de la fonction publique depuis deux ans, est tombé malade. "Déprime" qu'a dit le docteur. Comment ne pas l'être, après une trentaine d'années passée en qualité d'Agent des réseaux souterrains des égouts. (Son titre intégral). Il devait l'aimer son boulot étant donné qu'il a poussé jusqu'à la retraite, à ses 55 ans. Poussé un peu de trop... si on le compare à son père. Qu'importe. Même n'étant guère actif, papa sait nous faire la vie belle.

.     C'est à l'occasion de mes six mois, à ce qu'il paraît, qu'on s'est installé dans cette maison bourgeoise du Perreux-sur-Marne. On s'y sent à l'aise. Six chambres, séjour, salon, salle de billard, trois salles de bains, etc. Pour le loyer, ça va. Pas trop cher vu que c'est Robert notre proprio. Par contre, il vaut mieux régler le loyer en temps et en heure, sinon, planquez le vaisselier et la penderie.
Papa et maman ont toujours fait chambre à part. Bien des fois, je me suis demandé si mes parents ne se la jouaient pas en persistant à se vouvoyer.

.     Une autre chose qui m'a interpellée dès le premier âge, c'est le nombre de mes "tontons". Tous ces frères de mamans qui viennent dormir dans la chambre rose. Des fois, s'en trouvent jusqu'à quatre à jouer aux cartes avec papa dans la salle de billard.
De plus, pas de grands-parents côté maternel. Je me mis à poser des questions :
→  "Maman, tu n'as que des frères ?"
→  "Maman, il est où ton papa ?"
→  "Maman, tout le monde a une maman. Elle est où la tienne ?"
→  "Maman, tes sœurs, ce sont mes tantes à moi ?"
Ce qui provoqua le vendredi 12 juin 2009, à 18 heures 30, la réunion d'un mini conseil de famille au sein du petit salon.

 « Viens, on va t'expliquer. »

.     Sont les termes de papa qui vient de s'ériger en président. Ce qui semble convenir à maman puisqu'elle fait profil bas.
Papa fait de sa voix la plus doucereuse :
— Julien ; tu es assez grand à présent pour comprendre que la beauté des hommes se trouve aussi dans leurs différences. Notamment celles qui proviennent de leurs cultures. De leurs racines.
Maman juge opportun de demander :
— Tu comprends ?
— Bah oui. Je sais que les Portugais mangent beaucoup de morues. Moi, je n'aime pas la morue. Mais ça n'a pas d'importance, à l'école mon meilleur copain c'est Luis de Oliveira.
— Hum... Oui, c'est à peu près ça, reprend papa qui se lève comme pour se dégourdir les jambes. Ce qui est surprenant vu qu'il reste d'habitude toute la journée sur sa chaise, sans bouger. Après s'être attardé un moment devant la fenêtre, les mains dans le dos à regarder le jardin, il se retourne pour dire d'une voix étrange :
— J'avais déjà dépassé la cinquantaine et toujours pas de femme. Ton grand-père voulait absolument un petit-fils. Ayant compris depuis longtemps mon incapacité à trouver une compagne, il décida de prendre les choses en mains. C'est à dire de m'en acheter une.
Maman, mettant sa main sur la mienne, demande une nouvelle fois :
— Tu comprends ?
— Ouais, c'est chouette ! Mieux qu'une bande dessinée. La suite c'est comment ?
Mes parents échangent un regard qui se termine sur un haussement d'épaules de papa.
— Bon, dans ce cas on peut continuer. Comme tu le sais, ton grand père s'est révélé être un sacré bonhomme sur les mers depuis les côtes Africaines jusqu'à celles du Brésil.
Et pas que sur les mers. Il en a été de même à l'intérieur des terres. Ce qui lui a permis d'avoir l'honneur de pouvoir acquérir ta mère auprès de ton grand père.
— Non ! Comme aux enchères ?
Je me demande ce qui provoque leurs rires. Maman s'en essuie les yeux avec son mouchoir. Peut-être aurais-je dû dire : " Grand-père achète à grand-père ? " Qu'importe, puisque papa a retrouvé sa voix normal :
— Pas tout à fait. Il faut être bien vu par le père de la fille. En cela la richesse peut aider. Surtout que ton grand père, David Touaref, avait bien des frais. Plus de quarante femmes avec enfants, dotés du personnel qui va avec, entraine des dépenses.
Je n'ose lui dire "Et les allocations familiales ?" Je sens qu'il me faut rester sérieux.
Papa continue :
— Alors, ton grand-père paternel a pris à part la plus belle des filles de ton grand-père maternel pour lui demander : "Acceptez-vous d'être l'épouse de mon fils ?"
— J'ai répondu : "Si ce fils vous ressemble, ce sera avec joie."
Ce silence est gênant. Je me demande pourquoi ils restent là à se tenir les mains. Tiens, au fait :
— Dis maman, c'est comme ça pour tous les enfants de ton père ?
Je demande à maman et c'est papa qui répond :
— Non. Juste les filles.
— Alors, c'est pour ça qu'elles ne viennent jamais ici. Elles sont avec leurs maris.
Les parents en chœur :
— Exactement !

Ah, ce grand-père Robert... Quand il vient à la maison, c'est toujours jour de fête. Tout le monde a droit à des cadeaux. À maman les plus beaux : montres, bagues colliers, manteaux. Robert ne regarde pas à la dépense ; sauf pour son fils Étienne... Rien pour lui. Depuis que je suis petit, j'ai toujours reçu le plus beau vélo, la plus belle mobylette, ainsi que le dernier Smartphone. Même les frères de maman ont droit à un petit quelque chose. Il a du pognon papy et il l'affiche. Il dit toujours :
"Il est un temps à travailler pour gagner de l'argent,
Un autre temps pour dépenser ce même argent."
Au début, j'avais peur lorsque j'entendais cette phrase qui, encore maintenant fait partir papa en vrille.
— Travailler ? Ce n'est pas le boulot qui t'étouffe !
— Hé, toi l'ancêtre, il t'es permis de la fermer, ce qui est le dernier rempart entre nous et ta connerie.
Chose immuable, les traits crispés, l'air grave, papa se lève. De la main droite désigne le couloir à son père. Grand-père passe devant. Papa referme la porte soigneusement derrière lui.
Le pugilat dans le vestibule ne dure guère. Papa ne fait pas le poids. Grand-père ne lui accorde, là encore, aucun cadeaux. Surtout les jours où il vient en moto... Les santiags, ça fait mal.
Lorsque c'est terminé, nous reste plus qu'à relever papa ainsi que ce qui reste du vaisselier. Je tente toujours de le reclouer, afin que maman y mette les objets les plus vilains qu'on puisse imaginer. De même la petite penderie qui, invariablement, se retrouve à chaque fois un peu plus cassée. Maman ne veut pas la changer :
"À quoi servirait d'en acheter une autre ? Avant la fin de l'année, elle va se retrouver dans le même état que cette fois-ci."
C'est vrai qu'on voit grand-père deux fois par an. Donc, deux fois par an je sors marteau et pointes. En espérant que ne vienne en ajout quelque retard de loyer...

C'est l'effervescence à la maison. Même papa, qui ne se lève plus guère, semble aller bon train vers je ne sais où. Maman passe devant moi presqu'en courant. En lui déposant un baiser sur le front, je demande :
— C'est pour mes 17 ans ce remue-ménage ?
— Non. Robert se marie le jour de ses cent ans.
— Grand père se marie ?
Papa intervient :
— Rien ne peut surprendre chez certaines personnes.

Je n'aurais jamais imaginé tant de monde au mariage de grand-père. Tout le conseil municipal, le curé, les associations, les syndicats, etc. Bref, se trouvent réunit tous ceux que Robert arrose.
Même les frères de maman sont présents. Ce qui représente quatre à cinq douzaines de bonhommes. Maman a vraiment beaucoup de demi-frères. Je ne sais pourquoi, j'en viens à me demander le féminin de harem, voire de sérail.

C'est beau l'anniversaire d'un centenaire, jumelé à son mariage. Photographes et journalistes des canards et feuilles de choux locales sont au premier rang. La mariée, tout de blanc vêtue et auréolée d'une couronne de fleur d'oranger, semble avoir des soucis avec ses souliers. Grand-père la soutien pour rejoindre son siège. Maman soupire :
"C'est pas vrai ! Ils sont déjà bourrés."

Soudain, les micros sur les perches s'abaissent, les flashes crépitent de toute part lorsque monsieur le maire demande :
— Monsieur Ducamp Robert Étienne, voulez-vous prendre pour épouse madame Lespinasse Dominique Nathalie ici présente ?
— Non ! Vient de s'écrier papa en se levant.
Un rire gêné parcourt la foule.
— Comment ? demande le maire.
Papa, qui semble avoir repris des couleurs, en se rapprochant de son père :
— Je viens de dire non.
Le maire, que la situation n'amuse pas du tout, demande d'un ton sec :
— Qui êtes-vous monsieur ?
— Ducamp Robert Étienne.
Se tournant vers grand-père, le maire demande :
— Mais alors, vous monsieur, qui êtes-vous ?
Papa est tellement remonté qu'il reprend la parole :
— C'est mon fils : Ducamp Étienne Robert.
— Vermine ! s'exclame grand-père en prenant papa au col. Tu ne la ramenais pas lorsque les gendarmes m'ont emmené à ta place. Trois mois au placard que tu m'as laissé croupir. Sans un mot, sans une visite, sans un parloir.
— J'avais peur.
—Tu avais peur ! Mais mon salaud, tu as aussi commencé à changer nos personnalités pendant mon séjour en taule.
— C'est vrai. Mais c'est toi qui as continué.
Pendant qu'ils persistent à se chahuter, devant les convives hilares, je me rapproche de maman.
— Dis maman, papa, c'est grand-père ou c'est l'inverse ? Et toi, qui es-tu ? Ma mère ou ma grand-mère ?
Je vois une grande détresse qui s'installe dans son regard. Elle va pour me répondre, lorsque d'une voix de crécelle, haut perchée, la futur mariée demande :
— Qu'on m'explique. C'est toi ou ce clodo qui doit devenir mon mari ?
D'une seule et même voix les Ducamp beuglent :
— Ta gueule, salope !
Un mouvement de foule s'opère. Fusent des " Malotrus ! Butors ! Brutes ! Espèces de singes ! ".
J'en profite pour gueuler à mon tour, tout en grimpant sur une chaise :
— Dans tout ça, c'est qui mon père ?
Encore une fois, Roger et Étienne d'une même voix :
— C'est moi ! Tu es mon fils !
Ce qui ravive leur partie de punching-ball et met maman hors d'elle. La voilà qui se hisse sur le bureau de monsieur le maire pour hurler :
— Ce n'est pas votre fils ! C'est votre fille ! Elle a bénéficiée d'une réassignation sexuelle.
Là, les anciens se calment vite fait. Les deux, qui se tiennent toujours par la cravate, glapissent de concert un ridicule :
— Coua ?
— Oui ! Une vaginoplastie qui sera suivie la semaine prochaine de la mise en place d’implants mammaires.

Ma lignée d'ancêtres mâles encore de ce monde, dans un grand fracas s'écroule sur une chaise qui en profite pour plier sous prétexte de surpoids. Ce qui n'attire même pas un regard de la foule, puisque tous ont les yeux braqués sur moi. C'est gênant. Surtout que, dans le doute, je viens de baisser mon froc et de tout déballer afin de vérifier mon service trois pièces...
Ouf ! Tout est en ordre de marche. Maman ; tu m'as fait peur.
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Image de Christian Chaillet
Christian Chaillet · il y a
Le jeu des sexes, la mythomanie des uns et des autres, la relation père fils et mère fille (mère fils ?)... Urticant. Bravo.
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Image de Francis Hop
Francis Hop · il y a
Haaaaaaaa ! Un rêve : écrire sur des feuilles d'orties.
Merci Monsieur Christian.

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