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Une page qui se tourne

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Le téléphone sonna dans la grande maison. Après six sonneries, le silence envahit à nouveau l’espace. Vlad n’avait pas eu la force de se lever pour aller répondre. Il était affalé dans le vieux fauteuil, dans un coin du salon. Depuis l’accident, il déprimait. S’il n’y avait eu que la douleur physique, cela aurait été encore. Il s’était tout de même fracturé le poignet et la cheville lors de l’accident et avait passé plusieurs jours en observation à la clinique des mimosas pour vérifier que le choc à la tête n’avait pas de conséquence plus grave que son œil au beurre noir et l’entaille en haut de la joue qui lui donnait un petit air d’Albator. Mais tout ça n’était rien en comparaison des idées qui lui traversaient l’esprit depuis ce jour-là. Avant l’accident sa vie avait connu des hauts et des bas, une vie sentimentale et familiale agitée, une vie professionnelle chaotique par moments, mais depuis, une seule idée occupait son esprit et l’empêchait de dormir la plupart du temps : il n’était qu’un personnage de roman. Cette phrase il n’arrivait pas à la dire à voix haute sans que les nausées et le vertige le reprennent.
Il n’avait pas eu de nouvelles de son ex-femme, sa fille et son ami Georges depuis sa sortie de page. Les jours de pluie, une idée horrible lui traversait l’esprit : et si à sa sortie d’hôpital, on l’avait raccompagné dans une histoire différente, une histoire où sa famille et ses amis n’avait jamais mis les pieds. Un frisson le parcourut quand il se dit que seul l’auteur connaissait les réponses à ses interrogations. L’auteur qui l’avait volontairement envoyé à l’hôpital et séparé de tous les êtres qu’il aimait...
Il ne reconnaissait même pas cette maison dans laquelle il était maintenant. Au départ, le premier jour, il se disait même que finalement il n’était peut-être qu’amnésique à tendance paranoïaque et avait tout inventé. Mais non, au fond de lui il savait. Il savait qu’il avait vécu cette histoire, cette poursuite. D’ailleurs, quand il y repensait, une des preuves pour lui qu’il n’était qu’un personnage de fiction, c’est qu’il n’avait aucun souvenir d’avant. Comme si son existence avait commencé en même temps que l’aventure. Oui il avait sa fille Zoé, oui il y avait son ex-femme, oui il avait cette collection d’escargots et la disparition du plus cher d’entre eux était arrivée. Ça il l’avait bien vécu. Mais avant ? Rien, le néant. C’était bien la preuve. A ce moment il percuta et il pensa à Zoé, sa fille. Il fallait absolument qu’il essaie de la contacter d’une manière ou d’une autre. Il se mit à réfléchir et faire le point. Il est un personnage. Il est peut-être dans une autre histoire, mais il est conscient. Il sait. Peut-être qu’il est l’auteur de sa propre histoire ? Ou peut-être qu’avec une sorte de lien mystique, il guide son aventure lui-même en collaboration avec son auteur, son créateur. Il s’approcha du téléphone. Il le décrocha. Et il composa un numéro. S’il était un personnage de roman et qu’il faisait ce qu’il voulait, il savait qu’il pouvait appeler Zoé. Dans un roman, pas besoin du numéro de téléphone pour appeler les gens.
Le téléphone sonnait. Quand tout à coup, Zoé décrocha :
— Zoé c’est papa ! Ecoute il faut que je te parle. Il m’arrive un truc de dingue ! Et cela te concerne également...
Il venait de tout expliquer à sa fille. Elle avait l’air complétement abasourdie. Et ça se comprend. Elle aussi de son côté venait de lui raconter qu’elle vivait une aventure assez loufoque. Elle avait l’air d’être poursuivie par des sortes de vampires. Il y avait une chèvre aussi manifestement même si Vlad n’avait pas tout à fait compris ce passage-là. Ils avaient raccroché et il lui avait promis de la rappeler et d’essayer de trouver comment y voir plus clair. Peut-être fallait-il partir à la recherche de l’auteur de son aventure ?
Vlad allait se lever quand il sentit un courant d’air froid. Il frissonna. Par réflexe, il regarda vers la baie vitrée pour vérifier qu’il ne l’avait pas laissée ouverte, mais au fond, il savait que ce n’était pas le cas. Il avait appris depuis peu à identifier et reconnaitre ces petites brises, qu’il ressentait assez souvent : il venait d’arriver en bas d’une page, enfin, le stylo de l’auteur venait d’arriver en bas d’une page et un souffle lui parvenait quand celle-ci se tournait. Il alla se servir un verre d’absinthe et le but d’un trait. Il grimaça en regardant l’étiquette. Il avait cette bouteille depuis des années, qu’un ami lui avait ramené d’Espagne ou d’Argentine, il ne savait plus, et jamais il n’en avait bu. Il connaissait tout ce qu’on disait sur cet alcool, ses dangers, son taux d’alcool au-delà du réel et les dégâts qu’il faisait sur les cellules et les connections nerveuses, et tout ça l’avait jusqu’à ce jour empêché d’ouvrir la bouteille. Mais aujourd’hui, debout dans son salon, il se dit que le seul véritable danger serait de renverser son verre et de tacher la feuille sur laquelle sa vie est en train de s’écouler.
C’est la sonnerie du téléphone qui le sort de ses pensées. Il court vers le combiné et décroche :
— Oui allo qui est là ?
— Vlad ! C’est moi Georges !
— Georges, Georges, enfin, j’étais tellement inquiet, comment vas-tu ? Ou est tu ?
— Calme-toi, tout va bien, je viens de sortir de l’hôpital. On m’a dit qu’on avait eu un accident mais je ne m’en souviens plus. Je me suis réveillé dans une chambre avec le bras et la jambe dans le plâtre et on m’a dit que j’étais seul quand les pompiers étaient arrivés, allongé sur le bas-côté... et aucune trace de la voiture... des traces de pneus, une sortie de route et pas de voiture. Et comme je n’avais aucune nouvelle de toi, tu comprends que je me suis inquiété.
— Tout va bien Georges, je suis chez moi. Je suis sorti de l’accident avec seulement quelques égratignures. Il me faut juste du repos et...
— Vlad, je me sens coupable, j’ai une mémoire sélective en ce moment c’est très bizarre, mais je crois savoir qu’avant de l’accident, nous étions poursuivis, enfin, des hommes voulaient me parler et j’ai fui et... il faut que je fasse le point sur cette histoire avant de tourner la page...

Vlad raccrocha. Il était assez décontenancé. Le pauvre vieux Georges. Il ne pouvait rien lui dire hélas. Comment lui dire que tout ça c’était de la fiction, qu’il n’était plus dans l’aventure avec lui, qu’il n’était pas chez lui, qu’il ne savait pas vraiment où il était d’ailleurs ? Déjà que pour lui c’était à se cogner la tête contre les murs. Alors pour Georges...
Non malheureusement il s’occuperait de lui plus tard. Dans l’ordre des choses il voulait prévenir Zoé, et c’était fait. Maintenant l’idée c’était de continuer son émancipation et donc de rencontrer son « créateur », son auteur. Mais était-ce possible ? Contrôlait-il vraiment son histoire maintenant qu’il était « conscient » ? Il avait réussi à appeler sa fille sans avoir le numéro. C’était déjà un pas avant. C’est comme s’il apprenait à marcher en quelque sorte, mais maintenant il fallait courir. Il avait réussi à sortir de son histoire en voiture. C’était une piste.
Vlad sortit de la maison, monta dans la voiture qui était garée devant et qui était sans doute la sienne dans cette réalité, et comme la narration n’indiquait pas le contraire sur le fait qu’il ne les possédait pas, il mit les clés sur le contact et démarra sa Porsche. Il prit la route sans direction précise. Il regardait les panneaux et se dit qu’il ne devait toujours pas être trop loin de la Suisse. Il prit ensuite une direction pour s’éloigner un peu des villes et finit par arriver jusqu’à un chemin qui traversait apparemment la forêt du coin. Il accéléra car il voulait arriver à fond au premier virage qu’il rencontrerait. Et cela arriva rapidement. Il appuya sur les freins au dernier moment, ferma les yeux, il essaya de se concentrer et de penser à lui et à tenter une sorte de connexion... Il senti la voiture partir en dérapage, puis en tonneau puis tout à coup...
C’était stable. Il entendait des bruits autours de lui, de voitures, de villes. Il ouvrit les yeux. Il était à un feu rouge en plein Paris. Il avait réussi. Il était à nouveau sorti d’une histoire. Et il sentait qu’il se rapprochait de son auteur.
Il jeta un coup d’œil aux panneaux alentours : place de la république, gare de Lyon, place de la nation. Il pensait pouvoir se repérer rapidement, mais seulement s’il savait où il allait, ce qui n’était pas le cas. Il tourna à droite dans une ruelle, ne trouva pas de place où se garer, fit le tour du quartier sans plus de réussite. Il s’arrêta, alluma les feux de détresse et sortit du véhicule. Après tout, s’il avait besoin d’un véhicule, il pensait que la trame de l’histoire lui permettrait d’en trouver une. Son auteur l’avait expulsé de son histoire, c’est vrai, mais il lui avait toujours permis d’obtenir ce dont il avait besoin pour faire avancer l’action, il fallait le reconnaitre.
Il rentra dans un café et commanda une bière. Il fallait qu’il réfléchisse sur la marche à suivre, qu’il ait un plan. Il ne savait pas qui était son auteur et à fortiori comment le retrouver. De plus, il ne savait pas où il se trouvait, dans quelle histoire. Il avait compris comment changer d’histoire, mais pas comment choisir celle dans laquelle il atterrissait. Il était perdu dans ses pensées quand tout à coup, la baie vitrée du bar face à lui explosa quand une berline noire la traversa. Des éclats de verres vinrent se planter dans sa joue et ses mains posées sur la table. Il n’eut pas le temps de crier que les portes de la voiture s’ouvrirent sur quatre hommes cagoulés armés de fusils mitrailleurs. Une rafale de balles explosa la grande glace derrière le barman, celui-ci se jeta à terre derrière le bar, un des hommes sauta sur le comptoir en criant et retomba en arrière quand une balle lui perfora le front. Le barman se releva avec un revolver encore fumant à la main et le pointa vers les autres hommes cagoulés mais ceux-ci tirèrent en même temps. Les rafales atteignirent leur cible à l’abdomen, dans les épaules, dans le cou, et au visage. Vlad, les mains sur les oreilles, à genoux sous la table, claquait des dents :
— Bordel mais qu’est que j’ai fait, qu’est-ce que je fous là, bordel...
Soudain la table sous laquelle il se trouvait bougea d’un coup et il fut tiré en arrière, mis debout, toujours les mains sur les oreilles et un des hommes cagoulés le tenait par le col de sa chemise.
— Amène toi et monte dans la voiture sans faire de bruit !
S’adressant à l’assistance :
— Pour les autres clients ne bougez surtout pas Mesdames, Messieurs on s’en va !
Vlad fut tiré par l’homme cagoulé jusque dans la voiture. On lui dit de mettre une cagoule sur la tête mais la sienne était fermée pour qu’il ne puisse rien voir de l’extérieur.
— Mais qui êtes-vous ? Vous me kidnappez ? Je n’ai pas d’argent je vous préviens ! Enfin disons que c’est un peu compliqué mais je ne sais pas si j’en ai. Je ne vis pas ici.
— Non rassure toi on n’en veut pas à ton argent. Ni à ta vie. Rien de tout ça. On a été payé pour t’amener à quelqu’un qui veut te rencontrer. Et maintenant plus de questions.
Vlad fit ce qu’on lui ordonna et donc se tut le temps du trajet. Il n’arrivait pas trop à se repérer. Et ne connaissant pas vraiment Paris par cœur de toute façon même en sentant quand la voiture prenait un virage ça ne l’aidait pas.
Tout à coup la voiture s’arrêta. Il entendit la portière s’ouvrir.
— Allez enlève ta cagoule. Tu peux sortir de la voiture.
— On est déjà arrivé ? Ça fait combien de temps qu’on roule ?
— Deux heures, mais ça n’a aucune importance.
Vlad se dit la même chose dans sa tête et se dit aussi que la narration avait bien fait son effet car pour lui ça n’avait duré que quelques secondes...
— Tu vas tout droit dans ce hangar. Tu ouvres la porte et à l’intérieur, au fond, tu verras quelqu’un. Ne cherche pas à t’enfuir on reste dans les environs et on te surveille.
Vlad sorti de la voiture. Il avait l’impression d’être dans une zone industrielle. Il vit le hangar qu’on lui indiquait, il s’approcha jusqu’à la porte, et l’ouvrit. Il faisait sombre à l’intérieur. Il avançait doucement puis finit par voir une sorte de bureau avec une lampe dessus. Et assis derrière ce bureau, un homme en costume qui lui sourit en le voyant arriver.
— Bonjour Vlad. Vous arrivez enfin. Veuillez-vous installer dans ce fauteuil sur votre gauche. Et désolé pour les petits désagréments causés par ce « kidnapping ».
— Oh vous pensez, rien de grave, merci. J’ai eu la peur de ma vie. Enfin ça me fait ça depuis deux jours, et un pauvre barman s’est fait tirer dessus par votre équipe de tueurs. Il n’y a pas de mal tout va bien.
— Allons, allons, ce ne sont que des dommages collatéraux. Savez-vous pourquoi vous êtes ici ? Et qui je suis ?
— Non. Un mafieux ? Et je dois vous tuez ? Ou l’auteur de ma vie et de toute cette mascarade ? Un psychopathe ? Peut-être tout ça à la fois finalement ?
— Bien, bien, bien je vois que vous avez beaucoup d’imagination Vlad. Non rien de tout cela. Même si vous n’êtes pas si loin de tout savoir. Je m’appelle Gustave Poisson. Je suis un personnage imaginaire, tout comme vous. Mais j’ai une fonction un peu particulière. Je suis chargé de veiller sur les autres personnages. Je fais en sorte qu’ils restent bien à leur place. Une sorte de gardien, le Policier de l’imaginaire en quelque sorte.
— Qu’est-ce que c’est que ces salades ?
— Vous allez vite comprendre. Récemment vous avez eu une aventure avec poursuites, etc... n’est-ce pas ? Je sais que c’est le cas. Puis vous vous êtes retrouvé tout à coup ailleurs ? Et vous vous êtes petit à petit rendu compte que tout ceci était dans le cadre d’un roman ? Vous en étiez conscient ? Petite parenthèse dans votre cas il s’agit plutôt d’une nouvelle d’ailleurs d’après mes fiches. Et plutôt moyenne si j’en crois les critiques et le nombre de votes.
— Ok oui c’est un peu ça même si c’est encore confus et merci pour votre avis sur mon histoire. Et donc ?
— Et bien en effet c’est le cas. Comme je disais avant, vous n’existez pas Vlad. Vous êtes un personnage de fiction. Mais si vous ne voulez pas être effacé, de passer de la fiction au néant (ce qui nous rendrait peut-être service pensait l’auteur) il va falloir vite revenir dans votre réalité et dans votre histoire. En aucun cas vous ne devez chercher à rencontrer votre auteur et en aucun cas vous ne devez parler de ça à d’autres personnage. Les conséquences pourraient être catastrophiques. Vous n’en avez parlé à personne j’espère ?
— Et bien...
— Vous en avez parlé ! J’en été sûr ! Vous savez que j’en ai éliminé pour moins que ça et...
— Non, je ne le savais pas...
— Oh ! Chut ! C’est juste une façon de parler ! Vous me mettez dans une situation très inconfortable. Je vais devoir faire un rapport et...
— Un rapport ? Sur moi ? Genre Casier judiciaire ? C’est quoi ces conn...
— TAISEZ-VOUS ! Oscar, bâillonnez-moi cet abruti.
Avant d’avoir eu le temps de comprendre, Vlad fut ceinturé, menotté à la chaise et une boule de tissu sale et malodorant lui fut enfoncé dans la bouche de force.
— Voilà, on va pouvoir discuter calmement. Il est calmé ?
— Hum rhum rrummuhmm
— Vous allez maintenant me dire à qui vous avez raconté vos délires !
Vlad, concentré sur sa respiration se calma effectivement et se mit à réfléchir. Il se mit à frotter la pointe de son pied sur le sol, et celui-ci se froissa, s’effrita et se déchira. Sa chaise tomba à travers de la page. Il ferma les yeux en criant quand ses pieds ne rencontrèrent plus de résistance et les rouvrit en continuant à crier quand il sentit une main se poser sur son bras. En retirant la main d’un coup sec il fut emporté avec sa chaise vers l’arrière et sa tête heurta le carrelage. Il ouvrit les yeux sur eux jeunes filles qui le regardait d’un air surpris, des livres plein les bras et de petites lunettes sur leurs nez en trompette. Il tourna la tête à droite, à gauche : des livres, des étagères du sol au plafond remplies de livres.
— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?!?
— Ça va monsieur ? lui demanda la demoiselle de droite.
— Où suis-je ? répondit-il.
— A la bibliothèque. Vous vous êtes endormi et vous avez crié dans vote sommeil.
— La bibliothèque ? Où ça ? Quelle Bibliothèque ?
— La bibliothèque municipale de Mouffetard... Vous êtes sûr que ça va ?
Sans répondre, Vlad se leva d’un bond et sortit en courant dans la rue. A son passage le portique de sécurité avait sonné. Il mit la main dans la poche de sa veste et en sortit un couteau de survie, genre Rambo, et dans l’autre poche, un pistolet mitrailleur, genre UZI, et une boite de cinquante cartouches. Il entendit le bibliothécaire l’appeler dans son dos. Il prit une grande inspiration et partit en courant en direction du panthéon.
En sortant en courant de la rue d’Ulm, il s’arrêta net, le souffle coupé. La place était vide : pas de monument, pas de voiture, rien. Un terrain vague. Il tourna la tête et vit les branches d’arbres bouger en bas de la rue Soufflot, et le mouvement se propagea rapidement : le long de la rue les arbres se tordaient, les volets claquaient, les papiers volaient sur la chaussée... et il n’eut pas le temps de réagir quand lui-même fut emporté. Une page venait de se tourner.
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