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Elodie

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« Non mais c’est pas vrai ! »
Rien à faire, elle avait beau tourner et retourner le contenu de son sac, pas moyen de mettre la main sur ce fichu trousseau de clé.
« Comment je vais faire maintenant... Je vais quand même pas passer la nuit à la porte de mon immeuble! », pensa-t-elle, les larmes au bord des yeux.
Elle essayait de se concentrer et de garder son calme : pas moyen de trouver une meilleure solution. Il était 2 heures du matin, il tombait des cordes par cette fraîche nuit de printemps. Il était peu probable qu’un de ses voisins ouvre la porte maintenant. Et si c’était le cas, elle ne pourrait toujours pas entrer dans son appartement. Quant à appeler un serrurier, il ne fallait pas y compter, c’était au-dessus de ces moyens, surtout au tarif de nuit. La seule solution était d’attendre que le jour se lève pour aller chercher le double des clés, confié à une amie dans le 15ème arrondissement. Jusque là, au moins, elle serait protégée de la pluie en restant devant son immeuble.

Assise à côté de la porte d’entrée, les minutes passaient. Heureusement qu’elle avait son livre fétiche avec elle. Elle avait appris à ne jamais se sentir seule tant qu’elle avait un bon bouquin à portée de main (et d’yeux). Et donc à ne jamais sortir de chez elle sans livre.
Elle était tellement absorbée par son roman qu’elle ne le vit pas arriver.
« Je peux vous aider ?... Désolé, je ne voulais pas vous faire peur. Quand je vous ai vue, assise là, j’ai pensé que vous aviez peut-être besoin d’aide. »
Sa voix était douce. Si elle avait sursauté en l’entendant parler, elle sentit tout de suite après qu’elle n’avait rien à craindre de cet homme.
« - J’ai perdu mes clés.
- Vous attendez ici depuis longtemps ?
- Je ne sais pas. J’étais dans mon livre... ». Après avoir regardé sa montre, elle poursuivi : « En fait, ça fait une heure, je n’ai pas vu le temps passer. Demain matin, je pourrai récupérer une clé chez une amie, mais en attendant, je ne sais pas où aller. Alors j’ai décidé de rester ici.
- Vous allez attraper froid... » Il semblait hésiter. « Je suis à la recherche de mon amie. Est-ce que vous voulez marcher un peu avec moi pour m’aider à la retrouver ? »
Partagée entre l’envie de discuter et d’en savoir plus, et celle de poursuivre sa lecture, elle considéra l’arrêt de la pluie comme un signe. Et décida d’accepter de marcher un peu avec lui. Elle sentait qu’il avait besoin de compagnie. Et finalement, ça lui ferait du bien aussi de ne pas rester seule, ça pourrait la rassurer.
« - Je suis Camille. Et normalement, j’habite dans cet immeuble. Je veux dire : pas seulement devant.
- Enchanté Camille, je suis Étienne. Je pense qu’on devrait aller dans cette direction », dit-il en indiquant l’avenue Mozart. Il reprit après quelques minutes de silence : « Alors comme ça, vous avez perdu vos clés ?
- Alors comme ça vous avez perdu votre amie ? »
S’arrêtant de marcher, ils se regardèrent un moment, avant d’éclater de rire devant le côté inattendu de cette rencontre.

La discussion était facile et fluide entre les deux inconnus. Une fois arrivés dans le quartier de Passy, ils prirent la direction du Trocadéro.
Un message arriva sur son téléphone.
« - Voilà, elle est rentrée. La personne qui attendait dans l’appartement pour garder Alex vient de me prévenir.
- Que s’est-il passé avec votre amie pour que vous soyez à sa recherche en plein milieu de la nuit?, finit par demander Camille, ne pouvant résister plus longtemps à sa curiosité.
- C’est une situation un peu... disons, un peu compliquée. Elle a... Elle a des absences. Par moment, elle oublie. Elle n’oublie pas tout à fait qui elle est, mais elle oublie qui elle est devenue. Elle efface les 5 ou 6 dernières années et elle revient dans ce quartier qu’elle habitait avant notre rencontre. Des fois, j’arrive à la retrouver. Le plus souvent, elle se retrouve avant moi et rentre d’elle même à la maison. Les médecins ne savent pas exactement ce que c’est. Faute de mieux, on parle d’une sorte d’Alzheimer précoce. Tout ce que je sais, c’est que pour le moment, elle finit toujours par se souvenir. C’est un peu plus long à chaque fois, mais elle finit par se souvenir de moi, et de notre fils. C’est le principal pour le moment. Hier soir, quand je suis rentré avec Alexandre, après l’avoir récupéré à la crèche, elle n’était pas là et ses clés étaient restées sur la porte. Le temps de m’occuper du petit, de le coucher, de passer quelques appels et de trouver quelqu’un pour venir le garder... Voilà comment je suis arrivé ici, en pleine nuit... Avec le temps, j’ai appris à ne plus réagir avec précipitation. Le plus important, c’est de préserver Alex. Il grandit, et si je panique, il panique. Je sais qu’elle ne va pas se perdre complètement, elle connaît Paris, elle ne devient pas folle, elle est juste quelques années en arrière, dans une vie précédente dans laquelle nous n’existons pas. Même si j’ai peur, j’essaie de me raisonner de cette manière. Quand elle rentre d’elle-même, on fait comme si de rien n’était. C’est très dur à vivre pour elle. Perdre la mémoire, c’est se perdre soi-même. »

Ils marchaient en silence. Il n’avait pas envie de rentrer. Pas tout de suite. Il avait envie de continuer à marcher, de prendre du temps pour lui et d’arriver au petit déjeuner avec les croissants, comme si de rien n’était.

« - Comment avez-vous perdu vos clés ? », finit-il par demander.
« - Je ne sais pas. Je suis juste allée me promener sur les bords de Seine. J’ai retrouvé quelques amis, nous avons bu quelques verres. J’ai du les perdre quand j’ai sorti mon portefeuille pour payer. C’est triste, j’aimais bien mon porte-clé, il était en forme de dauphin. Je m’en veux... »
La discussion repartit de plus belle afin de leur faire oublier les circonstances qui les avaient réunis cette nuit-là. Ils avaient toujours des choses à se raconter. Personne n’aurait pu deviner qu’ils se connaissaient depuis seulement quelques heures.

Ils arrivèrent au Trocadéro. Ils avaient marché lentement. Petit à petit, Paris s’était réveillé autour d’eux : les livraisons, les premiers métros, les travailleurs matinaux. Les premières lueurs de l’aube apparaissaient déjà.

« - On regarde le lever du soleil ? Ensuite, il sera temps de continuer nos vies, proposa-t-il.
- D’accord. Ce sera une première depuis 3 ans que je suis ici : vivre le lever du soleil sur le Trocadéro. Avec un inconnu.
- Plus si inconnu que ça. »

Il se regardèrent. C’est vrai qu’elle avait l’impression de le connaître. Avec le lever du jour, c’était comme une prise de conscience qui s’élevait en elle. Oui, elle le connaissait. Elle l’avait déjà rencontré. Au moins une fois. Même peut-être plus.
Petit à petit, les souvenirs arrivaient et le jour se faisait dans son esprit.
Il ne disait plus rien. Il la regardait.

Au bout d’un moment, il lui tendit la main. Elle tendit la sienne. Il y déposa quelque chose avant de la lâcher et de se tourner vers la tour Eiffel.
En ouvrant sa main, elle découvrit son trousseau de clés, avec le porte-clé en dauphin.
« - Tu les avais laissées sur la porte, dit-il sans la regarder. Prête ? On y va ? »
Et ils partirent ensemble retrouver leur vie.
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RAC · il y a
Très sympa ! (peut-être aimerez-vous LE CHEQUE chez moi dans un registre un peu similaire ?)
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Caroli · il y a
Magnifique ! j'ai deviné un tout petit peu avant la fin mais cette idée était si belle que j'avais très envie d'avoir vu juste, tellement touchant...
je ne comprends pas que votre texte n'ait pas été sélectionné...
si ça vous dit, j'ai une nouvelle pour le prix d'automne : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/mode-manuel

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Elodie · il y a
Merci beaucoup!
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Flopi · il y a
Bravo pour ce texte très touchant. j'étais persuadée de voir venir la fin à 3km, avec un nouveau couple qui se créé etc...mais non pas du tout ! Vous m'avez bien eu !! C'était inattendu et si bien tourné qu'on ne comprend vraiment qu'à la fin. Franchement bravo !
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Elodie · il y a
Merci! Votre commentaire me touche. A bientôt
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Yann Suerte · il y a
Tres beau texte. Bravo. Si vos pas vous y perdent, je vous invite à venir visiter mon "Atelier". Belle journée
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Elodie · il y a
Merci beaucoup, je n'y manquerai pas.
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Mary Ménoire Buttigieg · il y a
Bonsoir,
Vous êtes passé(e) me lire et du coup, j'ai eu envie de voir ce que vous écriviez. Eh bien, vous m'avez emballée ! Votre histoire est excellente. Je n'ai compris qu'avec cette phrase : "Ils marchaient en silence. Il n’avait pas envie de rentrer. Pas tout de suite. Il avait envie de continuer à marcher, de prendre du temps pour lui et d’arriver au petit déjeuner avec les croissants, comme si de rien n’était".
Sans cette phrase, je n'aurais rien vu venir... ;-)
Je suis étonnée que vous n'ayez pas été sélectionnée. Vraiment bravo ! J'ai adoré.
J'ai 3 nouvelles en lice alors si vous voulez retenter une visite, ça me fera plaisir.
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/la-salle-d-attente-7
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/panique-a-bord
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/chienne-de-vie-14
Je vous souhaite bonne chance pour vos prochaines oeuvres !

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Elodie · il y a
Bonjour MPB,
Merci pour ce gentil commentaire. C'est mon premier essai d'écriture, et je suis très touchée par votre réaction. J'ai déjà pu lire "panique à bord" dans le comité des lecteurs. Il me reste à découvrir "Chienne de vie". A bientôt!

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