Une mésange à la fenêtre

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Loin d'être parfait. L'écriture est parfois un long apprentissage  [+]

Au fin fond des Deux-Sèvres, une extraordinaire mésange se faisait remarquer dans un jardin perdu dans le Marais Poitevin. Comment ce petit volatile pouvait-il être si populaire dans cette si magnifique région ?

Car il faut bien l’avouer, ici, les gens du coin la disaient cocasse. Pourtant Marius, lui, la pourchassait sans relâche. Depuis deux ans, elle nichait au milieu de son pré, sur une branche d'un de ses sapins. Splendide car son plumage fascinait tout le monde ; il se confondait avec toutes les couleurs du printemps.

Cet homme modeste vivait dans une petite maison de campagne dans le bourg de Claironnette, avec sa femme Bernadette et son fils Arthur. Sur son visage fin se dessinaient quelques tâches de rousseur. Il avoisinait la cinquantaine. Et sous sa tignasse blonde et frisée, il portait fièrement une grande moustache Guidon.

Il faut surtout comprendre que depuis le jour où cette mésange arriva sur son terrain, sa vie avait totalement changé. Chaque matin, à l'aube et vers six heures, elle cognait à une des fenêtres de sa propriété. Elle tapotait aux carreaux avec son tout petit bec pointu pendant de longues minutes. Elle était réglée comme une horloge. Sans aucune trêve, vraiment aucune, non jamais, elle recommençait inlassablement chaque jour.

Ce jour-là, Marius se trouvait sur la terrasse. Le soleil se couchait. Il venait d'installer son tout nouveau piège à mésange. Assis juste à coté, le regard plongé dans le vide, le teint légèrement blafard, il fumait sa grande pipe en bois tout en réfléchissant.
Il cherchait à comprendre : « Mais, que voulait-elle ? ».
Il n'en savait rien mais à sa grande déception, à sa grande surprise aussi, elle le réveillait à chaque fois. Elle était devenue en quelque sorte son réveil matin. Cette galère était même devenue la nouvelle boutade de ses collègues. Ils s'en donnaient à cœur joie. Pas plus tôt qu'hier par exemple, au moment d'approcher de la machine à café ; Jacques l'interpella, le sourire en coin.
— Tiens, voilà Marius qui rentre encore bredouille...
Catherine ne put se retenir, elle pouffa de rire. Puis, un peu gênée, elle l'interpella à son tour.
— Alors, tu l'as attrapée ?
Marius les regarda en fronçant les sourcils.
— Ah ah ah, très drôle les comiques...
Il continua son chemin, le menton levé, et la moustache bien recourbée ; il ne prit pas de café ce matin-là...
L'ambiance était assez détendue à son travail, ils se lançaient des petites vannes sans arrêt. Marius n'était d'ailleurs pas le dernier, c'était même le premier. Oui, un peu l'arroseur, arrosé.
« Et tout ceci simplement à cause de cette foutue mésange... » ; il ronchonnait dans sa moustache, tout en poursuivant vers son bureau.
Il faut avouer qu'un jour, il craqua. Il se confia à ses collègues. Et maintenant tout le monde connaissait cette histoire absurde. Mais il n'était pas homme à s'avouer vaincu.

Ainsi, depuis l'arrivée de l’intrus il passait des heures entières à étudier cette espèce de passereaux. Il parcourrait tous les forums animaliers. Il remplissait sa bibliothèque de livres sur les Paridés, et selon lui, rien n'expliquait ce comportement. Il testa toutes sortes de techniques, toutes plus farfelues que les autres. Il essaya un peu près tout pour s'en débarrasser. Il imaginait toutes sortes de pièges mais rien ne fonctionnait. Et il était hors de question pour lui d'abandonner ; malgré tous ces échecs, il persévérait.
Elle semblait bien trop rapide et surtout bien trop agile. Alerte, elle s'envolait au moindre bruit. Elle disparaissait tout au loin, vers tous ces sapins qu'il fixait chaque matin. Et le jour suivant, elle revenait, toujours et toujours, encore et encore ; elle semblait presque le narguer.

Le jour suivant, Marius, encore perdu dans ses pensées et après son réveil habituel, se leva d'un coup. Il enfila ses jolies mules. Il s'approcha de la terrasse. Le piège n'avait pas fonctionné mais c'était son jour de repos aujourd'hui et il s’apprêtait à élaborer une toute nouvelle stratégie. Une nouvelle idée lui était venue durant la nuit et il décida de la mettre en pratique dès maintenant. C'était une nouvelle opportunité pour lui de s'en débarrasser une fois pour toutes, une occasion de triompher enfin de cette mésange.
Il posa son café. Il embrassa Bernadette. Il salua Arthur qui partait s'amuser, tout sourire, dans le jardin. Et il s'enferma dans son atelier. Revigoré et motivé par ce tout nouveau défi, il attrapa ses lunettes de vue toutes rondes et il commença à dessiner la toute première esquisse.

Son garage était devenu son atelier. On y retrouvait tous les croquis de ses inventions, des schémas sur tous les murs. C'était un bricoleur hors pair. Fils d'un inventeur de génie, ce dernier lui avait transmis toute sa passion. Cependant il n'avait pas reçu tous les bons gènes apparemment ; à son grand regret, il n'en avait pas fait son métier. Alors c’était aussi l'occasion pour lui de revivre tous ses rêves d'enfant, tous ces instants où il rêvait de devenir le nouveau Léonard. Son idole, son père peut-être aussi.

Après un bref instant, il reprit ses esprits, pour l'heure son problème était tout autre, il continua le dessin de sa nouvelle invention. Il fallait qu'il se concentre attentivement. C'était un tout nouveau piège, plutôt élaboré, qui devait s’emboîter sur la petite fenêtre de l'atelier. Il devait se déclencher à la moindre pression et le mécanisme permettrait ensuite d'y enfermer l’intrus, mais sans lui faire le moindre mal. Car il prévoyait surtout de la relâcher ensuite dans le jardin de son collègue Jacques qui se moquait un peu trop à son goût ; rien qu'en y pensant, il souriait. Les yeux pleins de malice, l'arroseur arrosé souhaitait reprendre son arrosoir.

C'était devenu son combat quotidien, les voisins s'en amusaient beaucoup. On en parla même une fois dans les journaux locaux, son jardin devint pendant quelques jours l'attraction du village de Claironnette. Le maire, lui, en était ravi, ce petit bourg revivait. Marius, lui, voulait simplement dormir correctement. Il songea même parfois à déménager mais il s'en défendait. Bernadette le lui reprochait d'ailleurs, cette nouvelle notoriété ne l'amusait pas du tout mais alors vraiment pas du tout...
Par contre, son fils trouvait ça très drôle. Il passait d'ailleurs des heures à la chercher au milieu des sapins. Et avec le temps, il s'était attaché à elle. Pour lui, elle faisait presque partie de la famille.

Puis... Les années passèrent. Arthur grandit. Il passa une partie de son enfance avec cette mésange. Il en fit son métier, il devint ornithologue. Il écrivit plusieurs livres sur le sujet. Il est maintenant considéré comme un des plus grands spécialistes.
Son père, lui, passa son temps à essayer de l'attraper, mais il ne réussira jamais. Puis un jour, comme par miracle, elle ne revint plus. Sans un mot, sans un bruit, sans même un au revoir.
Et depuis, chaque matin, Marius regardait la fenêtre qui donnait sur son jardin avec un air nostalgique ; finalement oui, elle lui manquait, cette satanée mésange...
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Gabriel Epixem  Commentaire de l'auteur · il y a
Nouvelle initialement écrite en avril 2019 pour un défi autour de l'invention. Je l'avais supprimé mais elle avait reçu de bons commentaires. Je l'ai un peu retravaillé. Et surtout cela change un peu de la poésie.
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Albane Charieau · il y a
Petite Mésange reviendras-tu? ou étais simplement l'enfance qui frappait à la fenêtre?
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Long John Loodmer · il y a
Il suffisait d'attendre, la mésange vit moins longtemps que l'homme 😄
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Virginie Ronteix · il y a
Mais c'est trop mignon !!!
Elle est d'une insolence cette mésange !
Un petit tour chez moi pour «le trésor est dans le pré»?
Chez moi aussi, la nature fait un clin d'oeil...

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