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Une méchanceté rancunière

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Klelia

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Dès que sa femme part travailler, c’est la valse des visites. Je consigne toutes les allées et venues dans un carnet. Hier, il a reçu une blonde avec une paire de jambes à baver. Il y a deux jours, c’était une brune au regard de braise. La semaine dernière, une rousse à la poitrine avantageuse. Rien à voir avec la petite boulotte châtain à lunettes qui lui sert de femme. Avec une dégaine pareille, pas étonnant qu’il aille bander dans d’autres contrées ! Contrairement à cette cocue de service, travailler ne fait pas partie de mon mode de vie. Je n’aime pas les gens et ils ne m’aiment pas non plus. Alors je glande chez ma mère en touchant mon RSA et en observant ce voisin aux mœurs peu catholiques. Mais je n’ai pas toujours vécu dans cet isolement...

Pendant plusieurs années, j’ai côtoyé des personnes que je qualifiais d’amis chers. Enfin du moins leur ai-je laissé croire. Au début de ma période de chômage, j’ai même été jusqu’à accepter de partager une colocation avec deux d’entre eux qui avaient insisté lourdement, y voyant leur intérêt. Mon allocation payait le tiers du loyer et ça leur convenait. Mais le plus confortable pour eux c’était d’avoir une boniche à domicile. Je ne comptais pas les heures à ranger, nettoyer, ni à repasser et à cuisiner. Habitués des traiteurs et des pressings, ils étaient parfaitement conscients du temps et surtout de l’argent que je leur faisais gagner. Plus tard, ils me diront que je n’avais rien d’autre à faire de mes journées. Pas faux, mais heureusement pour vous, feignasses, autrement l’appart se serait transformé en porcherie ! Malgré ce dévouement poussé à l’extrême, qui n’était qu’un rôle, tout s’est compliqué quand mes droits ont pris fin. J’étais devenue un poids financier et ils refusaient de m’entretenir. Après tous les services rendus, ils voulaient que je cherche un boulot, que je me lève tôt le matin et que je prenne les transports en commun. Rien qu’à y penser, j’en avais la nausée !

J’ai claqué la porte, je suis revenue chez ma mère. J’ai continué à profiter du providentiel système qui m’autorisait à être payée à ne rien faire. Et de ma mère aussi, idiote inculte incapable de gérer un budget et qui m’a toujours bénie pour mon intelligence. Croulant sous les prêts à la consommation, je lui ai imposé la vente de sa maison pour rembourser ses dettes. Mon but est simple : partir en province où la vie est plus abordable et continuer à vivre à ses crochets. Une soi-disant amie m’a reprochée d’avoir fait un choix de vie anormale. Elle ne comprenait rien à ma situation cette imbécile. Je devais être disponible pour effectuer toutes ces démarches. En plus, aucun employeur ne pourrait m’offrir un poste correspondant à mes compétences, la barre était trop haute. Si je trouve un emploi dans lequel je me sens bien, avec des collègues auxquels je m’attache ? Cela serait un déchirement d’être obligée de les quitter à cause du déménagement. Décidemment, personne ne mesure ma sensibilité à sa juste valeur. J’ai donc coupé les ponts avec cette personne après m’en être servie comme porte-monnaie. Elle s’imaginait que je l’adorais. En même temps je lui répétais sans cesse, ça faisait partie de ma stratégie de manipulation qui fonctionnait à merveille. Elle m’a prêté une somme rondelette que j’ai mis un temps infini à lui rendre, à intervalles très irréguliers. Il faut comprendre que je devais faire avec mes petits moyens, tout en priorisant mes propres plaisirs. En fait, je la jalousais. Elle avait une belle maison, des revenus confortables et voyageait beaucoup. Sans compter la complicité qu’elle partageait avec son mari et que je jugeais ridicule. Les autres les trouvaient touchants. Je rêvais de les baffer !

Pourtant, avec ces pseudo-amis qui s’étaient aussi proclamés amis entre eux, je suis partie une fois en week-end. J’abusais de certaines de mes manies qui les agaçaient beaucoup, comme ne pas parler le matin au réveil tant que je n’avais pas pris ma douche ou utiliser longtemps la salle de bain pour m’apprêter avant chaque sortie. C’est vrai que je suis sophistiquée. La beauté est un domaine sérieux qui ne se prend pas à la légère. Afin d’attirer les regards, mon apparence doit sans cesse être irréprochable. J’accentuais volontairement ces comportements et me délectais de leurs réactions admiratives. Leur style touriste avec appareil-photos en bandoulière et sac à dos me faisait honte. Je ne m’encombre jamais de ce genre d’accessoire. Mais il en était toujours un suffisamment débile pour me proposer d’alourdir son chargement avec mes affaires. Quelle bande de ringards !

Il y avait aussi leurs mômes. Déjà celui du couple parfait, un ado irrespectueux qui leur reprochait tous ses problèmes et qui buvait toutes mes paroles comme si j’étais le messie. Le pauvre ! Puis l’autre, le donneur de leçons que je ne pouvais pas encadrer et qui avait un tel ascendant sur sa mère célibataire qu’elle cédait à tous ses caprices. La pauvre ! Ces parents gagas ou dépassés sont tous à vomir. Se priver de tout pour des cris, des couches puantes et voir sa silhouette déformée par la grossesse pour ce résultat ? A moins d’être maso !

D’ailleurs, je les avais tous étonnés après mon opération en perdant près de trente kilos en trois mois. J’étais devenue un modèle de courage et j’avais même réussi à trainer l’un d’eux à toutes mes convocations médicales et à mes groupes de paroles. Il avait été si simple de le persuader qu’il m’était indispensable en jouant habilement avec ses sentiments. Lui aussi pensait qu’il comptait pour moi. Il s’était convaincu que j’étais grave amoureuse du playboy qu’il croyait être. Il m’avait juste servi de chauffeur sans s’en rendre compte et accourait comme un toutou dès que je simulais un pet de travers. Il s’était investi d’une mission de protecteur comme si j’étais une petite chose faible et sans défense. Il était si naïf ! Il allait jusqu’à annuler des rendez-vous professionnels au nom de notre amitié. J’ai largement profité de son physique de beau gosse pour pavaner en sa compagnie et être enviée de toutes les autres pimbêches qui le dévoraient des yeux. Et oui les poufiasses, on n’a pas les mêmes valeurs !

A ce jour, mes relations sociales se limitent au supermarché, au facteur, aux livreurs, aux réparateurs, au banquier... et à ma mère ! Et les apparences laissent transparaitre une vie paisible et assumée. Les autres continuent leur chemin, je ne les vois plus. Mon dégoût de mes semblables est l’unique coupable. Je n’endurais plus leur gentillesse, leurs rires, leur compassion, leur bonheur et vers la fin leur hypocrisie, leurs moqueries, leurs regards volés, leurs mensonges. J’étais la risée de tous et c’est moi qui faisais pitié. C’est vrai que j’ai fais le choix de vivre sans contraintes, sans amis, sans gosses et... sans mec. Mais tout cela a un temps. Mon isolement me pèse. Mon désert sentimental a dix ans. Ma solitude affective est insupportable.
Alors je regarde à la fenêtre, inlassablement. Et aujourd’hui, il est seul, aucune entrée, aucune sortie, aucune paire de fesses à l’horizon. Je pourrais venir remplir une ligne de mon carnet : ce matin, une bombe à la silhouette parfaite. Il me suffirait juste de traverser la rue...
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A. Nardop · il y a
Il suffit de passer le pont (la rue ?), c'est tout de suite l'aventure, c'est le royaume des fleurettes. Elle devrait écouter Brassens.
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Luce des prés · il y a
J'aime ! L'humour est une arme redoutable !
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Klelia · il y a
Il permet effectivement de décrire des situations compliquées et délicates sans s'en vouloir ! Merci
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Patrick Peronne · il y a
Un bon texte avec un personnage "fort".
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Klelia · il y a
Merci !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Dans la tête d'une vraie "méchante". Elle n'est pas heureuse ? On a envie de dire : "Tant mieux!"
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Klelia · il y a
Entièrement d'accord ! On ne souhaite de mal à personne mais dans ce cas...un peu quand même !
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Ghislaine Barthélémy · il y a
Une méchanceté pareille, ça ne s'invente pas (rire) ... mais où avez-vous donc trouvé votre modèle ? Je plaisante et d'ailleurs je n'ai pas boudé ma lecture... j'aime beaucoup ces personnages sombres et déjantés décrits sur le ton d'un humour grinçant !
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Klelia · il y a
Mon modèle est un mélange de réalité et.... d'exagération !!!
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