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Une mauvaise affaire

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Chapitre 1






Il avançait dans le noir. Des branches qu'il ne pouvait pas voir lui lacéraient le visage, mais toujours il avançait. Chaque pas coûtant plus que le précédent. Chaque pas faisant gémir sa grande carcasse, craquer le bois sous ses pieds, profanant le silence de la forêt.
Il ne pouvait pas s'arrêter. Sa peur le poussait en avant, à coup de grandes bourrades dans le dos, qui le faisaient parfoir trébucher, et il jurait alors, en reprenant sa route aveugle, marchant toujours, de son allure de percheron, ployant sous l'effort, soufflant et fumant comme un cheval..






Tout à l'heure, la charge qu'il portait s'était faite soudain plus lourde, et il avait compris que l'homme sur son épaule était mort.
Son sang lui coulait dans le dos depuis si longtemps !
Il aurait pu le laisser là et courir, plus léger, plus rapide, mais il ne pouvait se résoudre à l'abandonner.
Alors il marchait, encore et encore, s'enfonçant dans la forêt.
Il savait qu'il n'avait aucune chance de leur échapper. Il entendait déjà les chiens !
Ces mêmes chiens qu'il avait nourris, choyés, entrainés, et qui étaient maintenant à ses trousses.






Il n'avait aucune chance et il le savait. Et ça, ça le rendait très dangereux. Parce qu'un homme qui n'a plus rien à perdre est dangereux.
Surtout quand il a la carrure de Pablo. Avec sa moustache et sa grosse tête carrée de paysan, il ressemblait à Peppone. Mais un Peppone surdimensionné. Un très grand Peppone. Avec des yeux si noirs que la lumière paraissait baisser quand ils vous fixaient.
Pablo allait mourir. Ils seraient sans pitié quand ils le trouveraient.
Mais avant de mourir, il voulait tuer des hommes. Beaucoup d'hommes.
Mais pas de chiens.
Il toucha le manche du couteau à sa ceinture, comme pour se rassurer.
Puis il s'arrêta et posa le corps à terre, l'appuya contre un arbre.
"Mario, mon frère, il va falloir nous séparer un temps !"
Il haletait et soufflait comme une forge.
"J'ai pas trop le temps pour une cérémonie, mais je sais que tu me pardonnes."
Les larmes lui montaient aux yeux, il serrait les poings à s'en faire mal.
"Tu s'ras pas mort pour rien, ils vont payer j'te jure !"
Il regardait Mario. Si beau. Mario lindo. Mario et son sourire. Mario et sa tchatche.
Il ne voulait plus mourir. Il voulait vivre. Vivre pour tuer. Vivre pour se venger.
Un aboiement le fit sursauter. Il s'enfonça dans la forêt sans un regard en arrière.





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Chapitre 2












"Pablo ! Hey, Pablo, viens là, mon frère !"
C'était drôle de voir le petit Mario embrasser ainsi ce géant de Pablo.
Pablo tellement grand et large d'épaule, avec ses yeux noirs, sa grosse moustache, et ses gros sourcils.
Mario lindo, son frère, tout petit à coté, avec son visage d'ange, son sourire ravageur, ses longs cils comme parés de mascara.
"Mario, mon frère, comment ça va ?"
Le géant Pablo est sur son trente-et-un. Un nœud papillon essaye d'étrangler son cou de taureau.
Son costume bon marché se tend à chacun de ses mouvements. Il transpire. Il s'essuie le front avec un grand mouchoir blanc.






"On y va, dis, Mario, on y va ??"
Il est nerveux, le géant Pablo, il est nerveux. Drôlement nerveux.
Faut dire qu'on n'est pas invité tous les jours à une réception de Monsieur le Comte.
Monsieur le Comte, ou devrais-je dire Monsieur le Comte de Balaguer, est l'employeur de Pablo.
Monsieur le Comte aime la Chasse. La Grande Chasse. C'est à dire la Chasse à courre.
Il a pour cela de nombreux chiens. Une meute.
Pablo en est responsable. Il aime ces chiens qu'il soigne comme les enfants qu'il n'a jamais eus.
Monsieur le Comte lui en sait gré et a tenu à l'inviter à la réception annuelle des employés.






Pablo est du genre timide. Il ne parle bien qu'à ses chiens ! Ou à son petit frère, Mario, qu'il a décidé d'emmener avec lui.
"Pas de bêtise, ok ! Tu te tiens bien ! Je risque ma place, moi !"
"Arrête, Pablo, on est là pour s'amuser, c'est tout. On va bien boire et bien manger, et on s'en va !"
"Ok, Mario, ok, on y va."
Mario est tellement beau dans son costume. A chaque fois qu'il sourit, Pablo est obligé de cligner des yeux, et lui aussi, il se met à sourire.
Mario est comme un ange. Il rit et le monde rit autour de lui.

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Chapitre 3












Pablo s'arrête dans une clairière. Il met ses mains sur ses genoux et reprend son souffle en écoutant.
Les chiens. Maudits chiens. Il ne peut pas s'arrêter. Il ne doit pas. Maudits soient ces chiens qu'il a nourris ! Maudits soient ce Comte et sa famille !
Mais il n'y a pas que les chiens ! Il y a ce bruit ! Ce bruit d'eau !
La rivière ! Il faut qu'il atteigne la rivière !
Il court vers l'eau avant de réaliser que la rivière est vingt mètres au dessous !
Il s'arrête, haletant, regarde le vide.
Quand un chien lui saute dessus.
C'est Moko, il le reconnait tout de suite... Une tache noire autour de l'oeil droit. Mais Moko connait ses vrais maîtres, et cherche la jugulaire de Pablo.
Pablo hurle "MOKO ! MOKO ! CALMATE ! SOY YO PABLO !"
Mais l'animal ne veut rien savoir.
Pablo ne voulait pas tuer de chiens. Les chiens de Monsieur le Comte. Les chiens de Pablo.
Mais Pablo n'a pas le choix.
Alors il sort son couteau.
Et il tue Moko.
Le chien qu'il a élevé.
Puis il saute dans la rivière.

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Chapitre 4












"Messieurs... Pablo et Mario Esposito... Oui, vous êtes sur la liste, euh,oui, attendez, oui entrez, je vous prie..."
Pablo le géant est en sueur. Son costume commence à perdre la bataille contre ses muscles titanesques.
Des plis se forment aux aisselles et aux coudes, son nœud papillon parait vouloir s'envoler, même ses pieds semblent vouloir sortir de ses chaussures.
Mario est resplendissant. On dirait que son costume a été moulé sur lui. Il bouge avec la grâce d'un félin. Il entraîne Pablo avec lui dans la grande salle.






"Mais ne voilà donc pas notre éleveur de chien préféré !"
Le phare d'Alexandrie aurait été éclipsé par la rougeur du visage de Pablo à ce moment.
Madame la Comtesse de Ballaguer est ce qu'on appelle un belle femme. L'œil aguicheur, la poitrine opulente, elle sait faire valoir ses atouts.
Elle ne manque pas de remarquer le beau Mario.
"Mais enfin Pablo, vous ne nous présentez pas ?"
Le phare d'Alexandrie prend encore une claque.
"M-Mo-Mon Frère, Madame la Comtesse, Mario."
Mario se fend alors d'un sourire tel que la comtesse en vacille.





"Allez, viens, Mario, allons boire un truc !"
"T'as raison, j'ai soif"

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Chapitre 5












L'eau est glacée. Pablo n'en émerge que pour être emporté par le courant.
De chaque côté, des rives abruptes. Il se laisse dériver, porté par le flux, épuisé.
Finalement la rivière fait un coude, et Pablo arrive à s'échouer sur un petite plage de sable.
Il est trempé, gelé, mais il a toujours son couteau. Il se traine sur quelques mètres pour être au sec et s'endort.

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Chapitre 6












"A la tienne, petit frère !"
"A la tienne , big brother !"
Pablo et Mario trinquent. Du bourbon, du vrai, c'est plutôt rare !
Ils boivent et parlent du bon vieux temps. Comme Papa était fort, comme Maman était belle.
Mario est tellement drôle. Et sympa.
Un groupe se joint à la conversation. Mario est tellement drôle. Tout le monde rit.
Pablo se sent bien. Mario est tellement beau et drôle. Pablo se sert un autre bourbon. Il rit .Il est bien. Il ferme les yeux.





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Chapitre 7












Pablo ouvre les yeux. Il a mal partout. Et froid. Surtout froid. Il est à moitié dans l'eau. C'est pour ça qu'il a froid.
Il se lève péniblement en gémissant. Son costume est glacé et mouillé et lui brûle les jambes. Il a perdu son noeud papillon. Il rêve d'un bon feu et d'une bonne soupe.
Il a encore une vieille boîte d'allumettes dans sa poche, mais elles sont mouillées et de toute façon, il ne peut pas prendre ce risque.
Il se déshabille doucement en grelottant, et part se cacher dans les fourrés pour étendre son linge. Il a soif.

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Chapitre 8












"Vous reprendrez bien un autre bourbon ?"
Tout à coup elle est devant lui, terriblement belle, terriblement sûre d'elle, terriblement animale, et Pablo ne sait plus s'il rêve ou bien s'il rêve qu'il rêve.
"Euuh, du bourbon, qu'est-ce que c'est ?"
"Vous savez, ce whiskey américain..."
"Ah oui, bien sûr, oui, avec plaisir."
Pablo n'a jamais connu ça. Elle est tellement belle, et sa voix...
Pablo voudrait qu'elle ne s'arrête jamais de parler.
D'ailleurs, lui qui parle si peu d'habitude, trouve une foule de questions.
Ils parlent, ils parlent. Ils ont tant en commun. tant à se raconter. tant à découvrir.
"Vous dansez ?"
Elle a un sourire tellement pur qu'il a envie de pleurer.
"Mal, mais comment vous dire non ?"
Sa taille est tout petite dans ses mains énormes.

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Chapitre 9












Faim. Faim. Pablo a faim. les canapés de la fête sont bien loin maintenant. L'effet du bourbon s'est dissipé depuis longtemps, cédant face à l'afflux d'adrénaline.
Pablo a faim, et sur cette petite berge déserte, il n'y a vraiment rien. Il cherche des coquillages, n'importe quoi. Il trouve une espèce de plante qu'il mâche longuement, mais quand il essaye de l'avaler, il a un haut-le-cœur et manque de vomir.
Il écoute de toutes ses oreilles, mais il n'entend pas les chiens.
"Au moins, l'avantage avec les chiens, c'est que tu sais s'ils te cherchent."
Son costume du dimanche est encore tout mouillé.
Pablo décide de se rendormir, la faim au ventre.

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Chapitre 10












Elle est tellement belle et gracieuse, que même si Pablo ne sait pas danser, hé bien, on dirait qu'il sait.
Elle a une façon d'éviter ses grands pieds, de tourner autour de ses cuisses colossales, de saisir ses grands bras, qui donne à leur danse quelque chose de magique.
"Si on allait grignoter au buffet, cette danse m'a donné faim !"
Elle est rayonnante. Elle mange de bon appétit et Pablo la regarde en riant.
"Mange, Pablo, mange !"
Elle s'appelle Maria. Tout simplement. Elle est blanchisseuse pour Monsieur le Comte.

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Chapitre 11












C'est le froid qui réveille Pablo. Il tremble et claque des dents. Heureusement ses vêtements sont secs, et ses allumettes aussi. Le pantalon et la veste ont rétréci, et moulent son torse et ses cuisses. Il ne devrait pas, mais il a tellement froid qu'il allume un petit feu avec du bois mort. Faim. Faim. Il a si faim. Il boit un peu d'eau de la rivière, mais son ventre gargouille terriblement.
La chance lui sourit enfin ! Alors que la nuit va tomber, il attrape une belle truite coincée dans un creux de rocher. Il s'en régale, éteint son feu, et retourne se coucher dans les fourrés.





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Chapitre 12












"Arrêtez-le ! Arrêtez-le !"
Pablo est en pleine discussion avec Maria.
"Arrêtez-le !"
Pablo tourne la tête. C'est Mario ! Poursuivi par la garde personnelle du comte ! Et par le Comte lui-même !
"Mario !! Mais qu'est-c'que t'as fait !? "
"C'est pas de ma faute ! C'est la vieille ! elle m'a forcé !"
"Mario, mais... Bon sang ! Il faut se tirer d'ici !"
Pablo voit alors Mario ouvrir la bouche en grand, comme s'il voulait prendre sa respiration avant de plonger. En même temps il entend un bruit sourd, et voit Mario tomber.
Le Comte, l'arme à la main, n'en n'a pas fini :
"Je t'invite chez moi et tu baises ma femme !"
Pablo tend le bras en avant.
"Monsieur le Comte, pitié ! C'est un gosse !"
"Hé bien je vais tuer un gosse."
Un fracas terrible. L'arme explose dans les mains du Comte !
Pablo se saisit de Mario,l'enlève comme une plume, et, le plaçant sur son épaule, part en courant dans la forêt.





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Chapitre 13












L'aube, le froid et la faim réveillent Pablo sur les bords du fleuve.
Il contemple les restes de son feu de la veille, hébété.
Que va-t-il faire maintenant ? Son frère mort. Et cette fille ?? Maria ?
Il se penche pour souffler doucement sur les cendres.
En se relevant, il sent la froideur du canon d'un fusil sur sa nuque.
"Bouge pas!!"
"J"bouge pas"
"Tu t'es pris pour qui, avec ton frère ?"
"pour personne, m'sieur"
"Tu vas crever, et tu sais pourquoi ?"
"Non, m'sieur "
"Pac'que t'es qu'un negro d'esclave"






Ce fut tellement rapide. Même pas le temps de penser à Maria.











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