Une lettre pour Sarah...

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Rêveur et voyageur, j'espère que mes propositions vous séduiront. Merci par avance pour vos lectures et vos remarques  [+]

Sarah,

Je t’écris ce matin, installée sur la terrasse de la maison, accompagnée par les premiers rayons du soleil d’un printemps que j’attendais avec impatience. Ce n’est pas encore la douceur de juin, mais je me sens déjà un peu mieux. Je laisse encore le soir le chauffage, dans les pièces de la maison où je passe le plus clair de mon temps, et parfois même, j’allume la cheminée dans le salon. La maison est toujours un peu froide, cela n’a pas changé. Il faut être patient avant qu’elle ne se réchauffe totalement. Tout comme moi. Pour ne rien arranger, l’hiver a été rude cette année. Je ne sais pas si tu as gardé en mémoire les paysages alentours qui se transforment pendant ces quelques mois, le ciel qui plonge dans l’océan pour ne produire parfois qu’une seule et même longue bande sombre, les journées pluvieuses qui s'enchaînent ou la neige que tu découvres au réveil. Il n'y a alors qu'un seul endroit où je me sens bien, c'est près de la cheminée, une infusion et un livre à portée de mains, un plaid sur les jambes. Je n'ai pas changé, hiver n’est pas la saison que je préfère. Quoi qu'il en soit, même si je me sens un peu seule parfois dans cette grande maison, je ne la quitterai pour rien au monde.

Un rouge gorge est venu se poser sur le rebord de la chaise, face à moi. Il m’a regardé en agitant ses plumes, puis il s’est envolé vers le bois derrière la maison. Cela me fait beaucoup de bien de te raconter ces petits moments de vie qui m'entourent. Cela me donne l’impression que tu n'es pas si loin de moi.

Je suis vraiment bien dans cette maison. Je n'ai aucune envie de déménager en ville pour me retrouver dans un petit appartement. Par le passé, tu m’as déjà parlé de ce projet et je sais combien cette idée te rassurait. Mais à choisir, je préfère rester toute seule sur cette colline avec ma vue sur l’océan. Je viens de passer la barre des soixante dix ans, mais j'ai encore toute ma tête et je ne souffre pas d’une maladie grave. Je fais moi-même mes courses, je fais mon petit ménage régulièrement, je m’occupe du jardin, j’aide des voisins plus âgés que moi. Mes petites habitudes me rassurent. Tout se passe bien. Je dois par contre t’avouer que depuis l'Automne dernier, j'ai décidé de faire appel à une aide-ménagère, quand arrive le moment de faire le grand nettoyage de la maison. C’est la fille du Pasteur qui a la gentillesse de venir m’aider une heure ou deux. Quand tout est terminé, nous en profitons alors pour boire une tasse de thé, accompagnée de quelques biscuits secs tout droit sortis du four. Mes biscuits ont toujours du succès.

L’autre soir, au moment d’aller me coucher, j’ai eu l’envie soudaine de te préparer une fournée de biscuits au chocolat. Tes biscuits préférés. Je me suis dit que j’allais te les envoyer par La Poste, dans une une boite en plastique. Il était plus de minuit lorsque j’ai enfilé mon vieux tablier. J’ai préparé la pâte, puis j’ai lancé la cuisson. J’étais toute excitée, portée par cette idée un peu folle. Mais au moment de regarder les biscuits prendre forme à travers la porte du four, j’ai réalisé que tout cela était ridicule. Après notre dispute, tu n’allais certainement pas accepter un paquet venant de ta vieille mère ! J’ai gardé alors quelques biscuits pour moi, avant de porter le reste aux enfants des voisins le lendemain matin. Si tu les avais vu comme ils étaient heureux quand ils m’ont vu arriver avec ma boite remplie à ras bord !

En levant les yeux vers l’océan, je vois au loin quelques voiles colorées glisser au-dessus de l’eau et profiter du beau temps. Cela me rappelle nos sorties en mer, quand ton père était encore en vie. Notre pique-nique sous le bras, nous partions vers le large, ou le long de la côte. Nous cherchions un endroit calme. Pendant que nous profitions du soleil, vous sautiez dans l’eau avec ton frère, en hurlant comme des fous. Ensuite, vous veniez vous étendre avec nous à l’ombre d’une voile tendue. Allongés sur les serviettes, vous passiez votre temps à vous chatouiller ou à compter vos nombreux grains de beauté. Vos rires accompagnaient délicieusement ces rares moments que nous passions tous ensemble. Comme cela semble loin !

Hier, Agathe Kleist est passée me voir. Je ne sais pas si tu te souviens d’Agathe? Elle était en primaire avec toi. Ses parents tenaient la poissonnerie du marché couvert. A présent, c’est elle qui a repris l’affaire avec son mari. Lorsque je lui commande du poisson ou des crustacés, elle fait le chemin jusqu’à la maison pour m’apporter mes achats. Je les déguste alors avec un verre de vin, le regard porté vers l’océan. Le plus souvent, c'est dans le bureau de ton père que je vais me réfugier. C’est là où j’ai la meilleure vue. Hier, avant de partir, Agathe m’a demandé de tes nouvelles, suite à ta dernière visite. Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis mise à tout lui raconter. Je n’avais pas envie de lui mentir. Elle m’a écouté sans un mot, lui parler de notre dispute, de ton frère, de cette vie brisée, puis elle a changé de conversation. Presque gênée d'avoir demandé.

J’aimerais tant que tu sois près de moi pour voir la colline reprendre des couleurs. Avec le printemps qui la rhabille doucement, tout est si beau. Il y a du vert à perte de vue, avec quelques tâches de couleur, par ici ou là. Ce sont les fleurs qui pointent enfin leur nez, et que je cueille parfois lors de mes promenades, pour égayer la maison. Je prends toujours le même chemin vers le calvaire, avant de m’enfoncer dans le petit bois de chêne et de me diriger vers la falaise. Quand il fera un peu plus chaud, j’irai plonger mes pieds nus dans le cours d’eau qui se faufile entre les arbres. Cela me rappelle toujours nos promenades que nous faisions avec ton frère, pendant que ton père était en déplacement. Alors que je marchais sur ce chemin, vous courriez dans tous les sens, parcourant plus de distance qu’il m’était possible de parcourir. Ensuite, lorsque nous arrivions tout en haut de la falaise, nous nous jetions dans l’herbe haute pour nous enfoncer et nous laisser caresser par les rayons du soleil et le vent, soufflant parfois très fort à cette hauteur. Comme nous étions heureux ! Aujourd’hui, même si je prends beaucoup de plaisir à faire cette promenade seule, elle n’a plus le même goût.

J’aimerais tant faire connaitre tous les chemins alentours, toutes les cachettes de ton enfance à tes filles. Je pourrais marcher avec elles sur la plage pour chercher des coquillages ou des galets magiques, comme tu aimais à le faire avec moi enfant. J’emporterai un goûter que nous avalerions après un tour de manège sur la place de la Mairie. J’aimerais pouvoir leur faire des gâteaux, leur raconter des histoires, leur montrer les photos du passé. Je les emmènerai voir les ruches derrière l’Eglise, les agneaux ou les veaux, juste sortis du ventre de leur mère et je les laisserai se cacher dans votre cabane restée intacte malgré les années passées. J’espère qu’elles vont bien et qu’elles t’apportent le même bonheur que tu m’as apporté à leur âge. Demandent-elles de mes nouvelles ? Savent-elles qu’elles peuvent m’appeler à tout moment ? N’oublie pas que la maison leur est grande ouverte pour les vacances ou juste pour un week-end. Cela me ferait tellement plaisir de les avoir avec moi et de les gâter. Peut-être que cela te soulagerait un peu. Car j’imagine que tu travailles beaucoup, comme ton père avant toi.

Je parle de tes filles, mais sache que toi aussi tu es la bienvenue pour un week-end, ou juste une journée. Tu me manques beaucoup, Sarah. La dernière fois que nous nous sommes vues remonte à si longtemps ! Parfois, il m’arrive même de douter que tu sois vraiment passée. Si tu n’as pas le temps, laisse-moi entendre ta voix. Mon numéro de téléphone n’a pas changé. Même si ton appel ne dure pas longtemps, je m’en contenterai. Je ne veux pas que nous restions éloignées encore des années sans nous parler. D’ailleurs, je ne sais même pas si ma lettre te trouvera. Peut-être as-tu changé d’adresse.

Je ne voudrais pas te faire peur, mais même si je porte mon âge avec légèreté, peut-être que la prochaine fois que tu devras venir dans la région, ce sera pour me mettre en terre. N’oublie pas que je t’aime. Peu importe les mots durs que tu as eu, peu importe la colère qui est en toi. Je t’aime quand même, tu es ma fille chérie et tu le seras toujours. Arriverais-je à te faire changer d’avis un jour ? Je l’espère. Oh oui, comme je l’espère. Pourrais-je te prendre de nouveau dans mes bras, te serrer très fort contre moi, te regarder une fois encore ? J’ai peur que cela n’arrive plus jamais.

J’ai laissé passé la nuit pour reprendre ma lettre aux premières heures du jour. Je n’arrivais pas à continuer à écrire sans me mettre à pleurer. Ton absence n’est pas facile à vivre et celle de ton frère est encore pire. S’il t’arrivait d’en douter encore, sache qu’il me manque horriblement, furieusement. Sa violente disparition est une blessure très profonde qui ne se refermera sans doute jamais. Sa chambre est restée comme elle était le jour où il est parti. Je n’y rentre que pour y faire le ménage. Chaque fois que je franchis le seuil, je me dis qu’il va revenir, qu’il est parti en voyage, que sa mort n’est qu’un mauvais rêve. Il y a toujours les mêmes affiches, les mêmes photos, les mêmes livres sur les étagères ou sur la table de nuit, les mêmes baskets aux pieds du lit, le même poste de radio, les mêmes carnets à spirales qu’il affectionnait tant et ce même stylo avec lequel il dessinait et avec lequel il a écrit sa dernière lettre. Celle que je garde précieusement sur moi, où que j’aille. Je ne peux me résoudre à tout enlever, ou à jeter. C’est trop dur. Peut-être que si j’étais amené à disparaitre sans que nous puissions nous revoir, cette tâche t'appartiendra. J’espère seulement, que tu auras plus de courage que j'en ai aujourd'hui.

Comme j’ai pris le temps de te l’écrire dans mes précédentes lettres, je repense très souvent à cette sombre journée. Comment faire autrement, j’ai tout le temps pour cela ! Je me souviens de tout, comme si c’était hier. C’était une journée brûlante d’été, j’avais décidé d’emmener ton frère à la plage avec moi. Malgré mon insistance, il n’a pas voulu me suivre. Il a prétexté une nouvelle migraine. Cela lui arrivait si souvent ! J’ai voulu rester à ses côtés, mais il a refusé. Tu sais comme il pouvait être persuasif. Il m’a pris dans ses bras, m’a embrassé sur le front et les joues et m’a gentiment poussé dehors. Je l’ai abandonné dans la maison, pour aller jusqu’à la crique, là où la plage est si belle. Je me suis plongée dans un livre, étendue sur une serviette, et parfois, je regardais les enfants s’amuser dans les vagues en pensant à vous. Je ne me suis pas baignée. Je n’en avais pas envie. Comment pouvais-je imaginer qu’au même moment, ton frère se préparait à commettre l’irréparable ! En rentrant de la plage, la peau gorgée de soleil et les yeux fatigués, la maison était calme. J’ai poussé la porte d’entrée et je l’ai appelé. Comme il ne répondait pas, j’ai posé mes affaires au rez-de-chaussée, j’ai regardé dans les pièces du bas. Comme je ne le trouvais pas, je suis montée à l’étage. Il n’était pas non plus dans sa chambre. C’est en reprenant le couloir, que j’ai vu la porte entrouverte de la salle de bains. Quelque chose d’étrange m’a pris au ventre, une drôle de sensation. Je ne sais pas ce que c’était. Je suis restée quelques secondes, qui m’ont paru une éternité. J’ai regardé cette porte entrouverte et j’ai su, tout au fond de moi, qu’il était derrière. Pense ce que tu veux, mais c’est ce qui s’est passé. Je me suis avancée, j’ai appelé une nouvelle fois ton frère et c’est en poussant la porte que je l’ai vu. Il était là, devant moi, gisant dans la baignoire, sans vie. Il donnait l’impression d’être endormi. Son visage était si paisible. Je me suis jetée sur lui, j’ai tenté de le ranimer, j’ai essayé désespérément de serrer ses poignets avec des serviettes, j’ai hurlé, j’ai appelé. Mais qui pouvait bien m’entendre ! J’ai couru dans la chambre, j'ai pris le téléphone et j'ai appelé les secours en revenant vers la salle de bains. Quand les secours sont enfin arrivés, j’étais sur le carrelage et je tenais maladroitement le corps de mon fils tout contre moi, enveloppé dans des serviettes. Je savais que tout était fini.

Comment écrire la douleur, la souffrance d’une mère ? Tout ce que je peux te dire, c'est qu'elle brûle en moi, chaque jour qui s'égrène. Après le décès de ton frère, chacune de tes visites étaient pesantes. Je sentais bien qu’il y avait quelque chose que tu n’arrivais pas à exprimer. Surtout lorsque nos conversations se portaient sur cette journée tragique. Ton hésitation te faisait bafouiller et je ne pouvais rien faire pour t’aider. Je mettais ça sur le compte de l’émotion, de la douleur. J'étais certaine qu’un jour tu arriverais à me parler. Des mois sont passés, de longs mois sans nouvelles et puis il y a eu ce fameux week-end. Tu dois t'en rappeler, comment pourrait-il en être autrement ! Tu avais tenu à faire la route toute seule dans ta voiture, sans me prévenir de ta visite. A peine arrivée, les salutations d'usages poliment présentées, tu as déversé tout ce que tu avais sur le coeur, tout ce que tu avais accumulé depuis tout ce temps. Il y avait tellement de violence dans tes mots, tellement de rage. Debout dans l’entrée, les traits tirés, tu m’as accusé d’avoir tué ton frère dans un hurlement mêlé de larmes. Tu es ensuite remontée sur des années passées, me faisant des reproches sur la manière de vous avoir élevé, sur mon manque d’amour vis à vis de ton père, sur mon égoïsme et bien d’autres choses encore que j’essaie d’oublier. Face à moi, tu n’étais plus la fille que j’avais élevé. Tu m’étais étrangère. Cela va sans doute te surprendre, mais je ne t’ai pas haïs pour cela. J’ai même accepté ta colère. J'aurais pu, alors que tu me jetais toutes ces horreurs au visage, parler également de ton absence le jour où ton frère nous a quitté. Car toi non plus tu n’étais pas à la maison ce jour là. Tout comme ton père, d’ailleurs. Toujours pris par ses affaires. Je n’ai pas besoin de te rappeler que tu devais nous rejoindre pour passer ces quelques jours en famille, mais qu’à la place, tu as préféré rester en ville pour fêter l’anniversaire d’une amie. Mais qui te dit que ton frère n’aurait pas eu quand même ce geste malheureux, si nous étions tous restés dans la maison ce jour là ? Je te l’écris encore dans cette lettre, il ne sert à rien d’essayer de changer le passé, cela ne le fera pas revenir. Alors essayons de nous réconcilier et de vivre avec ce drame, sans en faire porter la responsabilité sur l’autre. Je t’aime Sarah. Si seulement cela pouvait te faire revenir !

A présent, seule dans cette grande maison qui déborde de souvenirs, j’attends un signe de ta part. J’ai l’espoir un peu fou que, peut-être, un jour, tu changeras d’avis et que tu reviendras. En attendant, je t'avoue ne pas savoir si je dois ranger cette lettre avec toutes les autres lettres que je ne t’ai jamais envoyée ou si je vais réussir à la poster, sans savoir si tu la liras vraiment.

Je t’aime, je t’aime, je t’aime...
Ta maman
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