Une lettre

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"Et si écrire, c'était tout simplement ne plus taire cette âme en soi?" François Cheng

Image de Grand Prix - Été 2020
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Je vous écris, mais je ne sais si cette lettre vous parviendra. Je l’enverrai pourtant à l’adresse que je connais, car je souhaite que vous habitiez toujours cette maison claire, perdue au milieu des collines parfumées. Le soleil de votre pays, les chats dormant sur la terrasse et le fouillis du jardin, tout est resté intact en moi, comme l’odeur du tabac dans vos moustaches et vos chemises à carreaux trop grandes. Ma mère, une soirée d’orage, m’avait déposée chez vous. Je n’étais pas la seule enfant que vous deviez garder éloignée des dangers jusqu’à ce que nos parents puissent nous reprendre. David était là depuis quelques semaines ainsi que Lucie, la plus âgée d’entre nous. Nina et Manuel ne devaient pas tarder à nous rejoindre. Nous dormions tous dans la grande pièce du haut et le soir vous montiez nous border dans nos lits et surtout, nous raconter des histoires. Je garde, pour toujours, le goût de vos histoires.
Comment font pour vivre ceux qui ne les ont pas connues ? Moi, je n’existe que par ces histoires qui font qu’aujourd’hui, je suis celle que je suis. Il y en avait tant, pour chaque moment du jour, pour chaque occasion importante. Comme nous vivions bien alors, recroquevillés autour de vous, suspendus à vos mots et les yeux dans vos rêves ! Comme vous saviez bien nous emmener dans vos voyages et qu’il nous était facile de vous suivre ! Jamais je n’oublierai ces instants-là. Je regardais vos longues mains, j’écoutais votre voix distribuer des paroles et mon enfance s’en trouvait grandie.
À la fin de l’histoire, le premier à se reprendre venait se percher sur vos genoux et chacun avait un geste qui lui était propre pour vous remercier. La petite Nina caressait votre joue tout en coinçant son pouce dans sa bouche. Manuel préférait lisser votre moustache et Lucie passait sa main dans vos cheveux. David et moi étions toujours les derniers à rêvasser et vous deviez souvent pour dissiper le charme, nous prendre dans vos bras pour nous recoucher dans nos lits ou pour nous entraîner dans le jardin. Peu d’enfants ont connu ce bonheur-là. En cela, nous sommes uniques et plus forts que les autres. Les plus beaux des cadeaux, nous les avons reçus, des cadeaux pour la vie. Vous saviez si bien rendre compte de ce que vous viviez, de ce que vous aviez vécu. Vous aviez votre monde dans lequel on entrait et l’on oubliait nos parents éloignés ou disparus et la peur et les tumultes que nous avions connus. Nous ne voulions rien d’autre que de rester dans cette maison calme, à vivre notre enfance bercée de vos mots enchantés.

Pourtant, il vous arrivait de partir des nuits entières, nous laissant seuls, sans explication et sans sourire.
Dans le grenier aménagé en dortoir, nous discutions de vos sorties nocturnes, surtout les mois d’été quand il faisait si chaud et que nous avions du mal à nous endormir.
— Où est-ce qu’il va, comme ça ? 
—  Peut-être, il va voir une femme 
— Mais non, il est trop vieux !
— Oui, mais il est fort quand même ! 
Lucie prenait alors un air mystérieux pour nous dire

— Il y en a d’autres comme lui qui s’en vont la nuit. Ils font des choses, mais on ne doit rien dire. Ce sont des choses dangereuses.

Et l’on finissait par s’endormir, vaguement soucieux et l’on vous retrouvait le matin de bonne heure, dans la cuisine, à préparer des bols de lait. Vous étiez fatigué, vous paraissiez plus vieux. Pour nous, qui connaissions si bien votre visage, rien ne nous inquiétait vraiment, tant qu’au fond de vos yeux demeurait cet éclat de vie que vous jetiez sur nous et qui nous protégeait. Pour moi, vous étiez le seul homme qui comptait, le plus beau, le plus fort. Je vous revois encore nous accompagner sur la route de l’école, portant nos cartables, grand, les cheveux déjà blancs avec cette vieille veste sans forme qui ne vous quittait pas, quelle que soit la saison. Nous nous installions souvent sur la terrasse et vous nous aidiez pour nos devoirs ou pour répondre aux lettres de nos familles lointaines. Sages, nous l’étions tous et bons élèves grâce à vous, dans ce pays béni des dieux, nourris de vos mots et de votre affection.
Mais, il y eut le jour où la lettre pour David est arrivée. Ce jour-là, nous ne sommes pas allés à l’école et nous n’avons pas eu nos indispensables histoires. Vous avez passé la journée à défricher le jardin, a arraché les mauvaises herbes, a ratissé les allées encombrées. Jamais on ne vous avait vu ainsi, travailler avec rage, sans rien dire, le visage fermé. Dans la soirée, vous nous avez installés autour de la grande table avec des livres et vous êtes sorti avec David et votre fusil de chasse, en direction des collines. Bien que confusément, nous sentions que quelque chose de terrible se passait, nous étions jaloux et pour la première fois, en colère après vous. Ce fut la seule fois, mais nous aimions tant courir dans ces collines, parmi les plantes piquantes sans égard pour nos mollets nus, découvrir des cachettes dans des fourrés épineux, débusquer un lièvre, un oiseau, une couleuvre, rapporter des insectes chanteurs, grimper sur des rochers arides. Nous étions des enfants venus de la ville et il nous semblait que notre enfance commençait véritablement ici, avec vous, dans ces collines, dans ce pays devenu le nôtre.
Quand vous êtes rentré, il était tard et nous avions faim. David se tenait sur vos épaules, les yeux rougis et les paupières gonflées. Il a quand même dit : « J’ai appris à tirer et je me débrouille bien ». Cette nuit-là, il a dormi avec vous dans le grand lit de bois de la chambre du fond, celle où nous n’allions jamais. Le lendemain, la vie avait repris son cours normal
Puis, le temps a passé et un jour, on nous a tous repris et séparés les uns des autres. Nous sommes retournés dans nos familles ou ce qu’il en restait, retournés dans des villes saccagées que nous ne connaissions plus. Ce fut bien sûr, le bonheur des retrouvailles et nous tentions de nous mêler à la joie de nos proches, mais au fond de nous-mêmes, nous savions que nous venions de perdre, de quitter pour toujours notre enfance éblouie. La petite Nina a cessé de sucer son pouce, Manuel si bavard, ne disait plus rien et Lucie s’est mise à regarder les garçons.
Je vous écris cela, mais n’en suis pas très sûre. Peut-être me l’a-t-on raconté ou l’ai-je imaginé ? On nous a si vite séparés…
Alors, j’ai voulu vous revoir et revoir la maison. Cela a été bien compliqué, bien long et mon adolescence a eu le temps de me quitter avant que je ne retrouve la trace des compagnons de l’exil que les circonstances avaient réunis chez vous. Il a fallu que je grandisse, que j’impose mes souvenirs, que je fasse des recherches. Il n’y a que David dont je n’ai aucune nouvelle. Nina est comédienne et sourit beaucoup. Manuel écrit des livres et il est amoureux. Lucie est mère de trois enfants et en veut d’autres encore.
Quant à vous, mon Dieu ! J’ai soulevé des montagnes pour vous retrouver, même votre nom a disparu ! Alors, j’envoie des lettres à l’adresse de mes souvenirs. Lucie, qui sait tout, m’a dit qu’il fallait que je cesse de vous écrire, que vous n’étiez plus dans la maison avec le jardin en fouillis, que vous étiez peut-être… depuis longtemps déjà… que enfin…
Mais qui raconte des histoires alors, qui nourrit les chats de la terrasse, qui coupe le bois, qui roule les cigarettes, qui chante en cuisinant et qui rapporte des fleurs bleues pour parfumer la maison ?
Je sais bien que vous ne pouvez pas répondre à mes lettres parce que vous êtes très vieux maintenant. Alors, je vais venir. Je vais nettoyer la maison, arranger le jardin et puis je vous tendrai le bras et nous nous promènerons. Tout doucement, les mots viendront et vous me direz de cette voix inscrite dans ma mémoire « Tu vois ma belle, à cette époque, j’avais dix-huit ans et je venais d’arriver sur le continent africain. Là-bas, les hommes n’étaient pas comme maintenant, pas comme ceux d’ici… »

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Phil Bottle · il y a
oh la faute! ne meurt!
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Camille Berry · il y a
On en fait tous des fautes, même ceux qui n'en font pas...
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Phil Bottle · il y a
Merci de votre clémence.
Clémence, peut-être votre deuxième prénom...

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Phil Bottle · il y a
Quel bel hommage à ses hommes et femmes plein de bonté et d'humanité qui à eux seuls pouvaient faire oublier, un temps, aux enfants la cruauté des hommes! Tant que le cœur bât pour eux, personne, jamais, ne meurs vraiment.
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Camille Berry · il y a
Pourquoi pas mais comment faire ?
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Pierre-Yves Poindron · il y a
J’avais beaucoup aimé cette nouvelle. Il faut la faire redécouvrir.

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