4
min

Une légende urbaine

Image de Qualsevol Nit

Qualsevol Nit

1352 lectures

130 voix

LAURÉATE
Sélection Jury

Disponible en :

Tout le monde connaît, pour en avoir entendu, le plus souvent au cours de conversations entre amis, ces fameuses légendes urbaines qui se répandent comme une traînée de poudre, évoluant avec le temps ou la région du monde où elles se propagent. L’arrivée d’Internet a contribué à développer le phénomène, et la crédulité des internautes leur donne souvent une aura de vérité absolue – comme autrefois une phrase imprimée prenait des allures de certitude aux yeux de bien des lecteurs.
L’une de mes légendes urbaines préférées ne raconte pas de crime sanglant ni de drame épouvantable, pas plus que de situation où les gags s’enchaînent en cascade. Elle est finalement assez simple, mais tellement révélatrice de la nature humaine, dans sa sobriété, que je ne peux pas résister au plaisir de la faire mienne, à savoir de la raconter avec mes mots.

L’héroïne bien involontaire en est une femme, que j’imagine sous les traits d’une quinquagénaire de type Versaillaise B.C.B.G., apprêtée selon le code vestimentaire d’une dame patronnesse : des vêtements simples mais de bonne qualité, typiques de son milieu, jupe écossaise sous le genou, mocassins à talons plats, manteau bleu marine ou vert bouteille et un sac à main pratique, sobre, qu’elle porte en bandoulière.
Elle se trouve entre deux trains, dans la gare d’une grande ville – Paris ou Bordeaux, peut-être. Elle a une heure à perdre, il fait plutôt froid, et elle décide de se rendre au buffet de la gare pour s’offrir une petite collation. Dans la vitrine du self-service, elle choisit une soupe, que la préposée en blouse blanche lui sert fumante, place le bol brûlant sur son plateau et fait glisser ce dernier sur les sortes de rails arrondis qui permettent de l’acheminer jusqu’à la caisse. Ignorant les boissons et les desserts, elle s’acquitte de la somme demandée puis saisit fermement son plateau à deux mains, jette un regard circulaire sur la salle presque vide et se dirige vers une table libre qui l’attend entre deux banquettes.
Elle y dépose son plateau, fait glisser la lanière de son sac par-dessus sa tête et dépose ce dernier à côté d’elle. Un soupir d’aise, puis elle baisse les yeux sur son bol. Et se rend compte qu’elle a oublié de prendre des couverts, ou plus simplement, une cuillère. Nouveau soupir, agacé, cette fois-ci. Elle se relève, s’avance vers la caisse où sont proposés aux distraits comme elle quelques couverts, disposés dans un réceptacle approprié. Elle s’empare d’une cuillère, en vérifie la propreté d’un regard expert, puis repart en direction de sa soupe abandonnée.
Une surprise de taille l’attend : sur la banquette opposée, il y a maintenant un homme. C’est un grand Noir, d’un certain âge, les cheveux poivre et sel, et le visage marqué. D’un coup d’œil, elle détaille sa tenue vestimentaire plus que modeste, les quelques indices qui indiquent l’immigré récent et aussi l’air affamé du personnage. Et surtout, son regard glisse vers sa main, qui tient fermement une cuillère en bois – manifestement sa cuillère personnelle – et s’apprête à la plonger dans le bol de soupe !
Notre brave dame marque alors un temps d’arrêt. Elle hésite. Chasser l’intrus ? Il n’a pas l’air bien méchant, et elle prône la charité chrétienne dans sa paroisse, dont elle est un membre assidu. C’est peut-être le moment de se montrer généreuse.
Son regard croise alors celui de l’homme, et à sa grande surprise, elle y lit une tranquille assurance. Il lui accorde même un sourire, avant de plonger sa cuillère dans la soupe et de la porter à sa bouche avec gourmandise.
Il est culotté, celui-là, pense notre paroissienne, que nous appellerons Bernadette, car elle a une tête à porter un prénom un peu vieillot, classique, qui sent son catéchisme et son éducation aux vieilles valeurs.
Comme elle-même n’est pas du genre à se laisser intimider, elle s’assoit en face du pique-assiette (ou devrais-je dire du squatteur de bol) et plonge à son tour sa cuillère dans la soupe et son regard dans les yeux noirs qui lui font face. Une petite lueur de défi danse au fond des siens, qu’elle a plutôt jolis et dépourvus de timidité. Cette lueur signifie clairement « Je veux bien partager, mon bonhomme, mais je te rappelle qu’au départ, cette soupe était pour moi ».
Face à elle, l’homme a un petit sourire mi-surpris, mi-amusé, et hoche la tête imperceptiblement dans sa direction avant de prendre une nouvelle cuillérée de soupe, avec la même assurance. Nous l’appellerons Brahim, car il a une tête à venir d’un pays de culture musulmane, une tête de patriarche, de vieux sage qui pratique la palabre avec aisance.

Pas un mot n’a été échangé entre nos héros. Tour à tour, ils ont plongé leur cuillère respective dans le bol jusqu’à ce que la dernière goutte de soupe ait disparu.

Bernadette a le sentiment légèrement exaltant de vivre une aventure humanitaire peu commune et se voit déjà racontant la chose à sa famille et à ses amis. Elle dira que tout cela s’est passé avec naturel, et conclura que si chacun acceptait l’idée du partage avec les plus pauvres, le monde se porterait sans doute un peu mieux.
À ce stade de ses réflexions, elle voit Brahim essuyer soigneusement sa cuillère en bois, la ranger dans un grand sac, puis se lever et s’incliner légèrement vers elle, un sourire aimable aux lèvres, avant de lui tourner le dos et de repartir. Il disparaît rapidement.
Bernadette reste pensive quelques secondes, puis se prépare, elle aussi, à s’en aller. Elle se tourne pour attraper son sac à main, qu’elle se souvient très bien avoir posé sur la banquette avant de partir à la recherche de la cuillère. Mais sur la banquette, il n’y a rien. Surprise, elle se penche, cherche sous la table, sur l’autre banquette… Le sac a disparu, emportant avec lui le sentiment tout neuf de foi en l’humanité qui auréolait notre héroïne.
— Mais quelle cruche ! fait-elle en se tapant le front.
Comment a-t-elle pu faire confiance à ce… à cet… enfin, à ce monsieur de couleur au comportement si étrange ? Je me suis fait rouler dans la farine, la voilà, la vérité, se dit-elle avec désillusion. L’histoire était trop belle. Il doit bien rigoler, l’autre, maintenant.
Heureusement, l’endroit est quasiment désert, car Bernadette n’aurait pas supporté de voir des regards compatissants, voire moqueurs. Elle n’aime pas être prise en défaut. C’est une femme énergique qui ne s’en laisse pas conter. À l’avenir, elle sera plus méfiante. Fin de l’anecdote.
Elle se lève, pensant déjà aux problèmes que va lui occasionner la perte de ses papiers, de son billet de train. Son regard erre dans la salle. Et soudain, il se fige.
Là, deux tables plus loin, il y a un bol de soupe encore légèrement fumant sur un plateau qui semble abandonné.
Et sur la banquette, la bandoulière pendante, un sac à main.
Son sac à main.

Prix

Image de Eté 2015

130 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Etienne Roux
Etienne Roux · il y a
Profond, je ne sais pas. Distrayant, c'est sûr. J'ai beaucoup aimé. Merci.
·
Image de Arlo
Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
·
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
J'ai beaucoup aimé cette histoire, si profonde dans le sens du partage et si amusante socialement ! Bravo !
·
Image de Paulbrandor
Paulbrandor · il y a
Félicitations ! Je confirme mon enthousiasme pour ce texte que j'avais particulièrement apprécié.
·
Image de Qualsevol Nit
Qualsevol Nit · il y a
C'est gentil, merci beaucoup!
·
Image de Deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Je découvre cette histoire au hasard et je dois dire qu'elle m'a tout de suite accroché, et je n'ai cessé au fur et à mesure de ma lecture d'essayer de deviner quelle en serait la suite et je dois dire que j'étais loin du compte. C'est une belle fin, plus "simple" que je l'avais imaginé mais qui a le mérite de surprendre le lecteur. Très bon texte.
·
Image de Qualsevol Nit
Qualsevol Nit · il y a
Merci beaucoup, Thomas!
·
Image de Pradoline
Pradoline · il y a
J'arrive après la bataille ! Je viens de vous découvrir... Mais il n'est jamais trop tard pour féliciter l'auteur d'un beau texte... J'ai bien apprécié votre jolie histoire, pleine d'humanité et qui a mérité sa place de Lauréat ! Bravo ! +1
·
Image de Qualsevol Nit
Qualsevol Nit · il y a
Moi aussi, j'arrive après la bataille! ce commentaire pourtant bien sympa m'avait échappé... alors: merci, Pradoline...
·
Image de Korete
Korete · il y a
Imprévisible, ce pied de nez. Il n'est plus l'heure de voter mais j'ai tout de même passé un bon moment à vous lire.
·
Image de Qualsevol Nit
Qualsevol Nit · il y a
Alors mon but est atteint! Merci pour ça!
·
Image de Mimi75
Mimi75 · il y a
Et voilà, je tourne le dos et bam, te revoilà lauréate ! J'arrive un peu tard, mais j'ai beaucoup aimé, alors je laisse un vote en suspens ! ;-)
·
Image de Qualsevol Nit
Qualsevol Nit · il y a
Je crois bien que ce sont mes votes préférés, ceux qui arrivent après la compèt!
·
Image de Luuce
Luuce · il y a
J arrive apres la bataille mais j aime quand meme alors je le dis. Pas de texte pour le concours d automne ? Pour ma part un texte en compet que je vous invite à decouvrir : musca domestica.
·
Image de Qualsevol Nit
Qualsevol Nit · il y a
pas de texte pour l'instant, non...mais merci d'être passée lire celui-ci!
·
Image de Raleuse
Raleuse · il y a
J'aime que les textes que j'ai aimé soit sur le podium... Je suis ravie pour vous !! Et c'est mérité... Je crois bien que ce texte était mon préféré dans sa catégorie...
·
Image de Qualsevol Nit
Qualsevol Nit · il y a
Merci, Raleuse! continue à me râler dessus comme ça, c'est tout ce que je demande! :-)))
·
Image de Raleuse
Raleuse · il y a
Tu ne perds rien pour attendre :-)))
Encore bravo !

·