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Une lecture sacrilège

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Josselyne Davy

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J'aime les voyages en train. Quoi de mieux pour s'abandonner à la rêverie, laisser vagabonder son imagination que d'être assise "côté fenêtre"- bercée par le roulis du train. Ne rien faire d'autre que d'admirer le paysage qui défile, inventer une vie aux maisons et à leurs occupants, visions furtives dans un décor toujours changeant. Pour la première fois, j'embarquais à bord d'un "TGV "In 'oui" dont les mérites avaient été largement vantés par des spots publicitaires. Mais pour moi, pas de TGV "In' oui", plutôt un TGV Inuit où je grelottais, même emmitouflée dans la doudoune que j'avais hésité à prendre. Comme si ce désagrément ne suffisait pas, j'eus le malheur d'être assise dans un "carré famille", juste en vis à vis d'unautre occupé par une smala, du genre de celle qu'on fuit: deux gamins bruyants, surtout la môme d'à peine deux ans qui poussait des cris perçants à la moindre contrariété. Et là les contrariétés, elles étaient légion.Son frère, de quelques années son aîné, s'employait à la titiller sous le regard indifférent des parents peu soucieux du confort des autres passagers. Un voyage qui s'annonçait cauchemardesque de la gare St Charles de Marseille jusqu'à Nantes, le terminus.
Dans ce carré de quatre, nous n'étions au départ que trois retraités. Nul besoin de paroles pour exprimer notre agacement devant le sans gêne de la famille; nos regards désapprobateurs et nos soupirs d'exaspération suffisaient. Tandis que mes voisins tentaient de lire, l'un plongé dans un magazine, l'autre dans un livre, je laissais errer mon regard à l'extérieur, comme j'aime tant le faire. Un voyage en train, c'est toujours le début d'une aventure, de rencontres éphémères parfois riches ou étonnantes,un moment d'évasion aussi, une quête vers l'inconnu. Aujourd'hui, hélas, rien de tout cela, juste des parasites, de ceux qu'on a envie d'écraser, à défaut de fuir mais chose impossible à mettre en œuvre dans un train. Ne me restait plus qu'à tenter de sombrer dans la somnolence, ce que je réussissais enfin à faire quand le père, peut être conscient des regards réprobateurs qui pleuvaient sur sa progéniture, décida d'emmener ses monstres à la voiture-bar. Faut dire que le garçon qui scandait sur un solo crescendo "je veux un chocolat, je veux un chocolat" attirait des commentaires peu élogieux.
A Lyon, alors que je sortais de ma torpeur, une jeune femme vint s'asseoir face à moi. Aussitôt elle me fit penser à un cyprès chauve, comme ceux que j'étais allée photographier dans le Nord Isère à l'automne. Des arbres majestueux offrant aux regards des visiteurs venus parfois de loin une palette de tons chauds, mêlant les ocres, les oranges et les roux de leurs branches à ceux des aiguilles échouées à la surface de l'eau. Dans la chevelure rouge cuivré de la nouvelle venue, on pouvait imaginer que des écureuils avaient joué à cache-cache, juste pour le plaisir qu'on parte à leur recherche. Sa parure automnale ébouriffée encadrait un visage où des milliers d'étoiles fauve avaient échoué, illuminées par deux yeux noisette, sûrement un reste de la provision des écureuils.Avec grâce, elle se débarrassa d'un long manteau de laine au camaïeu de verts, de jaune et de rouge orangé assorti à sa chevelure, laissant apparaître un pantalon qui semblait taillé dans l'écorce brune des cyprès aux nervures rougeâtres et qui moulait des cuisses que j'aurais qualifiées de rondes.
A peine assise, elle pianota sur son téléphone...comme la plupart des passagers. Mes voisins comme moi, faisions figure de dinosaures sans cet appendice devenu indispensable. J'admirais la rapidité avec laquelle elle frappait sur le clavier, le croissant de lune qui se dessinait de temps à autre sur son visage ou le froncement de ses sourcils selon la réponse aux messages envoyés. Je finis par détourner le regard pour replonger dans ma rêverie.
J'avais dû m'assoupir car l'arrivée en gare de Massy me ramena à la réalité du voyage. Le train vomit enfin la famille indigeste et abandonna mes deux voisins qui semblaient perdus sur le quai où évoluait un ballet désordonné de valises à roulettes conduites par des silhouettes anonymes et pressées.La jeune femme, toujours assise face à moi, avait abandonné son téléphone pour un livre qu'elle parcourait avec concentration,indifférente au monde qui l'entourait. Ses yeux ne dévoraient pas les mots, ils les avalaient comme le TGV les kilomètres. Visage impassible, sans sourire, sans froncements de sourcils, seulement le mouvement des yeux. Un robot programmé pour une lecture rapide. Rien à voir avec celle qui chattait quelques instants plus tôt.Elle m'intriguait. Alors, je me penchai un peu, comme pour remettre en place le pli de mon pantalon et jetai un coup d'œil sur l'ouvrage. Des lignes aérées et courtes se succédaient comme dans une poésie en prose, le genre de livre qui demande qu'on s'attarde sur les mots, qu'on fasse des pauses, d'ailleurs la mise en page se prêtait à ce genre d'exercice. Mais là, sacrilège, les feuillets tournaient, défilaient sans reprendre leur souffle, telles des vagues un jour de tempête. Ce livre m'intriguait,j'étais sûre de l'avoir déjà lu, l'écriture et la présentation dépouillées n'étaient pas ordinaires. Je cherchais, j'interrogeais ma mémoire. En vain.
Soudain, elle le posa pour prendre son téléphone qui avait du vibrer dans son sac. CHARLOTTE, elle lisait Charlotte, le chef d'œuvre, selon moi de David Foenkinos. Comment pouvait-elle avaler les pages comme elle le faisait? Un outrage qui fleure bon la poésie, un livre qui ne se lit pas, mais qui se déguste comme un grand cru, qui se garde en bouche et qui se savoure. Les mots, les phrases, reflets d'une immense sensibilité sont une invitation au voyage dans les pas de celle qui obsédait l'auteur. On ne pouvait qu'adhérer, le suivre dans sa quête et partager son tourment. Cette femme face à moi n'avait rien compris, elle massacrait l'œuvre, une véritable offense à la beauté de l'écriture.
Après avoir rangé son téléphone, elle reprit le livre et capta mon regard réprobateur. Avait-elle compris mon ressenti? Non! Elle se replongea dans sa lecture avec la même frénésie, les pages continuant à filer comme le mistral dans la vallée du Rhône. Je bouillais, je trépignais presque d'indignation mais ne pouvais rien dire. Pour me calmer, je tournais les yeux vers la fenêtre pour contempler le paysage plus verdoyant, plus vallonné, plus apaisant qu'au départ.
Enfin le terminus. J'ai toujours aimé prendre mon temps pour descendre, laisser filer les gens pressés dont faisait partie ma compagne de voyage.Oh! Elle avait oublié le livre sur son siège. Sans réfléchir, je m'en saisis et m'activais pour la rattraper. Elle ne pouvait pas l'abandonner ainsi, elle se devait de le finir même si elle n'avait rien compris. Rapidement à sa hauteur je lui dis:
- Vous avez oublié votre livre!
Ses yeux noisette me dévisagèrent comme si je venais d'une autre planète.
- Non...Non, je parle pas bien le Français... Je lis pas le Français... dit-elle lentement avec un fort accent anglais.
La stupéfaction me laissait sans voix.
- Oh! le livre, c'est juste pour pas être dérangée! Elle me lâcha tout de go avant de continuer sa route, ignorant l'ouvrage que je tenais désormais à la main.
Je la regardais s'éloigner tout en serrant le livre sur mon cœur. J'avais hâte de le relire pour laver l'affront qu'il venait de subir.
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JACB · il y a
Chute inattendue mais qui finalement sauve la face à Charlotte. L'ambiance du train et l'observation des gens sont savoureusement décrites. Merci pour cet agréable moment de lecture Josselyne.
Seriez-vous partante pour une "Capture en haute montagne sur ma page, je vous emmène ?

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Florence · il y a
J'aime beaucoup les descriptions. je vote.
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Véro Des Cairns · il y a
Pour l'amour des mots et des livres, on en deviendrait un rien fétichiste! :)) Merci pour votre soutien au vilain coq, c'est avec plaisir que je vous reverrai peut-être sur ma page.
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Marsile Rincedalle · il y a
Une bien belle nouvelle qui m'a rappelé un voyage en train de nuit dans le val d'Aoste. Bravo !
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Artvic · il y a
La peur d'être déranger ça fait parfois faire bien des choses ! +🌹🍀
Je vous invite à lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs

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Pascal Gos · il y a
L'amour d'un livre.. pas banal ...... heu si ! tout de même.
Josselyne, je vous invite à grignoter mon hamburger de Noël qui est en lice pour la final du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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