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Une journée ordinaire

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Hervé

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Une longue journée bien ordinaire.
"Raus". A 2 h du matin, avec ma mère, mon grand-père et la serveuse, nous fûmes
poussés sans ménagement sur le trottoir...
La journée avait mal commencé et laissait augurer une série de petits ennuis, bien sûr
dérisoires en ces temps d'horreurs. La bande à Doriot avait débarqué de bon matin, venant de
Bordeaux. Elle s'était répandue dans les rues de cette petite ville chargée d'histoire, brassard
"PPF" en évidence, haranguant les passants de leurs slogans nazis. Ils avaient collé des
papillons de propagande sur les murs des maisons et sur les tables aux terrasses des cafés,
dont les nôtres. Prétextant le nettoyage indispensable à l'accueil de la clientèle, je m'étais
empressé d'arracher ces slogans polluants.
Une heure plus tard, deux représentants vichyssois demandèrent une entrevue avec
ma mère. Des témoins avaient dénoncé le vil sabotage. En conséquence, le fils serait
incarcéré à Bordeaux pour acte hostile au Chef de l 'Etat Français. Ces messieurs
repasseraient ce soir. Abasourdi par tant de bêtise et de vilenie, j'étais sans réaction. Je
songeais à fuir mais risquais une vengeance sur ma mère, car peu leur importait qu'elle fut
femme de prisonnier. Et puis, prendre le maquis à treize ans...
Le soir venu, rien ne se produisit. Sans doute les adorateurs du Maréchal avaient - ils
eu d'autres préoccupations plus importantes. J'en étais quitte pour une grosse frayeur d'enfant.
Ce devait être le début d'une longue journée bien ordinaire, une banale journée où il ne
pouvait rien arriver...
L’entrée de plusieurs officiers vers 21h, à 1h du couvre feu, nous fit faire la moue,
pressentant des heures difficiles. Ces soldats, déjà à moitié ivres nous étaient parfaitement
inconnus. C'est vrai que le petit café restaurant recevait surtout les vieux habitants du quartier
pour leurs parties de belote quotidiennes. Les militaires de l'armée d'occupation étaient plutôt
attirés par l'établissement voisin, où ils étaient chaleureusement accueillis. Chez nous, les
sourires étaient absents !
La ligne de démarcation passait à l'orée de la ville, et les changements de corps
d'armée étaient fréquents. Ils étaient particulièrement redoutés. Les patrouilles n'avaient aucun
pouvoir sur les nouveaux arrivants pendant cette première nuit, n'étant pas du même
régiment. Avant 22h, les civils quittèrent leurs tables de jeux, en nous souhaitant bon courage.
Un allié valeureux trônait sur la maisonnée. King, chien loup doux comme un agneau
était blotti dans le creux du comptoir caisse. Il semblait amorphe, à la condition impérative de
ne pas empiéter sur son territoire. Ses yeux s'ouvraient rarement ; ses oreilles dressées
s'orientaient telles des périscopes. Un officier mécontent de la mauvaise volonté évidente de
tous pour prolonger sa beuverie eut l'idée saugrenue de se servir lui - même en zone interdite.
Il prit une bouteille de vin blanc derrière le comptoir, la seule boisson disponible avec la
limonade rose à la saccharine. King se dressa sur ses pattes en grondant et renifla l’intrus. Je
connaissais le message, l’ayant constaté plusieurs fois à mes dépends ; un avertissement sans
frais. Le gardien avait repéré le délinquant. Celui-ci crut bon de commenter en français :
- Ici, ligne de démarcation !
Le malotru aggrava son cas par des gestes obscènes envers la serveuse, qui s’enfuit en criant
autour des tables.
Il y eut un éclair fauve accompagné d’un bruit rauque, puis celui d’un déchirement. Le
Roi exhibait fièrement un fond de pantalon vert de gris entre ses terribles crocs. C'était le
moindre mal : Le tissus n’était même pas sanguinolent ! Nous étions tous partagés entre le
fou-rire et l’angoisse de conséquences violentes inévitables. Le nazi, vexé de montrer ses
fesses, dégaina son pistolet, voulant abattre mon cher compagnon qui le regardait sans
broncher.
Je réussis à entraîner King par le collier, puis à l’enfermer dans le garage où il avait
l’habitude de dormir. Il refusa obstinément de lâcher sa proie, sur laquelle il s’acharna en la
réduisant en lambeaux.
Revenu dans la salle de bar, j’assistai au déchaînement de la violence des soldats. Ils
jetaient les verres et les bouteilles contre les murs, gestes dérisoires envers des centenaires
méprisants. L’atmosphère empestait le vin blanc. Sur commande du « sans pantalon », ses
acolytes décrochèrent les grands volets de bois de la porte d’entrée, empêchant la fermeture
de l’établissement. Comme nous protestions, la réaction fut immédiate : Des beuglements
« Raus, Raus » accompagnèrent notre expulsion sur le trottoir, en tenue légère, tandis que
deux heures sonnaient à la vieille et impassible horloge. Mon grand-père, ancien combattant
et blessé à Verdun n’était pas le moins amer de cet affront. Cette nuit glaciale de Janvier, la
Gendarmerie Nationale, située en face, nous accueillit pour la nuit. Les gendarmes désolés
déclarèrent leur impuissance et nous confirmèrent notre chance relative, celle d‘avoir la vie
sauve au terme de cette « longue journée ». Bien que logeant chez mon ami, j'eus du mal à
m'endormir. Dès l‘aube, tous se précipitèrent vers notre maison pour constater les
conséquences du pillage, après ces heures de beuveries gratuites. Je ne pensais qu'à mon
compagnon à quatre pattes. Les valeureux soldats avaient renoncé à enfoncer la porte du
garage où j'avais enfermé le Roi. Il ne serait pas mort sans combattre, avec quelques dégâts
chez l'ennemi... Je remarquai une trace de balle dans l'huisserie, mais ce n‘était peut-être
qu‘une illusion. King était sain et sauf, ce qui suffisait à mon bonheur.
Quelques semaines plus tard, il fut victime d'une épingle insérée dans un morceau de
viande : une méthode de lâche, qui donne une piètre idée de l’espèce humaine à un
adolescent, mais ce ne devait être qu’une entrée en matière.
Depuis plus d’un demi-siècle, King est enterré au pied d’un chêne dans une clairière
de la lande girondine. Son fantôme poursuit les palombes qui viennent picorer les glands sur
son territoire.
J'étais alors persuadé que le Roi des Chiens méritait la médaille de la résistance, ou
à défaut la Victoria Cross à cause de son nom anglais... Je le crois toujours. King aurait sans
doute préféré une médaille en chocolat, une rareté ; moi aussi. On aurait partagé.
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