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Une journée dans la vie de Vernon

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Mhebert

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Kull il sana wa inta tayyib !
Vernon ne s’étonne pas de ces souhaits anachroniques de bonne année, lancés par le balayeur de rue. Depuis le temps qu’il vit au Caire, il sait ce que cache la formule fleurie, ce qu’attend le bonhomme. Il s’arrête ; il n’est pas si pressé après tout. Il trouve dans sa poche une pièce de monnaie, qu’il lui donne avec la réponse appropriée et un sourire entendu :
Wa inta tayyib !
Tout de même, se dit-il, on pourrait les payer mieux, les balayeurs, au lieu de les affubler de cet uniforme ridicule. Quelle idée cette couleur vert pomme ! Et ces cercles concentriques dans le dos, on dirait une cible !
Mais il se dit aussi qu’au fond, cela doit importer bien peu au pauvre homme. Peut-être même en est-il fier, de son accoutrement. Ils sont si tolérants ces Égyptiens, ils se satisfont de si peu ! Et toujours souriants ! Cela rend la vie agréable ; la sienne, du moins. En tout cas l’autre semble content de l’aumône : il fait une bise appuyée à la pièce, touche son front avec. Voilà, tout est en règle, il a fait ce qu’il fallait.

Il l’aime bien ce pays, Vernon, il s’y sent bien. Ce n’est pas comme ses compatriotes, qui se plaignent constamment : de la nourriture, de leurs domestiques, de la pollution ; de tout le reste. En dehors du travail il les évite autant qu’il peut ; eux et surtout leurs insupportables cocktail parties, ces attroupements d’expatriés qui ramènent sans cesse les mêmes histoires, ressassent les mêmes clichés, les mêmes jugements.

Chaque vendredi matin, il se rend à pied à son club, sur l’ile de Zamalek. Ce jour-là, pour quelques heures, les Cairotes se décident enfin à aller dormir, et la ville est méconnaissable de tranquillité. Avant la prière du midi, on ne voit guère dehors que les balayeurs, justement, et quelques policiers plus ou moins bien réveillés. Les rues et les trottoirs sont déserts, le vacarme a cessé, l’air est devenu respirable ; marcher, traverser la rue, sont momentanément autre chose qu’une aventure ou un sport extrême.
Autrefois, avant les événements de 2011, Vernon croisait aussi des touristes européens, déconcertés par un tel calme au centre de la mégalopole, ignorant sans doute que le vendredi est le dimanche des Égyptiens. Ils ont maintenant disparus, et avec eux les racoleurs en tous genres qui repéraient de loin leurs culottes courtes et leurs tee-shirts multicolores.

Pour rejoindre le club, il doit longer la rive est du Nil, puis tourner à gauche pour prendre le pont Kasr El Nil, qui prolonge l’avenue venant de la place Tahrir. C’est cette traversée au-dessus du grand fleuve qu’il aime avant tout, la raison pour laquelle il préfère marcher plutôt que de prendre un transport. Il se demande parfois d’où lui vient cette bouffée d’euphorie, cette exaltation qui le gagne à chaque passage sur le célèbre pont aux lions. Il ne croit pas qu’elle lui vienne seulement de la douceur de l’air, délicieusement rafraîchi par la caresse de l’eau, ou de la présence, si rare au Caire, des larges trottoirs bien entretenus. Peut-être est-il simplement surpris par le contraste radical de ce vaste espace ouvert, généreux, après la densité oppressante des rues ? Ou bien est-il toujours ému, même après toutes ces années, par le poids d’histoire immémoriale que portent, depuis le cœur du continent, les eaux puissantes du Nil ?

Tout émotif qu’il soit, Vernon est aussi un homme de devoir. Devoir envers sa propre santé d’abord, dont dépendent le confort et la sécurité financière de sa petite famille. Il suit ainsi à la lettre les recommandations de son médecin, lesquelles incluent un minimum d’exercice hebdomadaire. L’option la plus appropriée – et la plus confortable – lui ayant paru être la natation, il a donc décidé d’adhérer au Gezira Sporting Club.

Vernon se veut efficace en toutes circonstances, et même ses loisirs sont planifiés avec précision. Il s’arrange ainsi pour arriver à la piscine du club tout juste vingt minutes avant la prière du midi, au moment où les baigneurs commencent à la déserter pour se rendre à la mosquée – ou pour ne pas laisser voir trop ostensiblement qu’ils n’y vont pas. Le Gezira, tout legs colonial qu’il soit, s’est furieusement égyptianisé depuis le départ des Anglais : alors qu’il était interdit d’accès aux « natives » à l’origine, on n’y trouve plus maintenant qu’une poignée d’étrangers parmi la horde de ses 200,000 membres, et il s’est donc doté de quelques lieux de prière.

Vernon quitte la piscine lorsqu’on commence à y revenir. Il va rejoindre au café un groupe d’habitués de l’endroit auquel il s’est intégré petit à petit, au hasard des rencontres qu’on fait entre membres d’un club. Il a vite réalisé en effet que la grande affaire au Gezira, ce n’est pas la piscine, les tennis ou le gym, ni même le golf ou le terrain d’équitation. On peut évidemment y venir pour frapper toutes sortes de balles ou de ballons, ou encore pour raffermir ses muscles ou ceux de son cheval, mais l’âme du club, ce qui y amène tous ces gens, ce sont ses cafés. Et c’est avant tout autour de leurs tables, innombrables, disséminées à l’ombre des grands ficus, que se retrouve tout ce beau monde ; cette fine tranche de l’immense population Cairote, découpée dans sa couche supérieure – une tranche de précisément un pour cent d’épaisseur, comme l’a constaté Vernon avec un certain amusement.

Les jours de semaine, les cafés sont le territoire tranquille de groupes de retraités, dont les plus âgés ressassent inlassablement, entre deux assoupissements, le temps béni d’avant Nasser – l’époque dorée de leurs privilèges. Les vendredis sont plus animés : on y vient surtout en famille, et les plus volubiles d’entre elles sont celles de jeunes parents ambitieux à la recherche d’un parti favorable pour leur progéniture ; progéniture qui se montre d’ailleurs bien réticente à sortir de l’univers ludique de ses iPods pour s’intéresser à ces manœuvres.
Vernon, qui n’avait pas accès dans son pays à ce genre de clubs – si même ils y existaient –, et qui l’a quitté à l’époque où les tablettes, quand elles n’étaient pas de chocolat, servaient à ranger les assiettes ou les bibelots plutôt que les amis virtuels, trouve ce spectacle exotique et charmant.

Le voilà donc assis à l’une de ces tables, avec son cercle de réguliers du vendredi, à discuter de choses et d’autres. Ceux-là sont entre hommes ; des gens d’affaire surtout, comme lui, ou des entrepreneurs ; ou alors des ingénieurs, ce qui est souvent un peu la même chose ici. Il se considère fortuné de pouvoir ainsi échanger avec ces Égyptiens éclairés, influents. Il a ainsi accès à un discours bien différent de celui qu’on lit dans les journaux occidentaux, tout ce blabla hypocrite sur les droits de l’homme et les bons sentiments. Ses amis du Gezira sont des réalistes, qui connaissent la situation, qui ont des contacts ; des bâtisseurs, qui savent ce qui fera avancer leur pays. Ceux-là ne se laissent pas duper : à preuve, ils ont vu dès le début que les rêves grandioses du supposé printemps arabe, propagés par de jeunes irresponsables manipulés de l’extérieur, n’étaient que de dangereuses lubies, qui ne pouvaient semer que le chaos et la destruction. D’ailleurs le peuple, lui disent-ils, les vrais Égyptiens, ont fini par le comprendre aussi : ce sont eux qui ont demandé à l’Armée de ramener l’ordre et la stabilité, et qui s’en trouvent aujourd’hui heureux et soulagés ; reconnaissants.

Vernon reste curieux de tout, veut tout savoir sur ce qui se passe dans son pays d’adoption. Méthodique, il pose les questions qu’il faut, s’intéresse aux plus petits détails ; détails qui lui échappent souvent quand la conversation a lieu en arabe, sa maîtrise de la langue étant encore chancelante. Cela n’empêche pas les autres de le flatter régulièrement à ce sujet : les compliments sont la norme ici, il sait cela ; et il est plus soulagé que surpris lorsque, de façon assez contradictoire, on passe à l’anglais ou au français pour s’adresser à lui.
De toutes les façons, chacune de ses visites au club lui rapporte son petit lot d’informations, allonge sa liste de gens à connaitre, enrichit son réservoir d’anecdotes et de bonnes blagues ; toutes choses qu’il trouve fort utiles dans ses relation avec les clients.

Fidèle à ses obligations familiales, il quitte le groupe à 15 heures précises pour aller déjeuner chez lui. Il a eu quelque peine au début à imposer à sa femme cet horaire tardif pour les repas, mais celle-ci a fini par s’incliner devant sa détermination. Vernon tient beaucoup à se conformer aux coutumes locales ; cela sert bien ses intérêts, en amitié comme en affaires. Et il n’est pas peu fier quand ses amis égyptiens le plaisantent en le disant « plus égyptien » qu’eux : pour lui, cela consacre d’une certaine manière son succès.
À cette heure-là, il préfère rentrer en taxi : la chaleur de l’après-midi, aussi bien que les piétons et les voitures qui ont commencé à encombrer les rues, rendent la marche trop éprouvante.
Sur le chemin, il répond aux sempiternelles questions du chauffeur sur sa nationalité, sa famille, son travail. Dans ce genre de situation, il joue à varier ses réponses d’une fois à l’autre, et s’amuse de la similitude des réactions : quelque soit le pays d’origine qu’il s’attribue, c’est toujours « Ahsan balad ! Ahsan naas ! » : le meilleur pays, les meilleurs gens ! Il s’étonne de ce que cet homme arrive à vivre avec la somme dérisoire qu’il va lui verser pour la course, et il s’émerveille de ce qu’il soit malgré tout si joyeux, si accommodant. C’est comme ce balayeur vert pomme de ce matin, si content de la pauvre pièce qu’il a reçu. Oui, vraiment, ces petites gens sont heureux, parce qu’ils savent se satisfaire du peu qu’ils ont ; tout le contraire de ces jeunes excités, contaminés par les idées étrangères, et qui ont envahi la place Tahrir en 2011. Il se demande même si lui, l’étranger, ne connait finalement pas mieux l’âme égyptienne que ceux-là, coupés du peuple, emmurés dans l’enclos Facebook.

Perdu dans ses pensées, la voiture roulant sur la corniche du côté de Zamalek, Vernon n’a pas remarqué le ralentissement progressif de la circulation. À cent mètres du pont Kasr El Nil, il se rend subitement compte que le taxi est complètement immobilisé, au milieu d’une masse compacte de voitures. Rien de plus banal qu’un bouchon au Caire, bien sûr, mais celui-ci semble avoir une cause inhabituelle, une cause qui vient du fleuve. Une foule s’est en effet agglutinée le long des berges, débordant amplement dans la rue, et tous les regards sont dirigés vers un point quelque part sous le pont.
Voilà encore une chose qui charme Vernon : bien que cette ville, sa ville, soit un spectacle permanent, autant sinon plus que Londres, Shanghai ou New York, ce qui la distingue radicalement de celles-là est que ses habitants ne paraissent jamais indifférents, ou trop pressés. Ce sont toujours d’insatiables badauds, qui s’arrêtent pour un rien : une simple altercation, un accrochage, une vieille dame qui a trébuché sur le trottoir défoncé. Ils se mêlent aux débats, discutent des responsabilités, séparent les combattants. Comment peuvent-ils ne pas se lasser de ce genre de divertissements ? Ne pas être immunisés dans cette cité infernale où les accidents et autres calamités, petits et grands, sont continuels ? Comment peuvent-ils continuer à relever les vieilles dames tombées ?
Au fond, Vernon aussi est un peu badaud ; sa femme le moque d’ailleurs souvent à ce sujet, gentiment. Le pays a sans doute déteint sur lui, on a raison de le lui faire remarquer. Immobilisé dans son taxi, il est très tenté de descendre, d’aller voir ce qui se passe ; mais en ouvrant la fenêtre il est frappé par l’intensité de la chaleur. Le contraste avec l’air froid à l’intérieur, auquel il s’était acclimaté, est un choc. Il déteste la climatisation, mais il n’a pas osé demander au chauffeur de l’arrêter : le bonhomme l’avait mis en marche pour lui, tout fier de faire étalage de cet accessoire de luxe et d’en faire profiter le khawaga* .
La densité de l’attroupement le fait également hésiter. Il n’a pas trop envie de plonger dans cette mer humaine, chaude de gens serrés les uns contre les autres, et d’y être bousculé ; peut-être pense-t-il aussi à sa chemise blanche encore propre, à ses souliers qu’il a fait vernir au club. Finalement il renonce : de toute façon il verra sans doute mieux une fois sur le pont, et sans même quitter la voiture.
Quand le taxi s’engage enfin sur le pont, il aperçoit en effet sur l’eau un canot pneumatique de la police, du côté droit ; mais l’attroupement le long du garde-corps l’empêche de voir du côté gauche, là où tous les regards sont tournés. Le chauffeur ouvre sa fenêtre et demande à la ronde ce qui se passe, mais Vernon n’entend pas bien les réponses, assourdies par le vacarme des klaxons alentour. Il s’enquiert au chauffeur, mais celui-ci lui répond comme on répond souvent aux étrangers au Caire, que ce n’est rien, mafish moushkila, pas de problème. Vernon n’aime pas être traité en touriste, à qui on doit toujours dire de ne pas s’inquiéter, que tout va pour le mieux. Il insiste, demande si quelqu’un est tombé du pont : il a souvent vu ces jeunes qui s’amusent à marcher en équilibre sur la rambarde, à se prendre en selfie dans les positions les plus périlleuses. L’autre confirme, oui, c’est quelque chose comme ça.
Il les reconnait bien là, ses Égyptiens. Ils sont si insouciants, si confiants. Ils aiment trop la vie, lui font trop confiance, et cela leur joue parfois des tours. Mais il se dit aussi que le pont n’est pas très haut, et qu’avec un peu de chance, s’il sait nager, ce jeune intrépide va s’en sortir. Finalement il a surement raison le chauffeur, mafish moushkila, rien de bien grave.

Dans un instant, Vernon arrivera chez lui. Il adore ce moment, lorsque son petit garçon lui sautera dans les bras, comme s’il revenait d’un long voyage, que sa femme lui demandera de raconter sa matinée en finissant de mettre la table. Il est heureux à l’idée de leur réserver le reste de son vendredi, en bon père de famille.

Somme toute, c’est peut-être une bonne chose qu’il ne soit pas descendu du taxi, Vernon. S’il l’avait fait, s’il s’était glissé dans la foule pour s’approcher suffisamment, il aurait d’abord aperçu cette corde attachée à la rampe du pont ; puis, en se penchant au-dessus de cette rampe, il aurait vu au bout de cette corde un homme, pendu par le cou à quelques mètres au-dessus de l’eau. Un homme vêtu d’une salopette vert pomme, et que la brise caressante du Nil fait tourner lentement sur lui-même, laissant voir par moments son dos, avec au milieu comme une cible.

Il a bien fait de ne pas descendre du taxi, Vernon. Cela lui aurait sans doute gâché sa journée.


*Terme un tantinet moqueur désignant un occidental en Égypte, touriste ou résident.

PRIX

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Jarrié · il y a
Belle écriture. Mes voix.
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Chantal Noel · il y a
J'avais aimé ce texte lu ailleurs, je le re-lis aujourd'hui avec plaisir.
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Mhebert · il y a
Sur Oniris je suppose? Merci!
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Chantal Noel · il y a
Ouiiii
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Moniroje · il y a
Plus j'avance dans ce texte, plus je me vernonise...
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Didier Lemoine · il y a
Bon texte. Mes voix pour vous. Venez me lire et éventuellement votez pour "la princesse Alexandra" en route pour IMAGINARIUS ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Fraziejames · il y a
Un très bon texte, une déambulation entêtante. Mes votes
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Philou · il y a
Beau texte. Au Caire comme ailleurs la mentalité colonialiste perdure.
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Zouzou · il y a
+5 pour cette belle description d'un Caire dans lequel on ne peut plus mettre les pieds ! je vous convie , si vous les aimez , dans mes 2 haïkus en lice sur ma page , et mon court ' ensuquée' pour le prix Brume , merci
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Mhebert · il y a
Merci, mais Le Caire, on peut toujours y mettre les pieds! Il suffit de ne plus écouter les marchands de peur a la télé et de prendre l'avion! Bon voyage!
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Zouzou · il y a
...la mauvaise presse nous rattrape ! merci , Mhebert
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Untrucbadour · il y a
Un très beau texte. Une certaine nonchalance dans le récit au cœur d'une ville trépidante ou existent des endroits calmes. +5.
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Mhebert · il y a
Merci Untrucbadour!
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