Une journée dans la tourbière

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Été 2020

De minces filaments orangés s’étirent, inondant le ciel pâle de veinules de feu. On dirait la tombée du soir, c’est le point du jour.
La famille d’Alison se lève dès l’aurore. Les parents et ses deux grands frères. Seule la grand-mère gardera la maison, elle ne voit plus très clair et son regard délavé, autrefois d’un bleu acier, la contraint à de simples tâches domestiques. Elle s’est repue, dans sa jeunesse, de grand air aux relents d’algues, la campagne sauvage en accord avec son tempérament, bruyères pourpres et troupeaux de moutons dont elle tissait la toison décolorée de ses peintures indigo ou incarnat. Aujourd’hui elle se résigne, heureuse qu’Alison lui ressemble dans son amour des grands espaces, son esprit indépendant chez une enfant de sept ans et sa joie de vivre.
Dans les Highlands, il est déconseillé de rater le temps sec, ainsi nommé quand il est moins humide qu’à l’accoutumée, lorsque le brouillard coupe le souffle des plus valeureux et fait ciller les yeux emperlés de rosée si l’on veut distinguer la pierraille du chemin.
Une journée dénuée de brume, idéale pour ramasser la tourbe. La précieuse manne fera ronfler l’âtre durant les soirées grises qui retiennent hommes et bêtes à l’abri de la pluie mêlée de vent. Dans la contrée, les nuits, une poignée d’heures sombres entachées de mélancolie.
Le père attelle le cheval à la carriole, la bête aura sa ration de foin, interdit de folâtrer loin des cueilleurs pour chercher sa pitance. Le terrain n’est pas sûr, accidenté de monticules et cavités creusées par des années d’extraction. On vit l’instant présent, peu soucieux d’assécher les terres, il faut bien prendre soin de la tribu confiée par le ciel à ces habitants du bout du monde.
On se met en route après avoir avalé un bol de bouillie d’avoine, la journée sera longue, entrecoupée d’une seule pause pour grignoter un hareng saur ou une part de black pudding, boudin noir pétri de sang et de gruau. Une nourriture qui tient au corps de ceux qui gagnent le pain à la force du poignet.
La charrette s’arrête devant leur tranchée. Chacun respecte le lopin du voisin, une tradition honorée depuis des décennies à laquelle nul ne déroge. Alison est la première à sauter à terre, pressée de s’égailler auprès des autres enfants. La douceur du climat invite les habitants du hameau à œuvrer dans la tourbière et le paysage s’anime déjà d’hommes en bras de chemise, armés de pelles et de houlettes, prêts à découper les briques de terre brune. Ils pataugent dans la gadoue noire comme le charbon, parfois jusqu’à la taille, et c’est un insolite ballet que de les voir s’agiter pour se débarrasser des sangsues avides de chair fraîche.
Des rangs de femmes courbées, les reins brûlants, attendent d’accueillir en leurs mains patinées les cubes de tourbe avant de les disposer en monticules aérés où ils commenceront à sécher. Elles viendront retourner les mottes, rectifiant les sombres igloos composés de briquettes, s’assurant que l’air passe à travers les jours pratiqués à cet effet. Elles y mettent tout leur cœur, heureuses à l’idée de réchauffer leur progéniture et cuire les tubercules dans la généreuse chaleur du foyer. Elles hument à l’avance l’odeur âcre de la fumée, un parfum de marais lorsque la tourbe se consume, caressant les visages fatigués d’une lumière verdâtre.
Alison a enfilé ses bottes de caoutchouc et gambade à travers la lande. Elle profite de ses dernières années d’insouciance avant d’avoir, elle aussi, à s’incliner le jour durant. Elle cabriole au-dessus des travées tandis que ses frères s’échinent à seconder le père. Les distractions sont rares, une bière au pub le samedi soir, ils n’en espèrent pas davantage. Sauf ces nuits de fête, après le travail à la tourbière, quand on chante et danse au son aigrelet de la cornemuse en buvant une pinte chez Mac Ewan.
Artur, le plus âgé de ses frères, le préféré de la fillette, est le chef du clan après le père, si beau avec ses boucles rousses et ses taches de soleil qui rehaussent l’émeraude de ses yeux. On n’a jamais vu le jeune homme rechigner au labeur, tôt levé et soumis à l’autorité paternelle, sans excès, avec déférence. Il aime Alison comme on affectionne un chaton, avec tendresse. La petite fille espiègle, un feu follet en contrepoint du premier né si sérieux, le sens du devoir chevillé à l’âme, respectueux des aïeux et des ancêtres disparus. Tous ceux qui ont connu la misère au cours des grandes famines, lorsque le mildiou ravageait les champs de pommes de terre. On se battait alors pour les perles translucides qu’on aurait dû repiquer en vue de la récolte suivante. La faim qui décime, nourrissons et petits en tête du macabre cortège, obligeant bientôt les malheureux à s’expatrier pour ne pas succomber tout à fait. Artur connaît l’histoire de son pays, il s’est juré que sa famille ne connaîtrait jamais ce malheur.
Alison vient de retrouver sa meilleure amie, la jeune Maggy, discrète et réservée. Elles caracolent, cheveux au vent, et rient d’un rien, un papillon intrépide ou un brin d’herbe qu’on glisse entre les dents pour siffler. La fillette se lasse bien vite de ces jeux futiles et décide de sauter à pieds joints dans les flaques d’eau fangeuse. Avec ses bottes collées à la boue, elle s’amuse à en écouter l’insolite bruit de succion. Maggy est vite rappelée à l’ordre par sa mère. Alison continue, seule, son manège. Aspergée d’eau et de vase, elle trouve le jeu des plus enthousiasmants.
Le soleil au zénith, une pâle lumière à peine tiède, ce sera bientôt l’heure de la pause. Tout à son nouveau jeu, Alison ne ressent pas la faim, elle se nourrit de peu et sa mère se demande chaque jour où son infatigable fille puise son énergie.
Elle avise un tertre, un monticule herbu qui domine une flaque géante. Dans l’esprit de la jeune aventurière, ce peut être un lac, un loch empli de créatures mystérieuses autant qu’effrayantes. Mais aussi ressembler à la mer, l’océan qu’elle rêve d’approcher un jour. Le miroitement des eaux comme autant de vaguelettes ourlées d’écume, les fragrances iodées à travers les dégradés améthyste des prairies, laissent augurer de lointaines pérégrinations, elle s’imagine emportée par les flots, à l’instar des sirènes dont sa grand-mère lui raconte le destin avant qu’elle ne s’endorme.
Alison scrute l’horizon, au loin les vallons vert tendre striés de pierres brutes. Elle tend le cou, espérant apercevoir l’ocre doré des falaises repérées un jour sur le calendrier. Plus près les hommes déposent les outils, les femmes étalent les victuailles sur une étoffe grossière. Tous sont affairés, personne ne remarque l’absence de l’enfant.
Tournant trois fois sur elle-même, elle prend son élan du haut de sa montagne magique. L’instant que dure son vol lui semble fugace, elle aurait aimé qu’il continuât pour l’éternité. Sentiment de liberté, une légèreté de plume pour la reine du monde.
La chute est douloureuse, un plat sur le miroir de la flaque, en réalité un fossé profond rempli d’eau stagnante, une ancienne tranchée jamais rebouchée, inondée par les pluies continues de l’hiver. La fillette coule à pic, elle ne sait pas nager, et se voit mourir. Soudain, sous l’effet de la pression émerge sa tête, mais le corps ne veut pas suivre. Le caoutchouc des bottes adhère au fond, un mélange de tourbe, de glaise et de vase, branches et racines en putréfaction. Une lise lourde, froide et mouvante qui ensevelit peu à peu son corps frêle. Sa bouche à fleur d’eau, elle avale la gadoue gluante, crache et s’époumone à crier, une multitude de moucherons dansent la sarabande à ses oreilles et visitent ses narines. Et plus elle se débat, plus ses bottes l’enfoncent vers les ténèbres. Tiraillée entre la vie et la mort.
Artur remarque le premier l’absence de la fillette. Le père éponge la sueur de son front et la mère s’active à bénir le pain avant de le distribuer. L’aîné, mû par une pulsion toute fraternelle, entend les cris suraigus de sa jeune sœur et se précipite, suivi de la famille. Les voisins, conscients qu’un accident est survenu, marchent, se tenant quelques pas derrière eux. Crainte d’un malheur contagieux ou respect de l’autre dans sa douleur.
Artur parvient en haut du tertre. Il hurle qu’il a besoin de cordes, vite. Au beau milieu de l’eau, Alison rejette sa tête en arrière pour aspirer un peu d’air. Terrorisée, elle reprend espoir en apercevant la rousse crinière de son héros.
Une corde, arrivée d’on ne sait où, est enfin lancée. Les mains engluées d’Alison ne peuvent s’emparer du cordage trop court. Son corps alourdi de vase. Artur dévale le monticule en courant, arrive à hauteur de la mare. Il exhorte sa petite sœur de sa voix chaude, l’invitant à tenir bon, pour elle, pour lui et toute la famille qui l’aime tant. Il ne parvient pas à terminer sa phrase, gorge nouée et trémolos. Désemparé, inutile, indigne de sa place d’aîné.
Le père, qu’on ne voyait plus, arrive alors, muni d’une longue planche prélevée sur une cloison de la charrette. Arrachée à mains nues, pour simple outil la force de son amour pour Alison, sa petite dernière. Ce n’est pas dans ses habitudes, mais il saura lui dire combien il l’aime.
Un regard suffit, Artur comprend le projet, il lance le morceau de bois au travers de la mare et commence à ramper. Le bat-flanc de lattes ne supporte pas le poids de son corps musclé, il doit reculer. C’est le plus jeune frère qui s’emploie à la manœuvre. De petite taille, une silhouette adolescente, souple et fine. On le prétend timoré parce qu’il a peur de l’eau, une vieille légende de bassine abandonnée dans laquelle il serait tombé tête la première quand il était bébé. Mais sans réfléchir, il entame sa reptation, la planche faseye. Artur maintient une des extrémités, le père s’agrippe à l’autre, mâchoires serrées, jointures blanchies. La mère prie tous les saints qu’elle connaît et ceux dont elle ignore l’existence.
Alison, épuisée, boit la tasse, elle tousse et éructe, mais elle met tout son cœur à vivre, se concentre et distille son énergie au compte-gouttes, imaginant sa grand-mère, elle ajoute une dose de l’espérance inculquée par l’aïeule. Lorsque le jeune frère parvient enfin à sa hauteur, il enroule la corde sous ses épaules immergées et d’une main ferme la soulève à l’air libre avant de rejoindre la rive. Deux jeunes chiots qui barbotent. Alison lance un cri de délivrance, le cri primal du nouveau-né, elle vient de renaître.
La mère l’emmaillote dans une couverture, elle frotte sa peau détrempée jusqu’à en irriter le cuir tendre. Ranimer son enfant, entendre le sang couler dans ses veines et battre son cœur assoiffé de vie. Elle rit et pleure à la fois en la berçant.
Alison murmure qu’elle a perdu ses bottes au fond de l’océan et s’endort au creux des bras de sa maman.

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Mireille Bosq · il y a
Juste dosage entre un paysage,une région, soigneusement brossés et pratiques locales ancestrales. Puis, petit suspense qui finit bien. Ecrit et avec tendresse.
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Julia Chevalier · il y a
Le terme J’aime est trop faible. J’ADORE votre texte. La montée en pression est habilement menée, les émotions sont fortes et la beauté de votre écriture est forte. Merci pour cet excellent moment de lecture qui m’a emmené l’espace de quelques instants en Irlande.
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Atoutva · il y a
L'insouciance puis la catastrophe. Pour finir par la fraternité. Une bien belle histoire
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Willy Boder · il y a
Texte poignant dans lequel tous les sens sont mis en éveil.
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Nelson Monge · il y a
Quelle force et quelle intensité dans l'écriture au service de cette cause !
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Fredo la douleur · il y a
Incursion dans les Highlands où le labeur harassant dans la tourbière se fait ce jour le décor d'un sauvetage héroïque et d'un élan de solidarité. Prenant et très bien écrit ^^
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Chloé Goupille · il y a
J'ai eu peur que ça finisse en drame ! Je connais bien la sensation des bottes qui font ventouse dans la vase, et même sans eau autour, à 7 ans, ça peut paniquer, alors Alison a été bien courageuse
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Chantal Sourire · il y a
En effet...Merci Chloé !
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Line Chatau · il y a
Texte passionnant du début à la fin et toujours aussi bien écrit! Je soutiens!
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Line !
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Jo Kummer · il y a
Deux publication pour le grand prix, encore bravo.
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Tnomreg Germont · il y a
Tout est bien qui se finit bien

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