Une jeunesse sous les bombes

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Dans mon souvenir, aussi loin que je me souvienne, j'avais eu une petite enfance heureuse. J'étais la cadette d'une fratrie de trois enfants. Mes deux frères ainés étaient avec mes parents mes protecteurs et modèles. Nous habitions ce que l'on appelle une banlieue ouvrière d'une grande ville de l'Allemagne d'entre les deux guerres. Notre quartier était fait de solides immeubles de quelques étages et de petites maisons individuelles. Derrière ou entre chaque habitation, des jardins potagers occupaient les espaces vides. Les adultes y passaient beaucoup de temps. Tous nos pères et grands-pères labouraient, semaient, arrosaient et enfin récoltaient les légumes de saison et des fleurs. Le soir, après le labeur, ils se réunissaient et buvaient quelques bières en parlant politique ou sport.
Nous, les enfants, préférions la rue, plus propice aux jeux. Les dimanches de beau temps, toute la famille prenait le tramway jaune aux bancs de bois vernis qui nous amenait à la ville. On faisait une promenade dans les rues commerçantes autour de la cathédrale, sur les bords de la rivière ou dans le grand parc autour du château moyenâgeux.
Toute proche de notre quartier, il y avait l'usine avec ses hautes cheminées de briques rouges et ses grands bâtiments poussiéreux. La plupart de nos pères y travaillaient. Le mien œuvrait au bureau d'étude. Il nous expliquait dessiner les plans de pièces de métal qui seraient fabriquées par l'usine. Je n'ai jamais su à quoi servaient ces pièces si précieuses à ses yeux. Maman rouspétait souvent quand il rentrait, souillé de la noire poussière des mines de crayon ou pire, d'encre de Chine. Nous habitions le premier des quatre étages d'un immeuble sans âge. Notre jardin potager était à l'arrière. Il était plus petit que celui de grand-père qui vivait seul dans sa petite maison toute proche. Notre père, qui avait été gravement blessé pendant la Première Guerre mondiale ne parlait pas beaucoup. Il s'intéressait peu à la politique, comme la plupart de nos voisins. Maman était plutôt sévère, surtout avec mes frères. Seule fille, je l'aidais tout naturellement aux tâches ménagères. Ma meilleure amie, Hannah, que mes frères appelaient bombonne, était aussi ma voisine du dessus. Nous étions inséparables. La vie s'écoulait paisiblement. Puis l'école avait fait place au collège et j'avais définitivement abandonné les jeux d'enfants. Si j'avais été plus attentive, j'aurai vu que le pays changeait. Mes parents écoutaient beaucoup la radio. Nous avions un gros poste en bois, dit de TSF. On écoutait de la musique, parfois une pièce radiophonique, mais de plus en plus de discours politiques. En ville aussi les choses changeaient. Tous les dimanches, il y avait de grands défilés militaires. Nous admirions nos soldats, leurs uniformes impeccables et leurs bottes luisantes qui martelaient le sol en cadence. Au retour, dans le tram, mes frères ne parlaient que soldats, chars, avions. Dans la rue, les jeux des enfants avaient changé. Les garçons avaient abandonné billes et ballons et ne jouaient plus qu'à la guerre, jeu dont les filles étaient exclues.
Au collège, la discipline était très sévère. J'avais obtenu de pouvoir enfin, mais seulement de temps en temps, aller à la ville avec Hannah, sans parents ni frères-chaperons. Nous prenions le tram pour aller nous promener en bavardant dans les rues animées. Toutes les avenues étaient décorées de drapeaux à nos couleurs nationales. Je les trouvais jolis, avec ce rouge, ce blanc et ce noir. Il y avait des hommes en uniforme partout. Les gris vert, c'était l'armée, les bleus clairs l'aviation, les bleus foncés, la marine. Il y en avait des touts noirs, des bruns et même des jaunes moutarde et d'autres encore. Beaucoup de jeunes gens de nos âges avaient aussi des uniformes. C'était pour ceux qui fréquentaient les mouvements de jeunesse. Peu de jeunes de nos banlieues en faisaient partie. J'aurais bien aimé y aller pour faire du camping et porter la jolie tenue des jeunes filles. Mais père avait décrété que c'était hors de question. Depuis que le gouvernement avait supprimé les syndicats, il déplorait en rouspétant le nouvel ordre du pays. Nos voisins, à part quelques fanatiques à brassard qui avaient adhéré au parti, pensaient comme lui. Pourtant, tout allait pour le mieux. Il n'y avait plus de chômage, les miséreux que l'on voyait autrefois dans les rues avaient disparu comme d'ailleurs tous les étrangers. Les salaires étaient bons et à la radio, on disait même que chaque famille aurait bientôt sa propre automobile.
Toutes les filles de mon âge rêvaient d'épouser un jour un militaire. Les officiers étaient les favoris, peu importait la couleur de l'uniforme. Hannah me demandait souvent pourquoi aucun ne me plaisait vraiment. Un jour, je lui avouai que j'aimais beaucoup le fils de l'épicier. Il était brun, un peu maigre et avait des lunettes rondes à monture d'acier. Chaque fois que j'allais à l'épicerie et qu'il me servait, il trichait sur la note. La différence me faisait un peu d'argent pour payer le tram et parfois le cinéma. Hannah le trouvait trop malingre et disait qu'il n'était pas pour moi, il était trop brun, cela ferait que notre descendance perdrait le bleu de mes yeux et le blond de mes cheveux.
À la radio, dans les conversations, on parlait de plus en plus de la guerre qui permettrait à notre nation de retrouver ses véritables frontières. Mon frère ainé arriva un soir tout excité pour nous annoncer qu'avec plusieurs de ses amis, il s'était engagé dans l'armée. Maman pleura un peu, papa lui dit qu'il faisait une erreur, mais cela n'entama pas sa joie de devenir soldat.
Notre quartier se vidait de ses jeunes hommes. Ils s'engageaient tous, joyeux de concrétiser enfin ce qu'on leur avait enseigné durant des années. Les plus enthousiastes étaient ceux qui avaient fréquenté les organisations de jeunesse. Celles-ci étaient maintenant devenues obligatoires, du moins pour les garçons. On les voyait défiler de plus en plus souvent, très fiers dans leurs uniformes. Les filles n'étaient pas en reste et j'aurais bien aimé les rejoindre pour parader en longue jupe noire, corsage blanc et cravate sombre.
La guerre éclata alors que je venais d'avoir quatorze ans. Cette l'année-là, nous avions eu un été magnifique. Pratiquement chaque jour, après avoir aidé maman pour le ménage ou la lessive, je rejoignais Hannah et nous partions toutes deux à bicyclette. Maman me prêtait la sienne, un vieux modèle vert qui grinçait. Hannah avait une vraie bicyclette de fille, rouge et noire avec un panier d'osier. Nous parcourions la campagne, nous étions insouciantes et joyeuses. Nous n'avions aucune crainte, nos parents non plus. Tout le monde disait que maintenant le pays était sans danger. La mauvaise graine était rentrée dans le rang ou avait disparu.
La guerre n'avait rien changé à notre vie. Notre armée était victorieuse. Tout le monde était enthousiaste, nous vivions un peu ivres de nos victoires. Les garçons comme mon plus jeune frère se lamentaient parce qu'ils étaient trop jeunes pour aller au combat. De plus en plus de femmes devaient aller travailler pour remplacer les hommes partis à la guerre. Ma mère n'y échappa pas et désormais, chaque jour, elle partait avec mon père. Chacun avait son petit sac de toile cirée avec le repas préparé à l'avance. Le salaire de maman nous donnait de nouveaux moyens, malheureusement, il n'y avait pas grand-chose à acheter et nous suivions les recommandations du gouvernement, nous économisions.
Les vacances d'été approchaient quand la guerre se porta à l'ouest. Il ne suffit que de quelques semaines à nos soldats pour être victorieux. Papa en fut agréablement surpris et commença à se joindre l'enthousiasme général.
Une année de guerre s'écoula. Un grand camp de baraques en bois entourées de barbelés se construisait vers l'usine. On vit arriver beaucoup d'étrangers. On disait que c'était des volontaires qui venaient travailler pour nous. Il y avait des Belges, des Français et d'autres encore. Ils partaient vers les usines à l'aube, encadrés par des soldats en armes. Nous les trouvions sales, mal habillés et pas très sympathiques.
Les pénuries vinrent avec l'hiver. Nous commencions à manquer de choses essentielles. Au lycée, on nous enseigna ce que nous devions faire en cas de bombardement. Dans chaque immeuble, chaque maison, on aménagea un abri dans les caves profondes. Il y avait aussi des entraînements plus réels, les sirènes hurlaient et nous devions descendre le plus vite possible dans les caves.
Notre subîmes notre premier bombardement au sortir de l'hiver. Je fus réveillée dans mon premier sommeil par le hurlement des sirènes. Elles se faisaient écho entre elles dans un concert lugubre. Je rejoignis rapidement nos voisins, à moitié endormie. Pour la première fois, nous entendîmes le bourdonnement des avions qui approchaient. Les canons antiaériens entrèrent en action. Les bruits étaient loin, bien atténués par les murs épais de notre abri. Puis, ce fut les bruits des bombes qui explosaient par rafales. Ce ne fut pas très long. Le silence revint et les sirènes hurlant à nouveau nous firent émerger des profondeurs. Nous avions vécu notre premier bombardement. Le lendemain, je m'éveillais fatiguée par le manque de sommeil. Dans le quartier, tout le monde commentait l'évènement. Les mieux informés racontaient que les bombes anglaises avaient totalement raté leur cible. La plupart étaient tombées dans la campagne écrasant juste une ferme et tuant un couple de vieux paysans et leurs quelques vaches.
Mon plus jeune frère partit à son tour. Nous l'accompagnâmes à la gare Centrale. Le train était plein de jeunes gens qui allaient se battre. Un orchestre militaire jouait, la gare était décorée d'innombrables drapeaux. Tous étaient joyeux, même mon ami à lunettes, le fils de l'épicier, qui partait aussi. Nous, les filles, avions mis nos robes traditionnelles pour ces adieux.
Grand-père avait été réquisitionné pour encadrer les travailleurs étrangers. On lui avait trouvé un uniforme, un vieux fusil et un casque rutilant. Je devais aussi m'occuper de lui. Mes frères partis, l'ambiance à la maison était devenue triste, tout le quartier, autrefois si animé était devenu bien silencieux. Papa décida que le collège n'était pas pour moi. Il y avait dans notre ville une école d'infirmière réputée. Il décida que là était ma place. Je n'avais pas mon mot à dire, mais cela ne m'attrista pas de quitter le collège. Je ne m'y sentais pas dans mon milieu. En attendant, l'été venant, j'espérai bien en profiter avec Hannah.
Les bombardiers revinrent par une belle nuit d'août. Les sirènes hurlèrent vers minuit, nous descendîmes, les yeux pleins de sommeil, dans notre cave-abri. Plusieurs voisins qui n'avaient pas de caves solides nous rejoignirent. Un homme en uniforme gris-vert et brassard les dirigeait en hurlant. Le vrombissement des avions se fit entendre. C'était étrange et terrifiant. On entendait comme un murmure, puis le bruit augmentait, augmentait encore. Nous comprenions, inquiets, que cette fois nous étions la cible. Les canons antiaériens entraient en action, il y avait les bruits secs du coup puis les claquements de l'obus qui éclate très haut. Puis ce fut le vacarme des bombes qui explosent en saccade. Nous étions en enfer. Les murs, le sol, tout tremblait en secousses terrifiantes. De petits morceaux de briques ou de ciment tombaient du plafond. On ne pouvait qu'espérer qu'aucune bombe ne frappe directement notre immeuble. Les pleurs des enfants étaient étouffés par le vacarme des explosions. Personne ne parlait. La terreur et la résignation se lisaient sur les visages. Hannah se serrait contre moi et aucune n'avait envie de plaisanter.
La dernière bombe explosa, le silence revint. Les sirènes nous donnèrent le signal de fin et nous sortîmes. L'air sentait la fumée âcre et la poussière. Au loin, vers les usines, on voyait le rougeoiement des incendies. À l'aube, je découvris les dégâts. De plusieurs constructions, il ne restait que des murs blessés. À un carrefour, un immeuble cossu avait perdu sa façade. On voyait l'intérieur de tous les appartements. Les gens s'affairaient chez eux comme si de rien n'était. On voyait leur cuisine, leur lit, toute leur vie intime. Un peu plus loin, je vis pour la première fois des cadavres. On les avait extraits d'une grosse maison effondrée et encore fumante. Les pompiers les avaient mis dans une charrette comme des harengs dans une boîte. Il y avait là plusieurs femmes, des vieux et un enfant, aucun soldat. Une rage inconnue m'envahit brusquement. J'avais tout à coup envie de me venger et faire payer cher à ceux qui avaient commis ces crimes.
Nous ne revîmes plus les bombardiers dans les mois qui suivirent. Les usines avaient vite été remises en état et les grandes cheminées fumaient comme toujours. Nos magasins du quartier manquaient de plus en plus de choses essentielles. Tout devenait rationné. Heureusement, nos jardins potagers nous assuraient un bon approvisionnement en légumes, hélas, on ne cultivait plus de fleurs. À la rentrée, je commençais ma formation d'infirmière. L'école était un bâtiment austère avec une cour fermée. La discipline était sévère, mais ça ne me gênait pas, j'en avais l'habitude. Pour nous endurcir, nous devions passer toutes nos recréations dehors, en mince tenue de travail, quel que soit le temps. J'aimais bien notre uniforme composé d'une robe bleu ciel, d'un tablier blanc et d'une jolie coiffe blanche également. J'allais apprendre à les maintenir dans un état de propreté irréprochable. On avait des cours théoriques et pratiques. Après quelques semaines, nous nous formions déjà dans l'hôpital le plus proche. Médecins et infirmières avaient peu de temps pour nous, nous n'avions pas d'autre choix que de nous débrouiller. Le plus dur pour moi était de soigner les enfants victimes des bombardements. J'aurais voulu les photographier avec leurs plaies, leurs infâmes brûlures et envoyer ces images aux aviateurs qui avaient fait cela. J'avais de plus en plus soif de vengeance.
Nous avions vite compris que les bombardements ne pouvaient se faire que par nuit claire. Le soir, nous scrutions les ténèbres en nous réjouissant lorsque de lourds nuages nous cachaient les cieux.
Avec les beaux jours, la vie redevint un peu plus agréable à défaut d'être joyeuse. Les camps
des travailleurs avaient encore été agrandis et chaque jour, nous les voyions partir en troupes brouillonnes. Ils semblaient bien maigres, mais nous non plus ne mangions pas à notre faim. Après les bombardements, des groupes de travailleurs surnommés commando des ruines étaient utilisés pour évacuer les décombres et surtout en extraire les cadavres. Grand-père faisait partie de ceux chargés de les encadrer. Il était là, debout dans son uniforme, le vieux fusil à l'épaule. Un officier à l'air sévère les surveillait. Les cadavres, ou parfois les morceaux épars de ce qui avait été des vivants étaient chargés sur une charrette tirée par un gros cheval. Bizarrement, les chevaux se portaient bien, contrairement aux humains. Grand-père accompagnait le chariot jusqu'au terrain jouxtant le cimetière. Les corps identifiés étaient rapidement enfouis dans des tombes, les autres étaient placés dans une fosse commune. Grand-père avait sympathisé avec les deux étrangers chargés de la charrette aux cadavres. Entre ses quelques mots de français, souvenirs de la guerre précédente, et le peu d'allemand des étrangers, ils parvenaient à se comprendre.
L'été ne ressembla pas aux précédents. Fini les grandes promenades joyeuses à vélo. J'étais trop occupée par les travaux ménagers, les travaux du potager et toute l'aide que je pouvais apporter à mes parents. Nous vivions désormais avec une sorte de peur sourde dans l'attente du prochain bombardement. Il vint par une belle nuit d'aout. Dès que nous entendîmes le bourdonnement des avions, nous sûmes que nous allions avoir leur visite. Ce fut terrible. Cela dura un temps infini. La terre tremblait, les murs vibraient et se fissuraient. Je fermais les yeux, essayant de penser à autre chose, mais c'était impossible. Nous attendions la bombe qui atteindrait notre immeuble, éventrerait notre cave. L'alerte passée, nous émergeâmes des profondeurs, ébahis et couverts de la poussière perdue par les voutes. Une odeur âcre de fumée nous prit à la gorge. Je me mis à tousser sans pouvoir m'arrêter. Je pleurais sans savoir si c'était à cause de la fumée ou par le choc du spectacle de destruction que je découvrais. Plusieurs maisons brulaient violemment. De grandes volutes de flammes montaient vers le ciel. De plusieurs immeubles comme le nôtre, il ne restait que les murs sans fenêtres. Les toits n'existaient plus. De gros cratères étaient apparus au centre des rues. L'eau jaillissait des conduites percées, remplissait les trous, créant une multitude de petits lacs.
Au petit jour, nous découvrîmes l'ampleur des dégâts. Des habitations effondrées, on sortait tant bien que mal les restes des morts. Je vis des amas de chairs noircies. C'était horrible, indescriptible. J'avais la nausée. Grand-père, la mine fatiguée, le fusil à l'épaule houspillait ceux qu'il surveillait. Il nous apprit que l'on avait dégagé un espace nouveau à côté du cimetière. Les cadavres impossibles à identifier ou simplement les fragments de corps y étaient jetés dans un trou que l'on ne prenait même plus le temps de combler. La police et des militaires en noir surveillaient les décombres. Par voie d'affiches, nous savions désormais que le défaitisme et le pillage seraient punis de mort.
Le temps s'écoulait lentement. Nous manquions de tout. L'eau n'arrivait plus. Il fallait chaque jour aller aux rares fontaines pour ramener le minimum nécessaire. Parfois, les avions se contentaient de passer très haut dans le ciel au retour d'une mission. Nous détestions profondément ces aviateurs qui semaient la mort, tuant femmes et enfants et qui rentraient tranquillement chez eux, la mission terminée. Nous avions été informés par affiche que si nous trouvions un aviateur ennemi, il fallait en avertir les militaires. Malgré les ordres, les gens commençaient à critiquer le parti sans trop nommer les dirigeants. Alors on disait les autres pour en parler et l'autre, c'était le chef suprême.
L'hiver fut très dur. Nous manquions de chauffage, d'eau, de nourriture. Les nouvelles étaient de plus en plus mauvaises. Les fronts de l'est et de l'ouest se rapprochaient de nous.
L'un des derniers bombardements fut particulièrement meurtrier. Les bombardiers vinrent en trois vagues. La première détruisit les immeubles en soufflant les toitures et les hauts murs. Les sirènes annonçaient la fin de l'alerte. Nous sortions de nos trous obscurs, les pompiers commençaient à intervenir, quand l'alerte sonnait à nouveau, nous ramenant dans nos abris. Cette fois, ils lançaient des bombes incendiaires qui créaient un véritable enfer. La troisième vague nous empêchait de sortir à nouveau. Papa nous expliquait qu'il y avait des bombes qui comptaient les étages pour n'exploser que lorsqu'elles atteignaient les caves. Inutile de dire qu'il ne restait que des morceaux de corps de ceux qui s'y étaient réfugiés
Le jour, nous avions maintenant la visite d'avions plus petits. Ils volaient très vite et très bas. Ils tiraient sur tout et n'importe quoi. Par une belle nuit de printemps, nous entendîmes à nouveau le sinistre bourdonnement des avions. L'alerte ne fut pas donnée et je sortis dans la rue pour enfin voir à quoi ressemblaient nos ennemis. La formation survolait notre ville de retour d'un bombardement. On distinguait à la lumière de la lune les panaches de fumée blanche du sillage des avions. Nos canons entrèrent en action. L'un des derniers bombardiers du groupe fut touché. Une lueur jaune-orange apparut. Je le vis changer de trajectoire. Il tombait lentement, tournoyant en feu. Puis, brutalement, il explosa. Des débris enflammés se dispersèrent. J'en fus très heureuse, j'applaudis.
Le lendemain matin, il faisait un temps magnifique et je m'éclipsais pour faire une balade à bicyclette. Je longeais le cimetière et le triste terrain des fosses communes. Arrivée à la lisière de la forêt, j'entrevis quelque chose d'étrange. Je mis pied à terre et m'approchais avec précaution. Levant les yeux, j'aperçus un homme suspendu aux branches d'un grand hêtre. Au-dessus de lui, il y avait des lambeaux de tissu verdâtre et un fouillis de cordelettes qui l'emprisonnait. C'était visiblement un aviateur qui avait sauté en parachute, probablement de l'avion en feu de la nuit dernière. Il n'était pas très haut, peut-être deux ou trois mètres au-dessus de moi. C'était un homme jeune. Il avait un visage rond avec de petits yeux sombres qui m'observaient. Sa tenue de vol lui donnait comme de l'embonpoint. Il avait l'air pataud et gauche, rien à voir avec nos sveltes soldats et leurs beaux uniformes. Il se mit à bouger légèrement, il était bien vivant. Chaque fois qu'il s'agitait, il se ligotait un peu plus. Je n'avais pas peur, il s'était totalement immobilisé avec les cordes de son parachute. Il prononça quelques mots. Je ne comprenais pas ce qu'il disait. Ma première réaction fut de prendre ma bicyclette et de me précipiter pour le signaler aux autorités. Je m'assis pour réfléchir. Cet aviateur était comme mon prisonnier. Je pouvais disposer de sa vie, venger tous ceux de ma ville qui avait péri sous les bombes. Je pouvais avertir de sa présence, mais je pouvais aussi le laisser ici. Il mourrait lentement et personne ne me soupçonnerait. Ce que je voulais, c'est qu'il vive un bombardement, non pas depuis les cieux, mais sous les bombes, comme nous. J'aurais voulu qu'il voie la ville en ruine et surtout les cadavres de ceux que les siens assassinaient. J'aurais voulu qu'il connaisse notre vie, sans eau, sans chauffage, sans nourriture, lui, qui, la mission terminée, dormait dans un bon lit, la panse pleine. Je décidais finalement d'en parler à grand-père. Je repris le chemin de la ville. Grand-père était avec son commando de déblaiement. Surexcitée, je lui comptais ma découverte. Il me dit tout joyeux : enfin nous avons un prisonnier ! Je ne sais quel prétexte il trouva pour convaincre l'officier qui surveillait le secteur de le laisser partir. Arrivés à la forêt, nous retrouvâmes notre prisonnier. Il semblait mal en point et geignait. Grand-père le mit en joue avec son fusil pour lui faire comprendre qu'il devait se tenir tranquille. Ni grand-père ni moi n'étions capable de monter à l'arbre pour le délivrer. Grand-père coupa une longue branche et y fixa sa baïonnette. Il entreprit de couper les liens de l'aviateur. Je ne sais pas comment il fit, mais petit à petit, les cordes glissèrent et l'homme descendit vers le sol. Soudain, il se libéra et s'affala dans les fougères. Il bougea précautionneusement, décrocha son harnais, et se mit assis. Il roulait des yeux terrorisés. Il balbutiait des mots que nous ne comprenions pas. Grand-père lui donna un peu d'eau, tout en le menaçant avec sa branche-baïonnette. Comme je l'espérai, grand-père eut une idée géniale. Il y avait dans le cimetière tout proche plusieurs caveaux abandonnés très profonds. Ce serait un cachot parfait pour notre prisonnier et il verrait ce que c'est un bombardement vu du sol. Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous coupâmes rapidement à travers les bois pour rejoindre le cimetière. Notre prisonnier boitillait devant nous. Grand-père le guidait à petits coups de baïonnette. Au fond du cimetière, il y avait un vieux caveau surmonté d'une sorte de petite chapelle. La serrure rouillée céda sans effort. Dans la chapelle, une trappe permettait d'accéder au caveau. Nous y fîmes, non sans peine, descendre notre prisonnier par une sorte d'échelle de fer. Notre aviateur semblait résigné, probablement à bout de force. Nous bloquâmes la trappe au moyen d'une grosse barre de fer. Grand-père et moi échangeâmes un sourire complice. Notre prisonnier était en sécurité, même si nous, nous risquions la mort. Je repris ma bicyclette et fonçais vers la maison. J'y pris une couverture, un peu de pain rassis et de l'eau dans une bouteille. À mon retour au cimetière, je trouvai grand père endormi sur une tombe. Nous ouvrîmes la trappe et donnâmes couverture et nourriture à notre aviateur. Il se précipita sur la bouteille d'eau. Grand-père lui trouva un vieux seau pour ses besoins. Nous rentrâmes en ville, espérant que les avions de mort reviendraient vite pour faire subir à notre prisonnier son premier vrai bombardement.
Il n'en fut rien. Les bombardiers s'obstinaient à ne pas revenir. Seuls les petits avions continuaient à nous harceler. Grand-père et moi nous nous relayons pour nous occuper de notre aviateur. Je n'ouvrais jamais la trappe, me contentant de glisser les provisions par une planche cassée.
À l'école d'infirmière, on nous avait demandé de ne plus venir et d'attendre à la maison. La fin était proche. Mais que faire de notre prisonnier ? S'il était découvert, nous serions fusillés.
Un matin, grand-père arriva à la maison tout excité. La charrette aux cadavres avec les deux travailleurs attendait dans la rue. Il me dit que les deux hommes avaient décidé de rejoindre les leurs sur le front à quelques dizaines de kilomètres. Ils prévoyaient d'accrocher à la charrette un drapeau blanc dès qu'ils seraient hors de vue. Les officiers qui surveillaient les travaux de déblaiement avaient tous disparu. Grand-père avait persuadés les étrangers d'emmener notre prisonnier en échange de son silence. Nous en serions débarrassés sans que personne n'en sache rien. Tant pis pour la leçon que nous voulions donner à l'aviateur. Je suivis la carriole à bicyclette en direction du cimetière. Il faisait un temps magnifique. L'herbe des prés avait sa couleur de printemps. Au cimetière, toujours sous la menace du fusil de grand-père, nous fîmes sortir le prisonnier. Ses yeux clignaient sous la lumière du soleil. Il sentait très mauvais. L'un des étrangers lui parla dans sa langue, nous le vîmes sourire pour la première fois.
Il rendit sa couverture à grand-père puis s'installa avec les deux travailleurs dans la charrette. Le fouet claqua et le véhicule s'ébranla vers l'ouest. Nous les regardâmes s'éloigner. Le cheval, au petit trot, soulevait un nuage de poussière. Soudain, le vrombissement d'un avion déchira l'air calme. Instinctivement, je rentrai la tête dans les épaules et fermais les yeux. Quand je les rouvris, je vis l'avion, brillant d'un éclat métallique, qui piquait vers la charrette. L'un des hommes dans la charrette s'était levé et agitait un grand tissu blanc. Nous pensions que l'avion se contenterait de les saluer d'un battement d'ailes, il n'en fut rien. Nous vîmes de la fumée sortir de ses ailes. Il tirait sur la charrette. Celle-ci disparut dans le nuage de poussière provoqué par les impacts des projectiles sur le chemin. L'avion remonta rapidement. Il vira sur l'aile, puis piqua à nouveau. Il ouvrit le feu longuement, remonta et disparut à l'ouest. J'espérais encore voir le cheval émerger du nuage de poussière en trottinant. Quand le nuage de poussière se dissipa, nous vîmes la charrette renversée sur le bas-côté. Le cheval gisait immobile, couché sur le flanc, les pattes raidies. Je pris ma bicyclette et roulais vers l'attelage renversé. À l'approche de la charrette, je mis pied à terre et avançais avec précaution. Le cheval était couvert de sang. Les balles l'avaient totalement éventré, ses entrailles fumantes sortaient des déchirures. Les trois hommes étaient étendus dans le fossé, face contre terre. L'un d'eux avait encore son drapeau blanc à la main. Tous les trois présentaient de larges blessures. Leur sang coulait sous eux. Ils ne bougeaient pas. Je fis du bruit, n'osant pas les toucher. Aucune vie ne se manifesta. Ils étaient morts sous les balles de leurs frères.
La ville fut prise dans les jours qui suivirent. Il y eut très peu de résistance. Nous changeâmes de monde. Il y avait de nouvelles affiches collées sur les murs nous informant de ce que nous devions faire. Tous ceux qui le pouvaient étaient réquisitionnés pour déblayer les rues. Les magasins étaient fermés et c'est l'armée ennemie qui nous distribuait la nourriture. Il y en avait peu et il fallait faire la queue pendant des heures pour obtenir quelque chose.
Les soldats ennemis étaient différents des nôtres. Leurs uniformes d'un triste brun semblaient trop étroits pour eux. Ils mâchaient tous une sorte de gomme. Ils parlaient et riaient très fort. Nous les trouvions vulgaires et sans intérêt. Il y eut bien sûr des pillages, beaucoup trop de viols et des exécutions sommaires. Nous, les jeunes filles, ne sortions jamais, nous restions cloîtrées dans nos maisons meurtries et closes. On se gardait bien de se montrer, même à la fenêtre.
Les semaines, les mois passèrent dans un semblant de vie. Nos hommes commencèrent à rentrer, du moins, les blessés. Les autres, s'ils survivaient aux camps, à la malnutrition et au typhus, ne rentreraient que bien des mois plus tard. Tous avaient terriblement vieilli. Mes deux frères ne réapparurent qu'à l'automne de l'année suivante. L'école d'infirmières rouvrit. Le pays avait un besoin urgent de nous. Ni grand-père ni moi ne parlâmes jamais de notre prisonnier et de son triste sort. L'eau revînt un jour toute seule dans nos maisons, le tram jaune circula à nouveau, signe du retour à la vie normale. Je tournais définitivement et sans remords la douloureuse page de la guerre.
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Une page d’histoire de l’autre coté qui se lit comme un début de roman , superbe .

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