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Une histoire pour un baiser,

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Alain Derenne

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_ Et comme histoire d'amour, me demanda au cours de notre discussion, Ghislaine, une ancienne copine d'enfance retrouvée et avec qui je prenais un café au « Royal », petit café place de la Nation ou dans notre jeunesse nous nous retrouvions presque tous les jours en fin de journée copains et copines, les uns, les autres, jamais où rarement les mêmes, ayant toutes et tous des écoles et des vies différentes, mais nous aimions nous retrouver et refaire le monde, échanger des paroles qui souvent n'avaient de sens que pour nous, notre vie d'alors quoi, et cette copine retrouvée était un peu poétesse et surtout très sensible au monde qui nous entourait...
_ Alors, que me racontes-tu de toi, de ta vie d'aujourd'hui, de tes amours ?
_ Tu sais, les histoires d'amour sont ou bien fausses ou bien vraies, mais on ne raconte que les fausses, quant aux vraies, lorsqu'on a le bonheur d'en avoir une à raconter, on la garde pour soi, car c'est souvent un trésor bien trop précieux pour être étalé au grand jour, je vais pourtant te raconter une histoire simple et courte mais qui n'est pas pour moi une histoire d'amour, mais une histoire qui m'a laissé un souvenir à la fois doux et amer, l'histoire d'une jeune fille que les ans et une vie entière ne pourra effacer de mon cœur...J'étais jeune interne à l'hôpital Hôtel-Dieu de Paris en pneumologie salle saint Augustin, et aux fatigues liées à la préparation du concours de l'internat des hôpitaux s'était joints un chagrin de famille, en même temps que ce concours, j'ai perdu mon Papa, j'avais le sentiment d'être à un tournant de ma vie, je sentais les idées qui m'étaient chères m'obséder, la moindre contradiction m'exaspérait et me rendait malade pour la journée, et cela sans raison aucune, surgissait alors des crises de découragement et de grand désespoir, des crises tout intérieures, un état maladif dont je fus long à m'en remettre...
Un jour à l'hôpital, on amena dans mon service une jeune fille d'une vingtaine d'années à peine, je l'examinai comme les autres, sans pour elle plus d'attention tout d'abord, elle en était à une période avancée de la tuberculose, on lui donna un lit en début de salle commune, là deux petites chambres de deux lits chacune juste en face du bureau des infirmières et de la surveillante, je n'eus aucune hésitation en l'auscultant, je pensais qu'il serait difficile de la sauver, avec l'avancée de la maladie elle n'en avait plus pour beaucoup de temps avec nous, son mal était là à la ronger, je ne pouvais qu'adoucir sa fin avec des antibiotiques, juste retarder le dénouement de quelques jours tout au plus...
Elle avait dû avoir une jeunesse bien triste, des privations qui l'avaient anémiée et ainsi offert à la phtisie une proie bien facile, elle en était si maigre que l'on pouvait craindre que la bousculant un peu, elle eut pu se briser, il fallait être bien solide pour qu'en la voyant ainsi, ne pas en pleurer, elle posait sur nous personnels soignants ses grands yeux pleins de tristesse et en même temps plein de remerciements, elle sentait en elle la vie qui la fuyait mais avait tellement foi en nous...
Le mal fit des progrès rapides et en peu de tempos même avec mes efforts, dépassèrent mes prévisions...
Un soir où je passais près de sa petite chambre lors de ma garde, j'ouvrais la porte et jetais un petit coup d'oeil à notre jeune malade et j'eus le cœur serré de la voir si pâle, croyant qu'elle dormait, mais non, car une fois à la porte pour continuer ma visite, elle m'appela tout bas avec une petite voix tremblante et pleine d'hésitation, je m'approchais de son lit et lui demandais en lui prenant la main d'un geste plein de tendresse si elle se sentait plus mal et si elle avait besoin de quelque chose, elle secoua la tête négativement et me dit, plus bas que l'instant d'avant...
_ J'avais quelque chose à vous demander, quelque chose de très particulier, vous serez étonné et peut-être même vous moquerez-vous de moi ?
_ Mais non petite Cécile.
_ Ou bien vous aurez une mauvaise opinion de moi, ce que je veux vous demander est tellement bizarre.
Comme je ne disais rien, elle continua d'une voix plus rapide, de peur d'être surprise par une soignante qui entrerait soudain dans la petite pièce et entende ce qu'elle voulait me dire.
_ J'ai dans ma campagne un fiancé que je n'ai pas revu depuis fort longtemps, et c'est fou comme il vous ressemble, alors j'ai pensé, mais c'est un peu fou, à me laisser croire que c'est lui que j'ai près de moi et de me laisser vous embrasser comme je l'embrasserais s'il était ici à votre place.
Après avoir avoué ces mots, elle se mit à rougir, ce qui lui donna un teint de jeune fille en pleine forme, puis elle cacha son visage sous les draps par un mouvement de pudeur naïf et touchant, pour moi, pas question de sourire, tant cet instant hors du temps me paraissait grave et fort, tant la pauvre délaissée m'inspirait pitié, je me sentis tout retourné par cette demande, elle qui ne vivait peut-être que ces derniers jours parmis nous.
Elle me regardait avec dans les yeux une supplication pleine d'angoisse...je me penchais vers elle, comme pour l'ausculter et dans un mouvement qui aurait été délicieux s'il n'avait été si triste, elle passa ses bras autour de mon cou et collant ses lèvres aux miennes qui ne se refusèrent pas, elle ferma les yeux et m'embrassa, puis elle se laissa retomber sur son li, un sourire illuminant son visage, elle me remercia des yeux, mon baiser lui avait redonné un peu d'énergie...
Ce que je cru, car le lendemain lors de ma visite de staff, son lit était vide, la surveillante m'apprit qu'elle s'était éteinte en fin de nuit, au moment où le jour se léve, avec sur le visage « un sourire ».
Tu sais Ghislaine, même encore aujourd'hui, lorsque le jour se léve, je ressens en moi le baiser que je lui ai offert, eh oui, il y a des histoires qui ne sont pas d'amour, mais qui sont l'Amour...tu vois elle est là, dans mon cœur et je pense à elle toujours.

PS : Je n'ai jamais été médecin, mais à cette époque, simple agent hospitalier année 73, j'ai connu cette petite (ce n'est pas son vrai prénom) et elle était en salle commune non en petite chambre double, je passais souvent la voir avant de quitter mon service, elle était si contente d'avoir une visite, à part les médecins, infirmières et soignantes, nous ne nous sommes jamais embrassé, ça c'est pour l'histoire, mais comme j'ai été triste lorsqu'elle nous a quittés...

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Isabelle Lambin · il y a
J'en ai les larmes aux yeux...
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Alain Derenne · il y a
Merci Isabelle, Moi aussi j'ai eu les larmes dans le cœur, triste le mec., il y a longtemps mais je pense à elle quelquefois, sont visage est là, gravé pour toujours.
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Geny Montel · il y a
Une histoire bouleversante.
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Alain Derenne · il y a
Oui ...
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Sylvie Franceus · il y a
Alain... faut me prévenir quand tu proposes une lecture de cette intensité... parce que, là... bé... je suis à ramasser à la petite cuillère. Ton texte est tellement beau que je ne l'abimerais pas avec mes mots. Juste, tu es une belle personne.
Merci. Merci.

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Alain Derenne · il y a
Merci merci fé, j'en ai quelques autres du même type de mouture, je posterai plus tard, j'ai aussi posté pour le prix St Valentin "une botte de radis", bonne journée Sylvie
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Alain Derenne · il y a
Oui, tu as lu les radis, pardon j'avais pas vu, ni bu pour l'instant ( le tout en u )
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Maggydm · il y a
J'aime ce baiser. J'aime cette histoire. Le fond, la forme, la tendresse, le respect, ... merci pour tout cela. Merci.
Ps quelques coquilles.

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Alain Derenne · il y a
Où, dis moi où, j'ai un correcteur qui fait mal son boulot, merci
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Maggydm · il y a
Je crois à la fin vrais prénom vrai j'enlèverai le s. Et faute de frappe "elle étair si contente". Fautes de frappe pas gênantes du tout. Bonne soirée
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Alain Derenne · il y a
Merci Maggydm bonne soirée
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