Une Histoire de fous

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Auteur pour Nectar d'Acide (compagnie de théâtre toulousaine). Théâtre à disposition sur http://theatreajouer.f  [+]

Le meurtre n'avait étonné personne. Les fous ne meurent jamais naturellement. Il faut toujours qu'ils se tuent ou que quelqu'un les tue. C'est exaspérant un fou. Pour soi comme pour les autres. Ce fou-ci était pourtant quelqu'un d'étonnant, comme tout fou soit, mais différemment. Le fou normal, quoi que cette expression puisse véhiculer de stupidité, est quelqu'un dont le comportement est au-delà des normes en vigueur, trop au-delà pour n'être considéré que comme un simple usage de libertés individuelles.

En un mot comme en cent, le fou normal est trop anormal pour ne pas être gênant. On l'enferme donc, pour son propre bien, comme on dit. Pour son propre bien, c'est-à-dire pour éviter qu'il n'aille trop à l'encontre de notre bien à nous, gens normaux, pour éviter, tout simplement, qu'on ne lui en mette une. Le fou qui nous intéresse, celui tout du moins que le narrateur de cette nouvelle veut faire passer pour intéressant, en avait reçu plus d'une. Selon les rapports de la police, il avait même été battu à mort. Et je peux vous dire, moi qui écris ce récit, que le cadavre n'est pas joli à imaginer. Mais je vous en épargne la description.

Ce fou-ci avait suffisamment exaspéré les gens normaux pour recevoir un traitement relativement extrême, comparé à celui que peuvent recevoir d'autres fous. Aussi des voix s'élevèrent pour que l'on protège mieux les fous. D'autres répondirent que, compte tenu de la difficulté qu'avait l'auteur de cette nouvelle à imaginer le corps de ce fou, ce fou s'était sans doute fait tuer par un autre fou. Ou par plusieurs fous. Un règlement de compte de fous en somme. "C'est de la folie !" s'écrièrent les voix qui avaient voix au chapitre. "Justement." avaient répondu les voix qui avaient ouvert la voie à ces prétendues folies.

Comme toujours dans ce genre d'affaires, l'opinion publique n'aidait pas vraiment à la résolution de l'énigme. C'est pour cela que l'inspecteur Simons, dont le nom se prononçait, d'après lui, à l'américaine alors qu'il se prononçait en réalité à l'armoricaine, le policier étant le dernier né d'une famille vendéenne de souche dont un ancêtre aimait bien l'Armorique, parce qu'il pensait que c'était la terre où l'embrun marin caressait les cheveux des chevaux, confondant Armorique et Camargue, il faut dire que l'ancêtre n'était pas un Homme particulièrement futé et il faut préciser que ses descendants ne le furent pas plus, était perdu. C'est pour cela que l'inspecteur Simons était perdu, comme le lecteur perdu parmi les virgules incessantes. Et ce parce qu'il lisait incessamment les journaux.

Le journal, terme qui remplaça par l'usage celui de gazette, est une invention Strasbourgeoise datant du début du XVIIème siècle permettant d'informer une population sur des thèmes sans importance et de redire ce que tout le monde sait déjà sur les thèmes importants. Il semble évident, à la lumière de ces informations nouvelles, que le journal n'est pas, pour un policier, le meilleur moyen de s'informer de l'avancée de sa propre enquête. Pourtant c'était comme cela que travaillait l'agent Simons. Des années de métier l'avaient entraîné à dire tout ce qu'il savait aux journalistes. Ceux-ci, habitués aux policiers qui en disaient le moins possible, faisaient des extrapolations aussi tordues que les spirales de leur bloc-notes. La première vertu d'un journaliste est de savoir imaginer plus que de savoir s'informer, et l'agent Simons s'en nourrissait.

Son travail commençait le lendemain de l'ouverture de son enquête, lorsque les quotidiens, c'est-à-dire les journaux journaliers, ce qui pourrait être un pléonasme mais à cause de l'usage ne l'est pas - les mots sont assiégés et seront eu à l'usage plus qu'à l'usure - se perdaient dans leurs hypothèses vaseuses, marécages d'abus extrapolatoires, nauséabonds étangs boueux et porteurs de miasmes de la triste imagination humaine, gargantuesque pour tout ce qui touche de près ou de loin au corps meurtri. C'est-à-dire, dès le lendemain, à l'ouverture des kiosques à journaux.
L'agent Simons se réveillait aux aurores, vers onze heure moins le quart pour acheter tous les journaux suffisamment locaux pour traiter de son affaire, c'est-à-dire, fort heureusement, bien peu. Ensuite, après s'être octroyé une pause à la boulangerie en face du kiosque pour manger une chocolatine en fumant une cigarette, l'agent Simons rentrait au commissariat à pieds, pour ne pas utiliser inutilement une voiture qu'il n'avait pas, et arriver quelque peu avant l'ouverture de la cantine.

Il montait jusqu'au bureau de son chef, un homme plutôt athlétique, qui avait fait, disait-il, toutes les grandes guerres depuis la Commune de Paris. En cela il entendait qu'il était toujours resté dans son bureau parisien et que de là, il avait contribué à toutes les grandes guerres policières. Contre les pédophiles, les dealeurs, les kidnappeurs et les mauvais payeurs aux horodateurs. Comme à son habitude, le commissaire regardait fixement la carte fixée derrière son bureau, représentant un Paris constellé de punaises de quatre couleurs différentes, en cherchant à savoir si sa ville était envahie par les pédophiles ou les mauvais payeurs aux horodateurs suivant ce que représentaient les punaises violettes et les rouges, qui par ailleurs étaient respectivement bleues et vertes. Car le commissaire était un daltonien contrariant, c'est-à-dire un de ceux qui ne voyaient pas en quoi c'était forcément eux, les daltoniens, qui avaient un problème, et pourquoi ce ne seraient pas aux autres à s'adapter à leur code de couleurs à eux. Tout le commissariat s'efforçait donc de considérer que le bleu était violet, le vert, rouge, le rouge, vert et le violet, bleu ce qui ralentissait quelque peu le travail des hommes en violet, en bleu, enfin des uns et des autres.

Mais le commissaire était un homme respectable car il avait été compagnon de chambrée de l'actuel préfet de la Seine pendant son service militaire et que tous deux avaient pénétré le bureau de leur officier pour voler sa bouteille de Whisky. Peut-être eut-il été plus malin de leur part de ne pas la boire directement dans le bureau, mais le flot impétueux de la jeunesse les gouvernait alors si bien que ce genre de considérations passaient pour stupidement immatures. Ils eurent droit à quinze jours de cachot pour leur acte téméraire qui renforça plus fortement leur amitié que ne le fit leur cuite monumentale. L'amitié se forge plus dans la souffrance que dans l'ivresse, comme le dira quelques années plus tard une prostituée spécialisée dans le sadomasochisme cultivant de grands liens d'amitié, malheureusement à sens unique, avec ses clients. Aussi le commissaire était un Homme que l'on écoutait très attentivement et auquel on accordait le plus grand respect.

Ce jour-ci il paraissait en forme, car à aucun moment l'agent Simons ne le vit ne serait-ce que tressaillir alors qu'il fixait la carte constellée. Il était tout ce qu'il y a de plus parfaitement immobile. Même sa chevelure, un anneau de cheveux blancs mi-longs autour de leur centre dégarni, semblait ne pas vouloir esquisser le moindre mouvement. Seule sa moustache, blanche également, semblait s'agiter de tics discrets mais facilement repérables par l'agent Simons habitué à déceler les signes de nervosité chez les mauvais payeurs aux horodateurs et autres criminels endurcis.

"Heum Heum, fit l'agent en toquant légèrement à la porte ouverte
- Oui agent Simons ? dit aussitôt le commissaire d'une voix usée par l'habitude, l'agent Simons, ce que le commissaire prononçait à sa façon, malheureusement non descriptible par le narrateur qui s’en excuse, toquait toujours à la même heure à son bureau pour dire que son enquête avançait monsieur et qu'il allait la continuer après manger, parce qu'il était l'heure et que manger c'est tout de même mieux quand ce qu'on mange est chaud non ?
- Mon enquête avance monsieur, je la continuerai après manger parce qu'il est l'heure et que manger c'est tout de même mieux quand ce qu'on mange est chaud non ?
- Sans doute agent Simons"

Le commissaire répondit cette phrase de façon atonale. Des années que le même manège durait, et cela lui avait perdre toute intonation. La surprise et l'amusement avaient fait rapidement place à l'exaspération qui avait petit à petit disparue pour ne laisser qu'un manque d'enthousiasme profond. Un Homme un tant soit peu perspicace aurait identifié un signe évident de dépression. L'agent Simons ne le fit jamais.

Bien que cela n'ait aucun lien avec l'histoire en train de se dérouler au fil de la lecture du lecteur, l'auteur et le narrateur ont d'un commun accord trouvé utile de préciser que le commissaire n'allait pas bien. D'ailleurs, une semaine plus tard, son aventure étonna tout le monde au commissariat. "Pourtant il pétait la forme" se dirent les représentants de l'ordre repensant à la bombonne de cinquante litres de gaz qu'il avait porté seul chez lui, au quatrième étage, sans ascenseur, alors même qu'il n'avait pas de gazinière. Son suicide au gaz tomba à point pour expliquer cet étrange comportement, que les Hommes prenaient pour un exercice physique comme un autre.

Ignorant tous ces évènements puisqu'ils n'auront eu lieu qu'une semaine après ceux qui l'occupaient alors, l'agent Simons prit son plateau de cantine sur lequel étaient imprimés les différents usages du futur antérieur. Temps dont les policiers n'avaient jamais entendu parler, et l'auteur de cette nouvelle sans doute trop peu. Il prit une entrée puis un plat puis un dessert ce qui est tout ce que l'on attend d'un individu dont le comportement est normal dans une cantine qui propose des entrées, des plats et des desserts. Puis il s'assit à une table qu'il décréta dès lors sienne, bien qu'il s'assit sur une chaise, en face de la table, ce qui finalement revient au même, puisque les deux furent dès lors siennes. Alors n'écoutant que son courage, tel un héros américain que l'on prend en photo, il planta son plateau comme on pose un drapeau, pour affirmer sa possession pleine et entière de la présente table. Et il commença à manger en s'attaquant tout d'abord à son entrée, ce qui est de moins en moins normal de nos jours où les fous contrôlent tout, préférant garder leur entrée pour ouvrir le dessert.

Alors, quelque chose d'étonnant se produisit. Un homme que l'agent Simons ne connaissait pas s'assit en face de lui. L'homme était de taille moyenne, plutôt fin, il avait les traits tirés, le visage creusé, des cernes presque noires, de petits yeux vaguement bleus qui semblaient ne pouvoir se fixer sur aucun de ceux de l'agent Simons, et qui faisaient constamment la navette de l'un à l'autre à une vitesse un peu trop ahurissante pour l'agent, qui soutint tout de même son regard. L'homme portait une veste de cuir noir plutôt usée, une chemise vaguement boutonnée qui un jour fut peut-être blanche, et de longs cheveux noirs qu'il ne prenait apparemment pas la peine de coiffer. L'auteur tient ici à rassurer son lecteur, le fait qu'un individu aussi étrange puisse entrer sans problème dans la cantine d'un commissariat ne met pas en péril le travail des forces de l'ordre. Seulement, il faut les comprendre, ils sont de plus en plus nombreux donc, de fait, les cantines sont de plus en plus bondées et le nombre de policiers en civil est lui aussi croissant. Ainsi, si un homme entre dans un commissariat avec suffisamment d'assurance, on le laissera aller où il veut, on supposera d'emblée que c'est encore un petit nouveau ou un agent de terrain qui rentre tout juste d'une mission d'infiltration dans le milieu dangereux des mauvais payeurs aux horodateurs.

"Je suis de ceux que vous recherchez, fit l'homme d'une voix calme sous laquelle perçait une hystérie contenue, comme peut peut-être être calme le sol d’un désert quand des bombes atomiques explosent en son sous-sol.
- Je ne recherche personne, je mange, répondit sans mentir l'agent Simons
- C'est ça, enchaîna l'autre, faites le malin. Que vous m'écoutiez ou non, je m'en fous, je vous donne ce conseil : abandonnez. Vous ne faites pas le poids.
- Ce ne sont pas trois tranches de rosette qui me feront peur, s'esclaffa l'agent, sincère
- Comme on dit, inspecteur, continua l'individu relativement suspect, rira bien qui rira à la fin
- La faim ce n'est pas drôle, blagua brillamment l'agent Simons, c'est pour cela que je mange
- Nous vous aurons prévenu, dit calmement l'homme
- Un prévenu de plus au commissariat ! conclut merveilleusement l'agent Simons."

L'homme s'en alla, laissant l'agent finir tranquillement sa rosette. Il le fit sans problème et se dit que, tout de même, ces agents de terrain en civil sont des gens bien étranges. Il finit d'ailleurs tout ce qu'il y avait de mangeable sur son plateau avec la même réussite. Il alla ensuite prendre un gobelet en plastique, le remplit de sucre et l'aromatisa au café puis sortit pour aller fumer une cigarette, lisant les journaux et mangeant son sucre au café.

Il rejeta rapidement les quelques quotidiens qui se contentaient de restituer fidèlement ses propos, trouvant ceux-ci mortellement ennuyants et jurant contre l'incapacité de ces gazettes à l'aider dans sa quête de la vérité. D'autres avaient choisi de publier l'article d'un quelconque philosophe quelconque citant Heidegger, Nietzsche, Kierkegaard et sa coiffeuse, qui avait également un nom compliqué, pour demander à ce qu'on protège mieux les fous. Il n'y a rien de pire que les philosophes locaux en termes d'inepties métaphysiques et l'agent Simons le savait, bien qu'il ne lise jamais ce type d'article. L'instinct policier sans doute. Venaient ensuite les théories nouvelles. A vrai dire, la théorie nouvelle puisqu'il ne restait plus qu'un journal qui traitait de l'affaire.

Celui-ci couchait sur le papier les craintes de tout le monde, osait dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas, ne craignait pas de déclencher la panique aux noms de la liberté de la presse, fondement de la démocratie libérale et rempart contre le marxisme, le bolchevisme, l'anarchisme, et la disparition des horodateurs. Bref, c'était, selon l'agent Simons, le meilleur des journaux, lui qui détestait le marxisme, le bolchevisme et l'anarchisme, sans avoir jamais entendu parler de Proudhon et sans imaginer que Lénine, Staline, Mao, et Marx n'étaient pas qu'une bande de copains étudiants, simplement désireux de mettre le bazar en refusant de payer ce qu'ils leur devaient aux horodateurs, horodateurs que l'agent Simons adorait.

La théorie était celle de la mafia de la folie. Le meurtre, par son extrême violence laissait penser qu'il s'agissait d'un règlement de compte. Un Exemple, comme la mafia le faisait, c'est-à-dire avec un E majuscule. La victime étant un fou, il semblait tout à fait logique au journaliste et au lecteur qu'était l'agent Simons que ce soient des fous qui aient tabassé l'un des leurs. La théorie prit tout son sens dans l'esprit du représentant de l'ordre qui se trouva si excité par le nouveau tournant que prenait son affaire qu'il ne se rendit compte qu'il avait mâché sa cigarette que lorsqu'il tenta de fumer son sucre. Toute son énergie fut alors dirigée vers le démantèlement de cette folle organisation qu'il traqua sans relâche durant deux jours.

Au terme desquels, il ne vint plus au travail. Ce ne fut qu'après la mort du commissaire et son remplacement par un jeune coq tout droit sorti de l'école que l'on remarqua son absence. On essaya de le joindre sur son portable, sur son fixe, par mail, par Facebook, par fax et par courrier mais rien n'y fit. Le nouveau commissaire décida alors d'envoyer deux hommes chez l'agent Simons pour aérer, avec interdiction de fumer, au cas où lui et l'ex commissaire avaient décidé de "sauter par la même fenêtre". Cette expression qu'employa le jeunot qui leur servait de chef, les hommes ne la comprirent pas, puisque l'ex commissaire n'avait, de toute évidence, pas sauté par la fenêtre. Curieusement, ce fut cette incompréhension qui ancra le respect pour leur supérieur au fond des cœurs des hommes ce qui lui permit de diriger brillamment le commissariat des années durant, puis de monter les échelons à grands coups d'expressions incompréhensibles jusqu'aux sommets du pouvoir : Le Ministère De L'Intérieur.

Les deux hommes trouvèrent facilement l'agent Simons mais s'ils durent aérer, ce ne fut qu'à cause de l'odeur. La cause de la mort du pauvre représentant des forces de l'ordre n'était pas le gaz mais, comme le pensèrent immédiatement les deux hommes, et comme le confirma plus tard le médecin légiste, l'entonnoir que quelqu'un lui avait enfoncé dans le haut du crâne. On ne trouva rien chez lui permettant de retrouver le coupable de ce meurtre, à part une inscription faite au couteau sur le linoléum de la cuisine, et l'entonnoir. A cause de celui-ci, on incrimina la voisine de l'agent Simons qui en employait un régulièrement pour mettre les sachets en papier de sucre en poudre dans des bocaux en verre. Cependant on la relâcha faute de preuves, au grand dam des policiers convaincus que justice n'avait pas été rendue. La femme fut retrouvée assassinée quelques jours plus tard, une matraque enfoncée dans le crâne. L'assassin court toujours malgré les efforts des forces de l'ordre.

L'inscription, elle, ne mena nulle part. Elle ne disait que ceci :

"Il faut laisser à la folie sa part de mystère."
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