Une histoire d’amour

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Image de Printemps 2021
La neige recouvrait tout. Effaçant les moindres reliefs par des chutes répétées. Nivelant les repères, les traces sur le sol, les pistes. La forêt était blanche, blanches les montagnes, blanc le ciel du jour. L'univers entier à perte de vue, des pics lointains à la vallée forestière, était blanc. Et silencieux. Le vent qui avait hurlé dans les arbres toute la nuit était tombé depuis l'aube. Pas un froissement de brindille, à peine parfois le bruit ouaté des paquets de neige qui se détachaient des arbres, pas un cri d'oiseau, et l'eau qui courrait encore était enfermée sous des épaisseurs de glace, elles-mêmes recouvertes de neige.
Et dans ce silence figé, le hurlement de la louve roula dans la vallée, se répercutant de pics rocheux en sombres gorges. Le long chant de la vie et de la mort venant en répons à son propre écho, remplissant d'un seul coup l'espace de terreur et de froid. Un cri grêle, que l'on aurait pu prétendre anémié, mais qui vibrait d'une telle volonté, d'une telle certitude, qu'il réduisait les autres vivants à des blocs de peur tremblante, n'ayant plus que le désir panique de se cacher au plus profond de la terre pour échapper à ce cri mortel, à cet appel, les mâchoires de la Louve pour dernière étreinte.
— Il va falloir y aller ! 
— Oui... Ils se sont rapprochés, tu crois pas ?
— Je ne sais pas, avec la neige... Je ne sais même pas combien ils peuvent être.
— Bon, marchons, je commence à geler.

Les deux hommes se relevèrent lourdement, chargèrent leurs sacs à dos, puis, l'un derrière l'autre, s'enfonçant à mi-jambe dans la neige récente, reprirent péniblement leur marche vers le Sud, vers la civilisation, la chaleur, les hommes qui devaient être quelque part là-bas, à combien d'heures, de jours, à combien de pas ?
Déjà cinq jours s'étaient écoulés depuis que le bimoteur, plaqué au sol par la tempête, les avait livrés à la montagne et au froid. Trois jours et quatre nuits d'horreur blanche et hurlante, serrés l'un contre l'autre au fond de la carlingue éventrée à lutter pour maintenir dans leur corps cette lueur vacillante de vie. Et plus de trente heures de marche presque continue vers ce but intangible, la Base Sud, leur dernière chance.

La louve, assise sur sa queue, la langue rouge, pendante par-dessus les crocs, les regardait s'éloigner. Deux taches noires sur la neige, deux points de chaleur, de mouvement, de vie. Elle releva le museau, huma l'air qui portait encore la trace des hommes à cette distance. Le pelage de son échine se hérissa d'un coup. Elle coula son corps maigre derrière le promontoire de roches, effleurant à peine la neige de ses pattes, et disparut dans l'ombre du sous-bois.

L'homme qui marchait en tête s'arrêta, indiquant à son compagnon la direction qu'il leur fallait prendre. Une paroi escarpée coupait leur marche vers le sud. Il dépouilla sa main des chiffons qui la protégeaient du froid, et se saisit d'une boussole pendue à son cou par une chaîne de fer. Les deux hommes, tête contre tête, regardaient le cadran où la minuscule aiguille d'acier bleui se stabilisait en roulant sur son axe. Ils se regardèrent quelques instants. Leurs sourcils, leurs barbes étaient couverts de stalactites blanches.

Le premier enfouit la boussole sous sa veste, l'autre eut un geste d'impatience.
— Ou on se paye l'escalade, ou on la contourne par là et on se rallonge de Dieu sait combien de kilomètres, si on ne se perd pas !
L'autre contempla un moment la montagne vierge, drapée de soie blanche.
— Je ne nous vois pas grimper ça et redescendre de l'autre côté. Il faut contourner.
— On s'arrête cinq minutes puis on décide de quel côté prendre, d'accord ?
— D'accord.
Aussitôt, ils se laissèrent tomber sur le sol, la neige se creusa pour recevoir leur corps éreintés. Au-dessus d'eux, le ciel étendait son uniformité blanche où le soleil absent ne donnait aucune idée du temps qui passe.
Le hurlement de la louve les fit se redresser d'un seul coup, la crainte à nouveau envahissait leurs yeux. Ils se remirent debout, les mots étaient inutiles, il fallait marcher, encore marcher. Ils abandonnèrent à regret le sud pour contourner la montagne, pour s'éloigner des chasseurs à leurs trousses.

La louve les suivit, de loin, silencieuse, une ombre noire, fugitive entre les arbres, se glissant sur leurs traces, les yeux, feux ternis par la faim, rivés à sa proie. Puis elle amorça un large demi-cercle dans la montagne pour dépasser les deux hommes. Son corps d'acier gris roulant, tanguant sur ses pattes, aiguille d'une boussole attirée par la vie.


Ils progressèrent vers l'ouest pendant plusieurs heures, se soutenant mutuellement, se faisant violence pour avancer de quelques pas de plus dans la neige collante qui leur gelait le corps, le souffle écourté à gravir des murs de roche, à descendre des pentes verglacées.
Et la louve toujours les suivait ou les précédait, les appelant, modifiant imperceptiblement leur marche harassante, infléchissant leur route par la force terrible de la peur. Son cri lugubre résonnant autour d'eux dans l'immensité blanche, intangible rabatteur.
L'homme s'arrêta brusquement, il tendit la main vers les arbres lointains, vers le cri. Trois détonations éclatèrent dans le silence, écho roulant dans le ciel gris, couvrant son cri de haine :
— Venez, venez qu'on en finisse !
— Arrête, hurla son compagnon, on n'a que cette arme !
— Tu m'emmerdes ! J'en peux plus. Tu comprends, marcher, marcher avec ces charognards de mort !
Il tira encore une fois vers le rocher noir, la balle fit voler un peu de neige. L'autre se jeta sur lui, tomba plutôt, il lui arracha le revolver des mains. Mais le froid, la fatigue, ses gestes étaient gauches, l'arme tomba, s'enfonça dans la neige. Il la ramassa, se retourna vers son compagnon, ahuri, désemparé, qui regardait sa main tendue, vide. Il s'agenouilla dans la neige, la tête enfouie dans les bras. Il pleurait, le corps soulevé de lourds sanglots. L'autre se relevait, il s'approcha de son compagnon et posa une main sur son épaule.
La louve courait encore de terreur, s'arrêta, se retourna et attendit là quelques instants, lisant le langage des odeurs. Sa langue rose lapa quelques flocons de la neige qui tombait à nouveau. Elle revint sur ses traces, vers les hommes, ses proies.
Le ciel déjà s'assombrissait, rendant le blanc de la neige presque bleu. Le hurlement de la louve se fit entendre juste derrière les deux hommes embrassés. Alors ils se mirent en marche, une fois encore.

La nuit bleue survolait le manteau de la neige, la neige blanche volait dans l'air acéré de la nuit. Les deux hommes marchaient, chaque pas était un arrachement. Il fallait extraire la jambe et le pied de soixante centimètres de neige, souvent à l'aide des deux mains liées sous la cuisse, ou en tirant sur les branches basses des arbres, en se poussant, se hissant mutuellement dans cette zone de fondrières dont ils ne voyaient plus la fin. Et la neige se durcissait déjà sur leurs épaules, leurs barbes, leurs cheveux, les uniformisant au paysage cotonneux, imprécis. Souvent, leurs yeux se rencontraient, échangeaient un regard de désespoir contre un signe d'encouragement. Une main qui se tendait pour aider, réconforter l'autre par une sourde tendresse.
L'homme sortit la boussole. La petite flamme verte de l'aiguille, les points cardinaux, marquèrent sa main d'une tremblante lueur verdâtre. Il tendit la boussole à son compagnon, enfouit sa main déjà paralysée par le froid.
— Tu vois, on dévie trop vers l'ouest ! Faut tirer vers la gauche !
— C'est à cause des loups !
— Les loups ?
— Oui, je crois qu'ils nous font tourner en rond ! Pour nous épuiser !
L'homme regarda la nuit autour d'eux. Il sentit son esprit se perdre dans les méandres hallucinants des tourbillons de neige, le livrant nu à la peur dévorante, insatiable. Il secoua la tête, faisant danser les aiguilles de glaces accrochées à sa barbe.
— En tout cas, on va prendre à gauche ! dit-il.
Ils obliquèrent résolument leur marche vers le sud, suivant la pente descendante, ils savaient que le froid leur interdisait tout repos. La nuit les absorba dans sa démesure, dont seule la lueur de l'aube, inexorablement lointaine, pourrait les tirer.
La louve les suivit à une distance respectueuse, sans un bruit, sans un cri, un ordre. Ils marchaient pour quelque temps, dans le droit chemin.
Vers la fin de la nuit, au plus terrible de leur lutte à mort contre le froid, l'épuisement, leur propre désespoir, elle lança un long aboiement, qui parut venir d'une autre vallée, comme si la meute s'était lancée sur une autre piste de chasse. Les deux hommes se regardèrent en souriant faiblement, trouvant absurdement dans ce faible espoir, le courage de marcher encore dans les heures blanches et noires de la tempête.

Le jour se levait, gris, métallique, glacial. Un rayon de soleil colorait de rouge et de mauve un sommet détaché dans le ciel, volant loin là-bas à l'horizon improbable.
Les deux hommes, en même temps, s'arrêtèrent enfin, regardant sans la voir cette touche de couleur inaccessible, qui déjà s'effaçait dans le gris et le blanc.
Les deux hommes, dans le demi-jour incertain, cheminaient au flanc de la montagne. Une esquisse de sentier au bord d'un à-pic glissant se terminant brusquement à quelques dizaines de mètres, dans le vide, la brume.
Ils marchaient par habitude, presque inconsciemment. Ils avaient, aux pires heures de la fatigue, passé le cap de la raison, de la volonté délibérée. Ils avançaient vers le sud, sans trop savoir pourquoi. Ils auraient tout aussi bien pu s'arrêter là, à cet instant, pour rien, pour changer. Même les hurlements espacés des loups, qu'ils percevaient encore, n'arrivaient plus à percer leur carapace de désespoir, pour leur inspirer la peur, le désir de fuir.
Leurs yeux brûlant de fièvre regardaient le sol, la neige, pour le premier, où de subtiles nuances de blancs, de lignes immatérielles, perpendiculaires à la pente, guidaient seules ses pas. Le second ne se fiait qu'aux jambes de son compagnon, machine précaire dont les milliers d'aller-retour se comptabilisaient quelque part dans sa mémoire traumatisée.
La louve, au-dessus d'eux, le corps roulé dans la neige, les regardait avancer. Elle gémit un peu, une plainte d'enfant souffrant, abandonné qui ne pleure que pour lui-même.
Les naufragés arrivaient à la fin de la paroi rocheuse, le premier percevait, déjà accessible, une grande étendue enfin plate, peuplée d'arbres noirs. Le plafond de nuages depuis un moment s'était levé. Soudain, il s'ouvrit, se déchira au-dessus de leurs têtes, et le soleil incendia le ciel et la terre. La neige devint une fourrure précieuse, brillante, satinée. Les coulées de glace, sur les rochers, claquèrent des millions de brasiers. L'air même prenait une couleur plus chaude, presque perceptible. Là-bas, dans les arbres, un oiseau poussa sa note aiguë, pure, magnifique.
Et la louve attaqua. Un éclair gris tomba sur le dos du deuxième homme. Il se retourna, incrédule, la gueule rouge de la bête à la hauteur de ses yeux. Il hurla. La louve fuyait déjà vers les arbres. L'homme déséquilibré glissa sur la neige, cherchant à se rattraper, battant le vide de ses bras. L'autre arrivait en courant. Un dernier pas, il hurla. Son compagnon roulait sur la pente lisse, ses mains, ses ongles griffaient le glacis de fer.
D'un coup, il bascula dans le néant. Une poussière de neige, dorée par le soleil, tourbillonna à sa suite dans la crevasse.
L'autre fixait hébété le bord du vide. Une image revint à sa conscience, une tache d'argent filant à la limite de son champ visuel. Un loup.
Il se retourna. Devant lui, près des premiers arbres, la louve, assise sur son train arrière, le fixait, la tête droite, la langue battant dans sa gueule au rythme saccadé de sa respiration.
Le visage de l'homme se déforma sous la poussée de haine. Il sentait le sang battre à son cou. Lentement, avec mille précautions, sans quitter des yeux la bête, il déroula les chiffons protégeant sa main droite, de ses doigts gourds, fouilla sous sa veste, il saisit le revolver chaud de sa chaleur. Puis allongea doucement le bras, l'arme dans la ligne qui courrait de ses yeux aux yeux du tueur. Le doigt appuya sur la détente.
L'explosion se répercuta plusieurs fois dans le silence.
La louve avait disparu.
L'homme se lança à sa poursuite en hurlant, s'inventant dans sa colère une nouvelle force. Le vide meurtrier défilait sous ses pieds. Il courut jusqu'aux arbres. Le plateau était désert.
Il suivit les traces nettes du loup qui zigzaguaient entre les arbres de plus en plus nombreux. La neige molle cédait sous le poids de sa course, il luttait de tout son corps, épuisé, aveuglé par la volonté de tuer, proie devenue chasseur.
Il tira ses dernières cartouches en une heure de course hallucinée. Sur les ombres, des fantômes de loups qui apparaissaient pour disparaître aussitôt à une distance inchangée devant lui. La louve l'entraînait dans son sillage, son parcours sinueux dans l'épaisseur de la forêt s'infléchissait immanquablement vers son but.
L'homme tomba en avant dans la neige. Il resta là quelques secondes, aveuglé, à bout de force, la gorge brûlante, un feu qui fusait dans ses poumons. Il roula sur le côté, puis s'assit. Il voyait les arbres, la terre, le ciel danser devant ses yeux traversés d'éclairs rouges. La louve gronda, puis aboya. L'homme grogna :
— Tu ne m'auras pas. C'est moi, c'est moi !
Il se releva dans un dernier effort, chancela. La louve se mit à tourner autour de lui, à distance respectueuse. Il fit trois pas vers elle, il sentit que cette volonté irraisonnée qui s'était tendue, tendue tous ces longs jours depuis l'accident si lointain maintenant, venait de se rompre. Quelque part en lui, quelque chose, un cri, une lumière venait de s'éteindre. Il chancela sur quelques mètres, eut un geste avorté vers le loup, tomba encore.
La louve le regardait, elle dilatait ses narines vers l'homme couché, immobile, elle hurla vers le ciel. L'homme la voyait vaguement à la limite de son univers basculé.
Le soleil éphémère passait déjà derrière les montagnes lointaines, empourprant la neige à l'infini. Les ombres s'allongeaient, s'opacifiaient.
Le froid paralysait tout mouvement. L'homme perdait lentement la connaissance du monde extérieur. Des images chaudes, lumineuses surgissaient dans le crépuscule de sa mémoire. Un visage oublié de femme se penchant au-dessus de lui dans la pénombre d'une chambre.

Un grand loup sortit des taillis derrière l'homme. C'était un vieux mâle, très grand, mais le corps maigre à l'extrême. Une de ses pattes antérieures n'était plus qu'un moignon, la chair cicatricielle encore rose. Ses yeux se posèrent sur l'homme maintenant inoffensif, puis se portèrent sur la louve, à l'opposé... Leurs yeux orange, impénétrables, fixes, s'animèrent doucement d'une lueur profonde, complexe, chargée de quelque chose que l'on aurait pu appeler de la tendresse.
Les deux loups, par-dessus la proie conquise, échangèrent un long, un profond regard d'amour.
La nuit effaçait les forêts, les montagnes, le ciel. À peu de distance de là, la carcasse de l'avion était à peine visible maintenant. La neige recouvrait tout.
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El Djibo · il y a
Très belle histoire d'amour. J'ai beaucoup aimé.
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Arsene Eloga · il y a
Quelle histoire. J'aime
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Firmin Kouadio · il y a
Quel long périple dans le monde des mots ! J'aime.
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Denis Infante · il y a
Merci de l'attention portée à ma nouvelle !
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gil oda · il y a
Doux Douille nous avait dit que c'était bon : il avait bien raison ! l'écriture, les mots, leur résonnance font vibrer l'imaginaire
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julien reboul · il y a
Cela saisit au vol!!!lumineux...
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Pascale Chaloze · il y a
Le monde des émotions et celui des sensations ne font plus qu'un, la vie et la mort ancrées dans le physique.
, le charnel, jusqu'à l'extrème.c'est une belle histoire, une féroce histoire d'amour dans tout ce blanc de glace J'aime beaucoup. Merci.

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Felix Culpa · il y a
Ce n'est pas votre première nouvelle, cela se ressent. L'écriture est parfaitement maîtrisée et l'histoire prenante. Vous méritez plus que mon vote. Je m'abonne à votre page.
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El Djibo · il y a
Vous avez tout mon soutien. Peut-être que vous pourriez aller me lire et voter sur ce lien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-seul-enfant-de-la-famille

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