Une grosse bêtise

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Fante, Steinbeck, Céline, Jaenada, Nabokov, Damasio, Murakami, Buzzati, Calvino, Carrère, Cavanna, Kafka, Sfar, Larcenet, Kristof, Gary, je vous aime !

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Je voulais seulement récupérer mon fils. Je l'avais promis à sa pauvre mère. Toute ma science, tout mon temps, toute mon énergie des huit dernières années ont convergé vers ce dessein unique.
Et je l'ai fait, bon sang ! Je l'ai ramené chez nous, ici et maintenant, en 1923. Il dort dans sa chambre, dans ce qui était sa chambre avant la guerre.
Il n'est pas mort un 9 décembre dans la Somme, déchiqueté par un obus, comme nous l'avait annoncé froidement un courrier de l'Armée au matin de Noël 1916. La croix blanche portant son nom au cimetière du Bois des Loges à Beuvraigne n'existe plus, n'a jamais existé, n'existera jamais. Son nom ne sera pas gravé parmi ceux de ses malheureux camarades sur le monument aux morts en construction devant la mairie de notre village.
Il est vivant ! Je l'entends remuer dans son lit, sans doute en proie à des cauchemars, car hier encore il était en enfer. Mais en Orphée des temps modernes, je l'ai sorti de là.

L'appareil n'aura servi qu'une fois. Avant même de l'inventer, je me l'étais juré. Une machine à remonter le temps n'est pas un jouet. J'y ai consacré tout mon savoir et tout mon argent, dans un seul but : sauver mon enfant. Et immédiatement après, je l'ai détruite, et j'ai brûlé les plans. Personne d'autre que moi n'aura le privilège de réécrire le présent. C'est égoïste, je le sais bien, mais l'amour est égoïste.

Mon fils est réveillé à présent, il entre dans la cuisine où j'écris ces lignes. Hier soir, je lui ai fait prendre un bain et l'ai revêtu d'habits propres, mais les stigmates de la guerre déforment encore son corps et son visage meurtris. Hier encore, il était dans le froid et la boue des tranchées. Il ne comprend pas tout à fait ce qui lui arrive, même si j'ai essayé de lui expliquer.
Il s'assoit en face de moi, pas très à l'aise dans la chaleur et le confort de la maison familiale. Pour lui comme pour moi, tout cela ressemble à un rêve. Il a besoin de toucher le bois lisse de la table, la croûte du pain frais, de sentir l'odeur du café froid, d'écouter le chant des oiseaux qui s'éveillent dans le jardin, tous ses sens doivent reprendre contact avec la réalité.
Machinalement (peut-être pour éviter mon regard qui ne peut se détacher de lui), il parcourt le journal de la veille posé sur la table. Son attention se fixe sur un article en trois colonnes à la une. Ses sourcils se froncent.
— Qu'y a-t-il, Louis ? lui demandé-je.
— Cet homme...
Il me désigne le portrait qui illustre le papier.
Et moi aussi, je le reconnais.
Lorsque j'ai exfiltré Louis, dix minutes avant le bombardement qui aurait dû le tuer, il tenait en joue cet homme-là, un caporal de l'armée allemande. Un visage tombant, un regard pâle et pénétrant, une petite moustache circonscrite dans l'ombre du nez, une mèche de cheveux descendant vers le sourcil gauche... Quatre années sont passées pour lui, mais la singularité de ses traits ne laisse aucun doute.
Mais ce qui me rend soudain mal à l'aise, c'est que la photo n'existait pas dans ce même journal hier matin, j'en suis presque sûr.
En changeant le cours de l'Histoire, J'ai donc sauvé deux hommes : mon fils adoré, et ce caporal inconnu qu'il aurait dû tuer le 9 décembre 1916.

J'espère que je n'ai pas fait une grosse bêtise.
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Charles Valois · il y a
Bien joué, Yannick, c'est bien amené. Pas facile, sur des formats aussi courts.
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Viktor September · il y a
Des bêtises à refaire tous les matins.
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Bisabelle · il y a
On ne peut définitivement changer l'Histoire
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Patrick Peronne · il y a
J'avais écrit il y a quelques années une nouvelle avec une chute à peu près similaire. La meilleure écrite à ce jour esr celle de Buzzati - Pauvre petit garçon ! -, si vous ne l'avez pas lue... précipitez-vous ! Je vote et m'abonne à votre page.
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Marie-Pierre HUSSON · il y a
On en a tous rêvé et il l'a fait ! Merci pour ce beau texte tout à la fois haletant et touchant.
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Nicolas Auvergnat · il y a
J'ai adoré. L'astuce, le twist final est très bon. La grosse bêtise est bien bien grosse !!
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Anne K.G · il y a
La fin est vraiment très bien trouvée. Finalement, votre texte illustre très bien le fait que chacun d'entre nous serait un prêt à tout pour ceux qu'il aime.
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Al. O'WOLF · il y a
J'ai aimé vous lire. Bon courage pour la suite !
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loup blanc · il y a
l'uchronie , c'est trés récemment que j'ai découvert cette invention historique unique , notamment à travers des bandes dessinées dont les auteurs s'en donnent à coeur joie !. Votre récit s'en rapproche un peu finalement !!
il faut quand même être trés calé en Histoire ,aussi pour mieux apprécier cette uchronie!!
je vous apporte quelques points en plus !!
bravo à vous !!

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Yannick Barbe · il y a
Merci, j'aime beaucoup les uchronies en effet. Tant d'univers possibles, c'est vertigineux...
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Sylvie Talant · il y a
Un bon petit fantastique axé sur le paradoxe temporel des agissements d'une machine à remonter le temps. Le thème n'est pas tout à fait novateur ( tout n'a-t-il pas été écrit en littérature ? ) mais l'est dans les textes de Short Edition, et est une originalité en ce sens. Et puis l'histoire se lit bien. Enfin un TTC un peu distrayant !

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