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Une goutte d'eau

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Mimosa

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Enfin je puis sortir de la masse. M’élever dans le ciel, qui est un bien meilleur lieu pour un être tel que moi. Je ne suis plus entourée de ces vils personnages qui se mêlaient à moi sans vergogne. Je me sens à nouveau moi-même, loin de cette répugnante chose qui mélange les êtres sans aucune distinction. J’ai horreur de l’océan. Heureusement, j’ai une fois encore passé avec succès cette épreuve, je suis restée intacte et ai pu m’évaporer entière.
Maintenant je m’élève, je surplombe de tout mon être cette étendue bleue qui me menaçait. Je m’élève dans le ciel, et je me sens à l’aise dans ces hauteurs qui dominent le monde, c’est mon élément.
Mais, comme toujours, mon bain de douce quiétude ne peut durer. Et, telle une héroïne qui se prépare à affronter de nouveaux obstacles, je me tiens prête, resserrant mes molécules autour de moi pour éviter de me disperser.
Moi, noble et sublime particule
Je me trouve liée
A ces créatures ridicules
Qui ne savent penser
Cette fois, ce sera de la vapeur d’eau qui m’entourera. Si elle emportait quelques morceaux de mon corps... Je n’ose y penser. Mais, douée comme je suis, il lui sera très difficile de me vaincre.
Elle s’approche. Avance, vil monstre. Tu peux m’encercler, me toucher, mais tu ne m’auras pas. Je garderai mon âme, quoiqu’il arrive. Elle est toute proche maintenant. Nous ne faisons qu’un. C’est une atrocité. Nous nous déplaçons ensemble, j’ai perdu ma chère et tendre liberté. Je suis asservie par une myriade de répugnantes gouttes d’eau, qui m’obligent à avancer avec elles. Nous formons un nuage, ensemble, comme si, parce que je leur ressemble, je suis leur égale, et que je dois n’être qu’une partie d’un tout comme elles. Ce sont elles qui devraient m’obéir ! Ah, l’air se refroidit. Je vais pouvoir descendre, m’échapper de cette prison vivante. Je me liquéfie doucement, en faisant attention de ne pas perdre des parties de moi-même.
Enfin, j’ai réussis. Je suis douée, c’était une étape difficile que j’ai accompli sans problèmes. Je suis en chute libre. Quelle merveilleuse sensation, que de se sentir tomber rapidement, transpercer l’air environnant comme une flèche transperce une pomme. Mais l’atterrissage sera compliqué. Encore une fois, il s’agira de ne pas perdre des morceaux de mon superbe moi. Ce serait une grande perte pour l’Eau. Je me tends, prends le contrôle de toutes mes molécules alors que le sol se rapproche à une vitesse ahurissante.
C’est bon, j’ai réussis. Cela ne faisait aucun doute, je réussis toujours. Je me trouve sur une fleur, un coquelicot pour être exacte. Je suis seule sur la fleur, bien heureusement. J’ai atterrit dans un champ de coquelicot, et de nombreuses gouttes d’eau s’étalent sur les autres fleurs rouges. Elles ne tentent pas de me parler, je crois qu’elles sentent même de loin ma supériorité. Ah, quel bonheur ! Cette solitude si parfaite, qui me permet enfin de méditer comme mon esprit le mérite. Une petite brise se lève, elle me chatouille les particules. C’est agréable, d’autant plus que grâce à elle je pourrai rester plus longtemps. Je m’étale, m’allonge sur le pétale, dans un état de béatitude complet. C’est une trêve de l’acharnement du Destin sur moi. Mais non ! Il avait recommencé à pleuvoir. Je me retrouve coincée avec deux vulgaires gouttes d’eau. J’ai horreur de cela. Je ne peux plus être à mon aise, je ne peux qu’attendre qu’elles s’évaporent, tout en sachant que je m’évaporerais avec elles, et devrai alors les toucher. Quel supplice. Mais je garde espoir, un jour tout cela finira, et je me retrouverai seule maîtresse de toute cette immensité. Enfin, je le suis déjà, mais ces piètres créatures qui toujours croisent mon chemin empiètent sur mon territoire sans état d’âme. J’ignore les êtres inférieurs qui se sont posés sur ma fleur, et qui, bien heureusement pour eux, respectent mon silence. Il n’aurait plus manqué que cela.
La brise est devenue plus chaude, la pluie a cessé de tomber, et le soleil est revenu. Heureusement que nous sommes dans une période où rien ne dure longtemps. Je m’élève dans le ciel, avec toute la gracieuseté et l’élégance de mon être. Le Destin m’accord un sursis, et pendant quelques instants je peux jouir tranquille du paysage sans avoir à m’inquiéter de ce qu’il se passe dans les parages. Puis ces choses arrivent, se collent à moi, et m’emmènent ailleurs. Non vraiment c’est inadmissible, je ne peux m’imaginer que quelqu’un ait décidé que je doive subir cela. Horreur et damnation. Elles se serrent de plus en plus à moi, me touchent, essaient de mêler leurs atomes aux miens. Je ne les laisse pas faire. Mes atomes sont trop nobles pour se mélanger aux leurs.
Je ne sais combien de temps cela a duré. Trop. Mais voilà, j’aperçois enfin une sortie de secours, au-dessous de moi il n’y a plus que du vide. Je m’y élance d’un bond, soulagée mais encore endolorie de cette épreuve. Je tombe, libre, rapide, magnifique. Telle la foudre de Zeus, mais en mieux, je m’abats sur le sol.
Plouf. Oh non. Je suis tombée au milieu des mêmes créatures qui m’entouraient tout à l’heure, sauf qu’elles se sont liquéfiées. C’est pire. Chaque côté de mon être est touché. Horreur. Ma seule consolation est ma vitesse, qui est presque égale à celle de ma chute. Je m’écrase sur un rocher, des milliers d’autres s’écrasent à ma suite. Quels moutons. Je vois de la fumée dans l’air. Ah, que ces particules ont de la chance, elles ne méritent pas de s’élever dans les airs. Moi, qui devrait surplomber le monde, je me retrouve à descendre un lit de rivière. Quelle déchéance, quelle injustice. La fumée est étrange. Elle sort de tubes, posés au loin sur une construction que je ne connaissais pas. C’est une fumée noire qui tire sur le vert. Je n’avais jamais vu cela. Ce qui n’empêche que j’aimerais être dans cette fumée, m’élever, m’élever plus haut que tous et rester seule. C’est ce qui convient à un être tel que moi.
Que se passe-t-il ? J’entends des cris. Des milliers et des milliers de cris qui viennent de plus bas. Là où je me dirige. Il y a de la souffrance, de la terreur dans ces cris. Ce que seules des créatures inférieures peuvent ressentir. Je ne suis pas inquiète, je sais que le danger ne me concerne pas, la perfection ne craint jamais rien.
L’eau est devenue verte-marron. Un tube qui semble provenir de l’étrange bâtiment déverse ce liquide affreux. Je suis précipitée vers cet endroit, j’espère qu’il ne décolorera pas mon magnifique teint.
La chose intruse se rapproche, où plutôt je me rapproche. Elle me touche.
« Ahhhhh ! J’ai mal ! Je suis attaquée, ahhh !!! torturée, ahhh !!!on me déchire et me désintègre. Arghhhh ! Arrêtez, par pitié, ohhhaaaa !!!! Je m’excuse !!! aahhh !!! Je ne me plaindrai plus jamais, je resterai dans l’océan pour touj... »
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