Une fille en tête

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Avec un doctorat de géographie et un master d’ethnologie, il est normal qu’Eric Bernard vive depuis plus de quinze ans à l’étranger. D’abord au Sénégal, puis depuis 2014 en Haïti  [+]

En une journée, Paul avait tout perdu. Sa femme, son boulot, ses amis. Et il ne savait pas pourquoi. Plus exactement il n’avait pas compris l’enchaînement qui l’avait conduit à ce résultat. L’eau qui coulait sous le pont où il se tenait, debout sur le parapet, ne lui apporterait sans doute aucune réponse.
Tout avait commencé six mois auparavant. Comme chaque année, Paul préparait sa valise pour se rendre au séminaire organisé par son groupe d’assurance. Bien que cela perturbe son quotidien tranquille et qu’il ait toujours une frousse irraisonnée de l’avion, Paul aimait ces événements. Comme tous ses collègues venus du monde entier à cette occasion, il s’agissait moins d’entendre les dernières orientations stratégiques ou les résultats annuels du groupe, qui étaient de toute manière communiqués par mail, que du simple plaisir de retrouver des collègues de travail et de partager les coups du sort et les bonnes histoires qui avaient jalonnées l’année de chacun des bureaux éparpillés sur le globe. Paul confessait volontiers à Patricia que ces moments exceptionnels lui permettaient de revenir gonflé à bloc, relativisant ses petites misères professionnelles de l’année précédente et plein de l’énergie partagée par ses collègues les plus entreprenants. De fait, sa femme le trouvait à chaque retour plus gai, plus détendu, plus enthousiaste que lors de son départ. Aussi le laissait-elle toujours partir avec confiance, et une pointe d’envie. Ces séminaires se tenaient en effet toujours dans des lieux favorables à la construction de l’esprit d’équipe. L’an dernier, la réunion s’était tenue aux Seychelles, dans un hôtel de luxe à deux pas de la mer. Paul avait ramené des centaines de photographie, qu’il avait abondamment commentées lors de son retour. Sa femme mélangeait ensuite allégrement le nom de l’hôtel, celui de la plage ou des monuments visités et les noms des collègues et patrons présents, donnant lieu dans les semaines qui suivaient à des scènes cocasses qui renforçaient leur complicité.
Cette année, le séminaire se tenait à La Nouvelle Orléans. La semaine se passa exactement comme Paul l’avait envisagée. Les ateliers étaient ennuyeux mais le professionnalisme de chacun des participants n’en laissait rien voir. Dès le milieu de l’après-midi, après avoir troqué cravate et costume pour des tenues plus décontractées, les participants se répartissaient en groupe pour des visites guidées. Certains descendaient le Mississipi sur le bateau à aubes nommé le Natchez, d’autres fendaient les flots et la végétation des bayous sur ces air boats incroyablement bruyants. De petits groupes se laissaient guider dans le quartier français ou visitaient le cimetière et les maisons hantées. Chaque repas était une fête qui ravissait aussi bien les gastronomes de l’hexagone que ceux qui vivaient dans des pays moins favorisés en termes culinaires.
Paul avait retrouvé un petit groupe qu’il appréciait bien et avec qui il faisait la majorité des sorties. Il n’était pas lui-même particulièrement drôle ou énergique, mais il ne sortait que rarement sans Michel, le seul autre cadre de son agence qui soit présent, bout en train plein d’énergie et de verve. Il était conscient que c’était principalement la présence de Michel qui lui permettait de s’insérer ainsi dans le petit groupe du soir, mais cela ne le dérangeait pas. Il s’entendait très bien avec Michel, sans doute parce qu’il était son absolu contraire et que professionnellement, ils se rendaient ainsi des services inestimables en mettant en commun leurs qualités dès que c’était nécessaire. Paul mettait un point d’honneur à bien s’entendre avec tout le monde et Michel ne faisait pas exception. Ils s’étaient même côtoyés hors du travail à quelques occasions.
La semaine tirait à sa fin et Paul était heureux. Heureux de cette bienfaisante retraite professionnelle et tout aussi heureux de retrouver sa famille et son quotidien. Son avion de retour était prévu le lendemain en début d’après-midi.
L’organisation du dernier soir était laissée à l’entière liberté des participants. La plupart, usés par le rythme somme toute intense du séminaire profitait de ce dernier soir pour se coucher tôt et prendre des forces afin d’affronter le jet lag qui les attendrait dès le lendemain soir. C’est généralement ce que faisait Paul le dernier vendredi soir. Un bon restaurant et au lit !
Il rejoignit comme convenu sa petite bande de collègue dans un bar à vin, lieu de regroupement convenu avant de se diriger vers le restaurant qu’ils avaient pris soin de réserver. Apéritif et repas furent passés à faire le point sur la semaine, à se promettre de se donner des nouvelles au cours de l’année (promesse réitérée chaque année et que personne ne tenait jamais) et à échanger une nouvelle fois des blagues d’assureur. Au dessert, alors que Paul se voyait déjà dans son lit, la conversation dériva – ou plus exactement revint, mais Paul n’était pas au bar à vin lorsqu’elle avait débuté – sur les projets de fin de soirée. Malgré ses refus et sans qu’il sache bien comment cela s’était produit, Paul se retrouva avec ses amis dans une ambiance colorée, assis dans un confortable fauteuil de velours, autour d’une scène où, le surplombant, une fille à moitié nue s’entortillait autour d’une barre de danse.
Paul n’était pas du genre bégueule, et n’avait aucun complexe à se trouver ici. Mieux, cela l’amusait autant que cela l’intéressait car il n’aurait jamais pensé à entrer de lui-même dans un endroit comme celui-ci. Il aurait ainsi des choses nouvelles à raconter à sa femme, à qui il ne cachait rien. Contrairement à ce qu’il aurait cru, cet endroit n’était pas glauque du tout, mais assez raffiné. Le club n’était d’ailleurs pas fréquenté que par des célibataires voyeurs mais également par des couples et des bandes mixtes d’amis.
La première fille qui se présenta devant lui n’avait rien pour exciter l’amour, du moins selon ses critères. Grande, très maquillée et couvertes de tatouages et de piercing, sa nudité était particulièrement chargée. D’un faux air de connaisseur, Paul savourait son bourbon et les déhanchements de la fille. L’un comme l’autre manquaient de finesse.
Les filles se succédaient à l’appel de leur nom et grimpaient sur la barre avec des acrobaties plus ou moins impressionnantes. Paul devait reconnaître qu’à défaut de l’exciter charnellement, les performances physiques de ces filles étaient souvent exceptionnelles.
Une jeune blonde monta sur scène à l’appel de son nom. Stella peut être. Contrairement à celles qui précédaient, son corps était entièrement livré aux regards, sans paillettes ni tatouages, sans sous-vêtements de plus ou moins bon goût, son corps nu seulement surmonté d’un sourire franc et d’un regard profond et honnête. Ces yeux et ce sourire tombaient régulièrement sur Paul, au gré des virevoltes sur la barre. Ce regard avait quelque chose de complice et Paul tomba sous le charme.
Il avait compris que les filles montaient ensuite à l’étage pour se faire payer un verre, ou plus si affinités. Lorsque la blonde sortit de scène, il prit prétexte de se rendre aux toilettes pour prendre la direction de l’étage, sans bien savoir ce qu’il voulait réellement. Il ne regarda personne et ses amis ne se préoccupèrent absolument pas de lui. Il s’arrêta réellement aux toilettes, afin de se donner une contenance puis fit les quelques pas qui le séparaient de l’entrée de l’étage. Il n’eut que le temps de voir Michel, la main sur les fesses de la demoiselle, s’engouffrer dans un couloir menant à des chambres plus discrètes.
Le rouge aux joues mais ayant retrouvé ses esprits, il se félicita de ne pas avoir eu à rencontrer cette créature. Que lui aurait-il dit d’ailleurs dans son mauvais anglais ? Que voulait-il de toute façon ? Certainement pas la même chose que Michel. Il avait donc échappé de peu à un grand moment de solitude et dans le pire des cas à des regrets certainement mêlés de honte. Il retrouva le sourire et rejoignit ses amis pour finir son verre dans la tranquillité de son fauteuil, face à des poupées fardées qui, à trop les regarder, le conduisaient à railler sa propre démarche.
A son retour et comme à son ordinaire, il passa du temps à montrer les photos, à décrire les paysages et les monuments qu’il avait visité. Il parla naturellement à sa femme de leur virée dans ce club, sans mentionner cependant de près ou de loin les écarts de conduite de Michel.
Les mois passèrent. Cette fille - comment s’appelait-elle d’ailleurs ? Pamela ? – disparue peu à peu de ses souvenirs. Il revoyait bien une jeune blonde autour d’une barre de danse, il imaginait un sourire, mais les détails de la fille s’effaçaient au fil du temps. Elle prit le visage un temps le visage d’une star américaine entrevue sur une page web. Puis, celui d’un modèle aperçu dans un magazine professionnel chez son coiffeur.
La vie repris son cours à l’agence. Paul gérait ses dossiers avec son professionnalisme coutumier, rentrait le soir heureux de sa journée et du devoir accompli pour retrouver sa femme et partager avec elle les milles détails cocasses des situations auxquelles il avait été confronté.
Le soir en éteignant la lumière, il lui semblait dans un demi-sommeil revoir une barre de danse surplombée d’un sourire et il s’endormait le sourire aux lèvres.
Un matin, la chevelure blonde de l’animatrice de l’émission de télévision qu’il regardait au petit-déjeuner avec sa femme lui procura une sensation étrange dans le corps. Il avait toujours vu cette animatrice et ne lui avait jamais porté une attention particulière. Ce jour là pourtant, il imagina son corps nu, tout en trempant machinalement son croissant dans le café. Cette image le poursuivi toute la journée sans qu’il en détermine précisément la raison. Cette animatrice était certes plus jeune que sa femme mais toute aussi blonde et sans formes plus affriolantes. Il fut soulagé de se débarrasser de cette vision lorsqu’il revint le soir auprès de Patricia, qui l’attendait avec tout l’amour qu’elle lui avait toujours témoigné.
De jour en jour pourtant, l’image d’un corps nu devint plus envahissante. Dès que son esprit n’était plus occupé, il voyait avec de plus en plus de précision une cuisse ferme s’enroulant autour d’une barre de danse, et son imagination remontait le long du corps pour se fixer sur un visage d’ange aux yeux clairs et au sourire franc. Il n’y avait rien de sexuel dans son fantasme éveillé. Jamais. Seulement cette image de corps nu offert à son regard qui semblait parfois l’inviter, parfois le narguer.
Ses rêves eux-mêmes étaient emplis de cette chair et il se réveillait le matin troublé par ses visions nocturnes, incertain de ce que son inconscient lui avait fait faire pendant la nuit. Il vérifiait ses draps, tachait de chasser la créature blonde de sa tête, et n’y parvenait que très imparfaitement.
Il devint plus nerveux. Il aurait tellement aimé pouvoir en parler à sa femme, mais il était trop honteux pour cela. Que lui dire ? Qu’il la trompait peut-être toutes les nuits avec le fantôme d’une fille entrevue une seule soirée ? Car il n’avait plus de doutes, c’était bien cette Sarah de La Nouvelle Orléans, la souriante blonde aux formes parfaites, qui venait le visiter en songe. Il repensa à toutes ces histoires de vaudou qu’il avait entendu là-bas. Peut-être avait-elle quelques pouvoirs magiques et s’était-elle glissée en lui lorsqu’il la regardait descendre et monter la barre d’aluminium.
Son travail se ressenti de sa fébrilité. Ses collègues s’inquiétèrent et lui parlèrent de prendre un peu de vacances. Certains le poussaient à s’épancher. S’il avait des problèmes avec sa femme, il fallait en parler, cela arrivait à tout le monde. Il n’avait pas de problème avec sa femme. Il avait un problème avec une femme, et qui plus est avec l’image d’une femme. Il trouvait cela ridicule et se voyait mal avouer qu’il vivait en permanence avec dans les yeux l’image d’une jeune fille lascive et mortellement belle. Cette Samantha ne le quittait désormais plus.
Sa femme s’inquiétait maintenant ouvertement de ses sautes d’humeur, de ses yeux absents lorsqu’elle s’adressait à lui. Elle chercha d’abord à créer des moments d’intimité plus originaux, persuadée qu’elle était qu’il s’éloignait d’elle, qu’il l’aimait moins qu’auparavant. Mais la plupart du temps il refusait systématiquement ses avances avec un frisson à peine dissimulé. Parfois au contraire, ils faisaient l’amour comme elle ne l’avait jamais envisagé auparavant, et loin de la rassurer cela l’effrayait encore plus. Revenu de sa transe érotique, Paul était encore plus nerveux qu’avant, plus désagréable. Il ne savait pas avec qui il avait réellement partagé ce moment. Sa femme ? La fille dans sa tête ? Il ressortait de ses moments encore plus abattu, honteux et dégouté de ce qu’il était devenu.
Désormais sa femme l’évitait. Il le voyait bien et aurait aimé être capable de la prendre dans ses bras. Mais ils n’étaient jamais seulement tout les deux. Cette Alissa était là, avec eux, en permanence et cela le mettait très mal à l’aise.
Patricia n’avait plus organisé aucune soirée entre amis, et ces derniers ne les avaient plus invités depuis le dernier pique-nique où Paul avait été particulièrement désagréable. Il en souffrait mais ne pouvait pas leur en vouloir. Malgré sa honte, ou plus probablement à cause d’elle, il refusait de suivre les conseils de sa femme qui le poussaient à aller consulter.
À l’agence, Michel essayait de comprendre et aidait Paul du mieux possible pour que les troubles de son collègue ne lui portent pas préjudice. Comme à son habitude, il plaisantait, tournait en dérision les petits problèmes rencontrés à l’agence, se moquait des clients ou de leur patron. Ils n’avaient plus évoqué le séminaire à la Nouvelle Orléans depuis leur retour. Pensant bien faire et cherchant un bon mot, Michel n’aurait sans doute pas dû évoquer la douceur de la peau de sa conquête du dernier soir, au Club. Toute l’agence fut surprise du « Ta gueule Michel ! » et du coup de poing que Paul lui mit dans le nez à cette évocation. Michel bénéficia de quatre jours d’arrêt maladie, et Paul fut congédié sur le champ.
Quand il rentra chez lui ce jour là, ce fut pour trouver un mot de Patricia lui disant qu’elle avait besoin de partir un temps indéterminé et que cela lui ferait du bien de profiter de ce moment de liberté pour régler son problème.
Paul aimait sa femme plus que tout. Il regrettait son geste envers Michel autant qu’il était incapable de comprendre la raison profonde de son débordement.
Désœuvré, il traînait dans la maison vide. Il ne toucha pas une bouteille d’alcool, ne recommença pas à fumer. Il ne parvint pas à s’endormir et errait sans but entre les pièces. Il aurait aimé que tout redevienne comme avant, que cette fille dans sa tête, à laquelle il était incapable en réalité de donner un visage ou même un corps précis, sans parler de son nom (Victoria ? Melissa ?), finisse par le laisser en paix.
Lorsqu’il traversa la ville et se trouva sur le pont au dessus du fleuve, c’est à demi-inconscient qu’il grimpa sur le parapet.
Avant de toucher l’eau, il se souvint que la jeune blonde du Club s’appelait Patricia.
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Fanny Bernard · il y a
Excellent rythme. Histoire convaincante. Personnages bien décrits et ambiance de NOLA parfaite.

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