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Une fichtrement belle journée pour mourir

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Leapxrxz

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Le flic me toise de haut en bas, avec une telle lenteur que j'en viens à imaginer qu'il me scanne pour ranger mes informations dans ses placards mentaux. Son regard est déstabilisant, du genre gris acier qui fait craquer les filles. Moi, je n'ai pas vraiment de chance, autant avec mes yeux que mes filles. En fait, j'ai une vue absolument désastreuse et l'histoire que le type me demande de raconter commence alors que je n'avais pas mes lunettes.

L'homme s'appuie de tout son poids sur le dossier de son siège en cuir, sans cesser de me fixer. De toute évidence, il ne me croit pas. J'ai eu moi-même du mal à le croire, d'ailleurs. N'a-t-on pas appris à l'école que la vie répond à une liste de règle ? Physique, morale, comme dit une expression que j'exècre "de l'ordre des choses" ? Seigneur, j'aurais du rester plus longtemps sous la douche, ce jour-là.

"Alors..." Il survole de nouveau ses notes, jette un coup d'œil à la pendule juste au-dessus de ma tête. Pressé, le flic. Il peut me laisser partir si je lui fais perdre son temps. ça m'arrangerait bougrement. "Vous voulez bien tout me raconter ? J'aimerais entendre votre histoire en plus des notes qu'on m'a déjà fourni.
- Hum, oui-oui, pas de problème..."

Le truc avec les interrogatoires, c'est qu'on sait jamais quel ton utiliser. Surtout avec une histoire aussi dingue. Une voix plein d'aplomb, du style du type qui croit à toutes ses folies et qu'il vaudrait mieux interner ? Ou le gosse (car j'en suis un ; vingt-et-un ans n'est pas un chiffre assez élevé pour se voir comme "adulte" dans le sens ennuyeux du terme) effrayé, voir bégayant ? On va croire que j'invente tout. Alors on se lance, on espère que notre voix ne tremble pas trop et que notre expression corporelle ne trahisse pas notre stresse. Loupé à tous les coups.

"En fait..." En fait ? T'as rien trouvé de mieux pour commencer ? Sérieusement... "C'était presque onze heures. Je devais pas aller bosser, vu que c'était samedi...
- Excusez-moi, me coupe-t-il avec sa voix nasillarde insupportable. Quel métier exercez-vous ?
- Je suis boucher."

Le flic fait un signe de tête signifiant "Vas-y gamin, continue." mais je ne suis pas sûr d'en être capable s'il me coupe trop souvent. C'est à-peine si je me souviens du début de ma phrase. Je m'éclaircie la gorge, tente d'oublier la terrible moiteur de mes mains. Sans bouger les lèvres, j'entend la flic murmurer "Boucher, c'est pas pour jouer en ta faveur, ça...".

- Donc, heeeu... Oui. Donc, je travaillais pas ce jour-là et j'avais rien de prévu ; j'avais bossé toute la semaine, j'étais fatigué et j'ai préféré rester à me reposer chez moi plutôt que de courir à droite à gauche. C'était pas encore dix heures. J'étais encore sous la douche quand j'ai entendu des coups dans le salon. Le type qui faisait ce bruit avait une furieuse envie d'entrer vu avec quelle force il frappait contre ma porte-fenêtre...

Surpris, seulement vaguement effrayé, je collai mon oreille à la parois de verre de la douche. Le bruit de l'eau qui coulait et celui du chauffage - qui était aussi discret qu'un vieux asthmatique en phase terminal de cancer du poumon - masquaient presque les coups. J'éteignis le jet, sortis de la douche, m'enveloppai dans une serviette et me dirigeai à grands pas en direction du séjour. Tenant d'une main les deux bouts de ma serviette, l'autre pour masquer le cri qui risquait de sortir de ma bouche, j'ai à-peine eu le temps d'entrouvrir la porte que je l'ai vue.

La forme humaine affalée contre ma fenêtre, qui frappait de ses poings avec une régularité effrayante. Toc, toc, toc. À quelques secondes d'intervalle. Je me suis planqué derrière la porte encore à-demi fermée - pour ne pas dire à-demi ouverte - et j'ai prié pour que le type ne me voit pas. Apparemment, ce fut le cas, et je respirai un peu mieux. Le fait de voir un homme contre ma baie vitrée ne m'effrayait pas tant que ça ; c'était surtout les râles qu'il proliférait. Je n'y voyais pas grand chose : j'avais oublié mes lunettes dans la salle de bain et tout était nappé d'un brouillard épais. Mais ce qui parvenait à mes oreilles n'était pas étouffé le moins du monde. On pouvait décrire ça comme des aspirations gutturales immondes et très peu humaines.

Je me questionnais de la marche à suivre - appeler les flics ? Un type flippant qui matte à ma vitre ? Sortir de la maison en courant ? Il pourrait me rattraper, ou bien... - quand les bruits inhumains du type se muèrent en un flot bien plus compréhensible. C'était une voix de femme. Elle disait : "Aidez-moi... S'il vous plait... De l'aide..."

Une jeune femme ? Blessée, peut-être ? Dans ce cas, et malgré ma carrure plutôt négligeable, je pouvais espérer arriver à gérer. Dans la fièvre de l'action, et alors que les murmures de la femme se muaient en cris douloureux, je tâtonnais à la recherche de mes lunettes, les enfilèrent.

Pris d'une assurance soudaine, j'ai enflé un jean à la hâte et m'élançai d'un pas conquérant dans le séjour. Un petit coup d'œil à la masse humaine recroquevillée contre la porte : c'était une jeune fille plus vieille que moi, peut-être dans les vingt-cinq ans. Mignonne. Mais ce qui attirait l'attention, c'était le sang qui maculait ses vêtements, son visage, ses mains et désormais la porte de verre. ça se voit que c'est pas elle qui nettoie, nom de Dieu. À peine la cloison déverrouillée, la jeune fille s'engouffra dans mon séjour, si vite qu'elle trébucha contre le tapis et se ramassa contre le canapé. Abasourdi, je l'observais sans savoir quoi faire. On aurait dit une bête effrayée qu'on venait de mettre en cage. Elle jetait des regards partout autour d'elle, reculait inconsciemment le long du canapé. Puis, quand ses yeux se posèrent sur moi, elle se leva, trébuchante et fragile, pour aller se terrer dans la salle de bain.
Dont la porte est munie d'un verrou.

"Merde !"
J'accourus, mais trop tard. La porte se referma une seconde trop tôt et j'entendis le cliquetis du verrou, de l'autre côté. Merde, merde, merde ! Envie de filer un coup de poing dans la porte, mais je me retins. Inutile de faire le con. Essayer de la faire sortir. Bon sang, elle va tout dégeulasser en plus !

"Hum, tout va bien ? Vous avez besoin d'aide ?
- Ta gueule ! Ta gueule ou il va venir !" Une voix de folle furieuse qui montait dangereusement dans les aigus. Elle chuchotait de manière hystérique et je percevais son pas contre le sol de la salle de bain. Précipité ; elle tournait en rond. J'attendis quelques secondes. Puis :
"Pardon ? Qui va venir, exactement ?"

Pas de réponse. Les pas semblaient ralentir, et des sanglots s'élevaient par dessus le bruit du chauffage. De l'eau gouttait de la paume de douche contre le vasque. Ploc, ploc, ploc, aussi régulier qu'un métronome. Je m'impatientais du silence de la femme. À bout de patience, j'assenais encore et encore des paroles sensées la rassurer et lui donner envie de me parler, d'ouvrir et de m'expliquer. Au lieu de ça, j'avais l'impression d'être un maniaque en train de cuisiner sa victime.
"Ecoutez, il faut vraiment que vous sortiez ! Je vais vous emmener voir un médecin, tout ira pour le mieux ! Je vous le promet ! Faut que vous ouvriez la porte, parce que... Parce que sinon je..." Putain mais pourquoi est-ce que je la vouvoyais ? Elle n'avais pas cinq ans de plus que moi. La panique, sûrement.

Puis je me rendis compte qu'il n'y avait plus que le bruit de radiateur, de l'autre côté de la porte. Baissant les yeux, je vis quelque chose étinceler entre la porte et le sol. Me reculant d'un pas, j'identifiai avec horreur une flaque de sang rouge foncé, presque noir, qui se déversait très lentement jusqu'à dans le couloir.
"Merde, merde, merde, OUVREZ, OUVREZ PUTAIN !", hurlai-je dans un sursaut d'hystérie.

Elle avait du s'évanouir, se cogner contre le lavabo ou une connerie de ce genre. Qu'est-c'qu'il m'avait prit de la laisser entrer ? Et avant qu'elle ne se vide de son sang, je n'avais que très peu de possibilité. Appeler le SAMU ; mais ils débarqueront avec les flics et on va trouver louche qu'elle soit enfermée dans la salle de bain, sachant que le verrou bloque de l'intérieur et que j'avais en ma possession un jeu de clef - et aucune idée d'où elles étaient, d'ailleurs. Alors, me vint à l'esprit une idée un temps soit peu étrange, mais en même temps terriblement tentante. Relevant d'un fantasme d'enfant, de faire comme dans les films. Et quand on a plus le choix, on a plus le choix.

Courant jusqu'à la buanderie, j'ouvris la porte de l'ancien atelier de mon père à la volée et m'arrêtai brusquement sur le seuil. Juste contre le mur d'en face, suspendu à hauteur d'épaules, la massue rouillée me lorgnait d'un air attendu. Viens donc par ici, est-ce que ce n'est pas une brillante idée de défoncer la porte de ta salle de bain ? Si, bien qu'un peu extrême comme rebondissement. Tant pis.

La massue était lourde et froide entre mes mains. Je la trainai à moitié jusqu'au premier étage, me postai devant ladite porte. Allez, courage mon vieux. Du bout de mes bras tremblants, j'élevai l'arme de secoure au-dessus de ma tête avant de ma rendre compte qu'en la tenant de la sorte, c'est à-peine si j'arriverais à faire une rayure contre la peinture. Je ramenai mes mains plus près de la tête et ramenai mes bras au-dessus de ma tête. Je pris une respiration, et... Le coup fut imprévisible et le manche vibra si fort entre mes doigts que mes dents en claquèrent. Ouvrant mes paupières que je venais de fermer, je vis avec plaisir que j'avais tout de même pas mal entaillé la porte.

À chaque nouveau coup, le poids de la masse m'entrainait encore un peu plus en avant, jusqu'à ce que je me retrouve dans la salle de bain, à genoux, sans la moindre idée de ce qui a bien pu me pousser à faire une chose pareille. Sérieusement, fracasser une porte à coup de massue ? Parfois, je me demande qui commande : moi ou quelqu'un d'autre qui tirerais les ficelles, soudain ennuyé par ma vie et mes réactions prévisibles et monotones.

La salle de bain était une véritable scène de crime. Les murs avaient tous au moins une trainée de sang à mi-hauteur, et celui du fond, contre lequel était couché la jeune femme, semblait avoir été entièrement repeint. Alors qu'elle était immobile, j'ai pu observer l'étendu de ses blessures. Sa jambe gauche avait été tailladée assez profondément et elle perdait beaucoup de sang. Bien entendu, je n'ai ni l'âme d'un sauveur, ni mon brevet de secouriste. Complètement paniqué, je suis retourné dans le salon où ce fut moi, alors, qui me mis à tourner comme un lion enfermé. Faisant voyager mon regard dans chaque coins de la pièce, je finis par fixer le jardin par la vitre ouverte. Mon esprit ne semblait pas capable de trouver une seule alternative au "cassons-nous, de toute manière on la connait pas, elle avait qu'à taper chez quelqu'un d'autre". Finalement, son "il" qui l'avait attaqué avait l'air plutôt remonté. Me sentant aussi idiot qu'un gosse qui vérifierait chaque soir sous son lit, j'ai refermé à clef la porte. "Juste au cas où."

Mon téléphone. Je l'ai récupéré sur la cheminé : trois appels en absence. Ma mère, un ancien pote de lycée et la voisine. Elle avait laissé un message. "Bonjour Alan, comment vas-tu ? Bon, finalement on est rentré un peu plus tôt de notre voyage de noce, on vient d'atterrir. Ces voyages en avions... Atroces. Je t'avais dit que Hercule souffre du mal de l'air ? On l'avait mis dans une cage, dans la soute, et ce fichu chien a vomi absolument partout ! Bref, et je - quoi, chéri ? Non, ils ont dit que ta valise était restée au Japon... Bah, c'est pas ma faute, calme-toi, et puis c'est pas bien grave, au pire... Oui, eh bien attends une seconde. - Désolé Alan. Donc, pour te remercier de t'être occupé des chats et de la maison pendant notre absence, on vient te chercher ce midi et on t'emmène manger au restau ! Bon, c'est pas tout ça, mais on a eu des problèmes avec les bagages, alors à tout à l'heure, et soit près !"

"Quand elle est arrivé, j'étais encore assis sur le sol, contre la baie vitrée. Elle a toqué à la porte pendant cinq minutes, à m'appeler et à tambouriner en même temps, et puis elle s'est mise à crier. Alors je suis allé voir à l'oculus ce qui se passait. Je savais déjà que j'étais mort, alors j'y suis allé lentement, vous savez, comme les morts-vivants dans les films d'horreur. Et puis, quand j'ai regardé à l'oculus... Y avait la voisine, couché sur le perron, et ce... Cet espèce de créature immonde penchée sur elle. L'écume aux lèvres, les crocs pointus et tranchants comme des lames, et le corps recouvert de fourrure rousse. J'ai d'abord cru que c'était Halloween, que les enfants avaient eu un gros budget effet spéciaux, cette année, mais apparemment c'était pas le cas.
"J'l'aimais bien moi, la voisine, vous savez. Alors je suis allé cherché la massue...

- Celle dont vous vous êtes servis pour enfoncer la porte de votre salle de bain ?
- Oui, celle-là même. J'ai ouvert la porte et je l'ai lancé de toutes mes forces sur le chien. On aurait vraiment dit un chien, mais en beaucoup plus gros et en très très maigre. Le bruit de la porte l'avait éveillé, et je l'ai vu tourner sa tête vers moi... Ses yeux étaient rouges de sang. C'est pour ça que j'me dis que c'était un loup-garou, parce qu'après, quand il a reçu ma massue en plein dans la poitrine, il a roulé sur le sol et il a levé la truffe vers le ciel, et il a hurlé. Comme les loups, m'sieur. Le temps que je cligne de yeux, il s'était sauvé. Y restait plus que la massue, à l'endroit exacte où il se l'était prise. Et après..."

Le flic n'a pris aucune note. Il se contente de me fixer désagréablement, avec ses yeux gris. Il referme son stylo qui ne lui a pas servi et croise ses bras sur sa poitrine. Il a l'air décidemment bien content de lui.
"Et après, vous vous souvenez ? Le mari de Myrielle, votre voisine, est sorti de sa voiture voir pourquoi sa femme était aussi longue à revenir. Il nous a appelé juste après et a raconté vous avoir vu, debout et couvert de sang, en train de fixer le ciel. Pourquoi ? Vous vous souvenez d'autre chose ?"

Je me creuse la tête, puis admet avec un sourire assuré :
"Je me souviens juste de m'être fait la réflexion que c'était une fichtrement belle journée pour mourir."
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Keith Simmonds · il y a
Bonsoir, Leapxrxz! Mon haïku, “En Plein Vol” est maintenant en Finale et je vous invite à venir le lire et le soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance! Bonne chance! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/en-plein-vol
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite, mais inquiétante! Bravo! Mon vote!
Mon haïku, BAL POPULAIRE, est
en FINALE pour le Grand Prix Été 2016. Comme
il ne nous reste que 8 jours pour voter, je vous
invite à venir le lire et le soutenir si le cœur vous
en dit! Merci d’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

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Leapxrxz · il y a
Merci haha ! Je n'avais pas reçu de notif' alors j'avais pas vu ton commentaire. (: Je passe sur ton Haïku
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