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Une femme divorcée

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Maurice Stencel

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Sabine était une femme divorcée. Souvent, elle s’était demandée :
- Pourquoi avoir divorcé, c’était un brave garçon, non ?
Elle haussait les épaules, et elle se répondait :
- Je ne sais plus.
Elle pensait que ça n’en avait pas valu la peine. Le mariage ou le divorce ? Parfois c’était l’un, parfois c’était l’autre.
Elle était âgée de quarante ans à l’époque de son divorce. Chez l’homme ou chez la femme, il y a des âges où la vie est sur le point de basculer. Et parfois, elle bascule.
Aujourd’hui, à l’âge de cinquante-six ans, elle était encore fort séduisante. Elle avait été, à l’époque de son divorce, une femme qui enflammait les hommes au travers de la sensualité qu’elle dégageait.
Un jour au Club Méditerranée de Djerba en Tunisie tandis que son mari s’était absenté durant un jour pour une compétition de golf, elle avait succombé à l’attrait d’un compagnon de rencontre. L’homme, en dansant, l’avait serré si fort qu’elle avait voulu le repousser. Vêtu de son paréo, il avait poussé son ventre contre celui de Sabine comme s’il avait voulu lui imprimer son sexe sur le sien. Elle n’avait pensé à rien d’autre. Elle s’était laissé conduire le temps d’une danse. Et elle l’avait suivi à l’écart des huttes du Club.
Un autre jour, elle avait appris que son mari l’avait trompée. Il était médecin. Le matin, il faisait des visites à domicile. C’était une patiente qui le lui avait révélé. Une folle avait dit le mari. Une nymphomane. Il avait prétendu qu’elle l’avait pratiquement violé. Nue sous sa robe de chambre qui s’était délacée lorsqu’elle avait glissé sa main sous ses jambes, elle s’était laissé tomber sur le sol en l’entrainant sur elle.
- Que pouvais-je faire ?
Elle le lui avait reproché, et elle avait entrepris une procédure en divorce.
A quarante-deux ans, elle était devenue une femme libre. Une femme seule.
Seule ? Elle eut un amant. Le mari séparé d’une amie. Marcel souhaitait l’épouser. Elle était sexy, elle faisait bien l’amour, il ne le disait pas mais elle faisait beaucoup mieux l’amour que ne le faisait sa femme, et elle faisait bien la cuisine. Une cuisine légère parce qu’elle surveillait sa ligne, et savoureuse.
Elle cessa de voir Marcel.
La vie est imprévisible. Il ne devait pas être âgé de plus de vingt cinq ans celui qui l’avait abordée dans une brasserie, attablé à une table voisine. Un beau garçon, de belles proportions physiques, le visage souriant, il devait plaire indubitablement. Il lui avait plu à elle aussi. Pourtant, il aurait pu être son fils ! Elle exagérait mais c’était d’autant plus excitant.
- Je peux m’asseoir ?
Elle avait dit oui. Elle n’avait pu s’empêcher d’ajouter :
- Un lapin ?
- Pas un lapin, un signe du destin.
- Oh ! Vous n’exagérez pas un peu ?
- A peine.
Il ne manquait pas d’audace. Ce fut une liaison qui dura quatre mois. Il la retrouvait deux fois par semaine dans l’appartement qu’elle occupait depuis son divorce. Elle aimait cette façon qu’il avait de la regarder lorsqu’elle était nue. Elle plaisait. Elle pensait : il ne me regarde pas, il me détaille. Il découvre la femme en moi.
Les années passèrent. Elle eut sa dernière aventure avec des jeunes gens lorsque l’un d’eux, le fils d’une amie, lui avait demandé conseil.
- Comment faire ? J’aime Nathalie et je suis incapable de le lui dire.
Elle hésitait entre les larmes et le rire. Mais le jeune homme ne s’aperçut de rien. Sans aucun doute, il était d’une timidité maladive. Elle aurait aimé l’initier.
- Tu l’as déjà embrassée. Tu l’as déjà touchée ?
- A vous, je peux le dire : je ne suis plus un homme lorsque je suis à côté d’elle.
- Plus un homme ?
C’était une véritable confession. Il ne considérait pas que Sabine était vieille ou laide mais ses attraits qui faisaient envie il y avait peu de temps encore aux jeunes gens de son âge n’éveillaient aucune sensation physique chez ce jeune homme. C’est de Nathalie qu’il rêvait. Qu’il éprouvait le besoin de décrire.
Sabine avait trouvé Nathalie quelconque. A l’image de ces jeunes fille en pleine métamorphose qui se bandent les seins parce qu’elles les trouvent trop gros ou qui bourrent de ouate leur soutien-gorge parce qu’elles les trouvent trop menus.
Un soir, elle avait entendu son nom.
- Sabine !
Elle rentrait chez elle après s’être rendue au cinéma. A peine si elle se souvenait du film. Elle l’avait reconnu sans hésiter, c’était la voix de Pierre, son ex-mari, le médecin dont elle avait divorcé quinze ans auparavant.
- Qu’est-ce que tu fais là ?
- Sophie est morte.
- Sophie est morte ?
Souvent les phrases se font l’écho les unes des autres, parfois ce sont les silences qui les prolongent, les uns et les autres expriment des sentiments confus.
Sophie était la femme qu’il avait épousée après son divorce. La solitude soudaine des maris, plus que la beauté ou les qualités de leur future épouse, les pousse souvent à se remarier.
Il y avait longtemps qu’ils ne s’étaient pas rencontrés, Sabine et lui. La surprise fut d’autant plus grande. Elle n’alla pas sans un regard inquisiteur sur ce que les corps des uns et des autres étaient devenus. Sabine était demeurée aussi attirante que dans ses souvenirs. Ils s’étaient embrassés sur les joues. Elle était restée fidèle à Shalimar.
- Tu veux monter ?
- J’avais besoin de parler à quelqu’un
Elle habitait au troisième étage. L’ascenseur, proche de la cage d’escalier, était étroit. Il pouvait transporter trois personnes pourvu qu’elles se serrent. Pierre détourna la tête. Sans ce geste instinctif de savoir-vivre, il aurait eu le nez et les yeux sur la poitrine de Sabine dont il se souvenait soudain de la tiédeur.
Pendant qu’elle apportait les verres, elle se souvenait qu’il aimait le whisky. Elle constatait qu’elle-même durant toutes ces années était restée fidèle à la même marque.
- Toujours de l’eau plate ?
Il la regardait, et il pensait qu’elle n’avait pas changé. Lui non plus, aux yeux de Sabine, s’il n’avait plus les traits juvéniles du mari qu’il avait été, il n’avait pas l’air d’un vieillard. Un peu d’embonpoint mais la taille bien droite. Il avait l’air vigoureux. Pourquoi s’étaient-ils séparés ? Elle était incapable de se répondre. Et Pierre, que devait-il en penser ?
Il avait besoin de se confier. Pour l’écouter, elle s’était assise sur le fauteuil à deux places, les jambes repliées sur le fauteuil. A cette place précisément où elle s’asseyait lorsqu’elle était avec son amant avant qu’ils ne se lèvent tout à coup pour s’embrasser.
Elle était incapable de dire comment les choses allaient évoluer. Ce sont des situations dont on devine la fin. Peut être que l’alcool faisait déjà son effet. Pierre se leva. Elle se leva à son tour.
- Il est tard, il faut que je m’en aille. J’avais besoin de parler. Je te remercie, Sabine.
Ils s’embrassèrent comme de vieux amis, et elle le reconduisit à la porte.

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Dolotarasse · il y a
Par hasard je tombe sur votre texte... toutes les questions d'un divorce, d'une nouvelle vie, du physique avant l'affect. Bien aimé.
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Waltan · il y a
J'ai beaucoup aimé cette nouvelle, bien écrite et pleine de sentiments 1 vote.
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