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Charlie Robert

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Quartier Saint-Michel. Des groupes, du bruit, des lumières partout, et puis une rue apparemment vide et presque sombre qui s'éloigne de la place en catimini. Peu de gens l'empruntent, on dirait qu'il ne s'y passe rien.
Une devanture de petits carrés de vitres voilés de dentelles, la façade d'un bordeaux passé, l'enseigne sobre : Café de la Tourelle, disent la tradition et la tranquillité. Comme l'intérieur éclairé d'un jaune doux, les petites tables de marbre, les discrets panneaux de verre fumé qui séparent les espaces.
Restaurant de qualité, sans prétention, gastronomie française. Le menu est assez réduit pour tenir sur une petite carte plastifiée, les plats sont faits maison, le patron est le mari de la patronne ; ils sourient beaucoup tous les deux, et sont très aimables.
On se sent bien, ici.

Les quatre qui arrivent sont des habitués : le patron leur serre la main, on demande des nouvelles de madame, on échange quelques plaisanteries de circonstance.
Une famille. Du quartier sans doute. Des Parisiens plutôt aisés, le genre intellectuel. Les parents ont la cinquantaine bien sonnée ; les deux adolescents qui les accompagnent, un garçon et une fille, parlent fort.
- Mais t'es con ou quoi ?

C'est la fille qui crie comme ça : elle s'adresse à son père. On va l'appeler Marie-Laure, Malo si on la connaît bien.
Malo est une merdeuse. Elle a commandé du foie gras, elle fait l'affranchie, elle répond à son père. Elle est révoltée contre sa famille, ses parents ne comprennent rien, elle leur dit.
Mais le père est au restaurant, il respecte la tranquillité de l'endroit, il balaie l'exclamation :
- On ne va quand même pas se disputer ?
S'ensuit un silence qu'on se demande comment alléger, mais ça ne dure pas.

Malo veut absolument faire une psychanalyse. Ca a l'air super la psychanalyse : se poser sur un divan et parler de sa vie, se comprendre enfin. Faudrait que le père lui donne une adresse, un nom, faut qu'elle y aille.
Le fils, disons François, intervient, mais je ne me souviens pas bien de ce qu'il dit.
Je me souviens seulement d'avoir tiqué un peu en les entendant tous les deux faire les coqs devant leur père, enchaîner les anecdotes, chercher ses réparties et son rire, sans jamais adresser la parole à leur mère que pour l'engager à parler avec eux, à cesser de se taire, à réagir enfin.
- Ca va maman ? Bah dis quelque chose ! Je sais pas, n'importe quoi. Tu pourrais discuter avec nous...

Mais ça repart sans attendre, la psychanalyse ceci, la psychanalyse cela, et j'ai un copain qui.
La mère n'a pas besoin de répondre ; je crois l'entendre bafouiller qu'elle est contente d'être là, que ça lui suffit, mais si ça se trouve j'imagine.
Elle a la tête un peu basse, on ne voit d'elle qu'une rangée de cheveux gris coupés au carré.

- Mais dis quelque chose, c'est pas vrai, reste pas comme ça...
- Qu'est-ce qu'elle a bu avant de venir ? (le père)
- Pas grand-chose, deux kirs. (François)

Et la mère qui dit toujours rien.
La conversation glisse à nouveau, mais Malo insiste :
- Regarde-toi ! T'es comme une serpillère ! T'as l'air de quoi ? Parle avec nous !

On voudrait que le père lui ferme son clapet, que quelqu'un se lève pour lui mettre une bonne baffe, mais soudain on entend la voix de la mère.
Elle parle beaucoup trop fort, elle n'articule pas, elle a la nonchalance de ceux qui se sont oubliés, que rien ne semble toucher – elle est ivre morte.
- Malo, je suis contente, c'est tout.
- Maman, arrête de crier comme ça... Tu te rends compte ? T'as vu ce que t'es ? T'es pitoyable. C'est quoi ta vie ? Aujourd'hui t'as fait quoi ? Et demain ? Tu vas faire quoi demain ? Tu vas dormir jusqu'à 18 heures ? Tu fais quoi à part boire et dormir ?

Elle ressort le coup de la serpillère mais d'un coup on n'a plus envie d'écouter. On a envie de protéger la mère, ou plutôt on a l'impression de sentir l'humiliation immonde tout au fond d'elle, la tristesse immense qui doit la bouffer toute. On voudrait embrasser tout ça.
Mais François s'y met. Il engueule son père, qui depuis tout à l'heure ne dit plus grand-chose, essaie de suivre l'ancienne conversation, reste les yeux vagues pendant que ses enfants insultent sa femme.
- Tu la vois ? Tu sais ce que c'est de la ramasser à poil ? De rhabiller sa mère ? Je suis sûr que j'ai pas mérité une mère comme ça... Toi c'est ta femme, t'as le choix, mais nous on est ses enfants...

Maintenant la fille pleure. Elle pleure sans bruit ; on ne s'en aperçoit pas tout de suite, mais elle ne dit plus rien, elle renifle, elle rajuste son mascara, elle regarde son assiette. J'imagine qu'elle n'a plus envie de manger son foie gras.
A un moment le père réussit à lancer quelque chose, à continuer la mascarade, alors Malo dit qu'elle a besoin d'argent, et tandis qu'il refuse la mère fouille ses poches et sort des pièces. Elle les pose sur la table.
Cette fois la fille pleure pour de bon et on ne l'entendra plus.

Bientôt François dit qu'il doit partir, rejoindre ses amis au théâtre.
- Tu vas voir quoi mon chéri ?
La voix trop forte, les syllabes traînent ; cette fois les yeux de la fille regardent alentour.
Le père se venge enfin :
- Tu vas laisser ta sœur toute seule avec nous ? Tu l'abandonnes ?

François, debout, regarde sa sœur. Il ne peut rien faire d'autre qu'un signe de la main : ils s'appellent, d'accord ? La fille se force à sourire, elle pleure toujours.
Elle finit par se lever. Le père aussi : ils suivent tous les deux François dehors.

La mère est seule à table, un sourire accroché au visage - le même sans doute depuis le début du repas.
Elle reste un petit moment comme ça, puis semble réaliser que les autres sont partis. Elle se lève avec effort, enfile péniblement son manteau, se lève en titubant un peu. Elle trébuche contre une chaise. Debout devant le bar, elle hésite un instant, regarde autour d'elle.
Finit par sortir.

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Keith Simmonds · il y a
Une belle tranche de vie bien familière et bien exposée ici! Bravo Mon vote!
Comme il ne nous reste que 4 jours pour voter,
je vous invite maintenant à venir voir et apprécier
mon “Bal populaire” si le cœur vous en dit, merci!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

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AnnaMaria · il y a
L'ivrogne qui oublie et s'oublie. L'ivrognerie que l'on ne devrait pas découvrir, sauf si un petit caillou se met en travers. La mère quitte le restaurant sans avoir rien compris. D'ailleurs le père ne comprend pas. Tellement habitué à "ne rien voir". Cacher s'est son maître mot.
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Charlie Robert · il y a
C'est exactement ça. Merci.
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