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Une étrange épitaphe

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Aclken

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J’habite boulevard Raspail, à deux pas du cimetière Montparnasse, où je me promène de temps en temps, loin des rumeurs de la ville, parmi les tombes célèbres ou anonymes. L’atmosphère y est reposante et la lecture des épitaphes, parfois pompeuses, parfois naïves, sont des sources de réflexion intarissables sur la vie et la mort. C’est ainsi qu’une après-midi d’été, tout au bout d’une allée, je découvris la modeste tombe d’un certain Pierre Bizet (1979-2010) sur laquelle on avait gravé :

« CI-GÎT UN MARI FIDÈLE
TUÉ PAR SON ÉPOUSE INFIDÈLE »

Quel drame pouvait bien se dissimuler derrière cette étrange inscription ? Le journaliste que je suis se devait d’éclaircir cette énigme. Dès le lendemain je téléphonai à la prison de femmes de Rennes afin de vérifier si une Madame Bizet faisait partie de leurs pensionnaires. On me répondit, qu’en effet une Marie Bizet y purgeait une peine de trois ans de prison pour un crime passionnel. Usant de ma qualité de journaliste, je demandai aussitôt à l’administration carcérale de m’accorder une entrevue avec Madame Bizet, que j’obtins après avoir fait une demande écrite comme l’exige le règlement.
Notre rencontre eut lieu un jeudi matin, je fus d’abord frappé par son sourire et sa ressemblance avec Julie Delpy, l’égérie de Kièslowski. Après les présentations d’usage, je décidai d’aborder directement l’objet de ma visite.
— J’aimerais, dis-je, savoir si c’est vous qui avez rédigé l’épitaphe gravée sur la tombe de votre mari.
— Oui, bien sûr, dit elle en souriant, et vous êtes venu de si loin juste pour interviewer l’auteur de ces quelques mots ?
— J’avoue que si vous aviez fait inscrire : « Ci-gît un mari infidèle tué par sa fidèle épouse », je ne vous aurais pas dérangée, car pour moi les mots ont un sens...
Elle m’interrompit en me regardant dans les yeux :
— Les mots ont le sens que chacun ou chacune veulent bien leur attribuer.
J’eus alors la sensation d’être Œdipe devant le Sphynx. Il y eut un court silence, puis voyant mon air dubitatif, elle poursuivit :
— Je crois que pour que vous me compreniez, il faut que je vous raconte notre histoire depuis le début. Nous nous sommes connus à l’Ecole Normale de Cachan. Pierre m’a tout de suite plu. Bien que catholique pratiquante j’étais amusée par ses idées anti-cléricales et limite-anarchistes.
Quand je me hasardais à démontrer que certaines de ses idées étaient farfelues, contradictoires, voire inacceptables, il me répondait d’un ton grave et sans la moindre ironie,
« Tu es une innocente et c’est pour ça que je t’aime ». Nous nous sommes mariés dès la fin de nos études. Pierre trouva un poste de professeur d’Histoire à Antony où nous nous étions installés et moi un poste de conseillère pédagogique chez Pigier, à cinq minutes du métro Chatelet. À part quelques remous provoqués par nos divergences de vue sur les comportements et règles morales à respecter dans nos Sociétés, nos jours s’écoulaient comme un long fleuve tranquille, jusqu’au matin funeste où le meilleur ami de Pierre nous annonça que sa femme demandait le divorce en découvrant qu’il avait eu une liaison avec sa secrétaire. Sitôt le téléphone raccroché, et me prenant à témoin, Pierre se lança alors dans une longue diatribe digne de Cicéron :
« Est-ce-que tu te rends compte que dix ans de vie commune, deux enfants, des joies et peines partagées, notre amitié, nos escapades à quatre ont été sacrifiés sur l’autel de la morale Judéo-Chrétienne,pour une simple histoire de cul. Tout ça parce qu’un vieil illuminé, il y a plus de trois mille ans, a cru bon d’édicter dix commandements dont le septième, "Tu ne commettras pas d’adultère", a incité, illico, nos sociétés dites civilisées à faire de la fidélité une vertu cardinale pour notre plus grand malheur. Car si nous faisions un peu de sémantique, que dit M. Larousse sur la fidélité ? "Une personne fidèle est une personne qui manifeste de la constance dans son attachement, ses relations". Je ne vois pas pourquoi un simple coup de canif à un contrat de mariage altérerait les sentiments unissant deux personnes qui s’aiment. Imagine un instant une Société où la moindre incartade ne déclencherait plus bris de vaisselle et demande de divorce :
- décongestion de tous les tribunaux de France et de Navarre.
- mise au chômage de tous ceux qui profitent du malheur des autres, huissiers, avocats, officines d’enquêtes et filatures, sans parler des corbeaux et maîtres-chanteurs.
- transparence au sein du couple où le mensonge céderait la place à la tolérance.
Car la Fidélité est à mettre au rang des petites vertus à la portée des chiens et de tout bon esclave. C’est la Constance qui fait la grandeur de l’Homme et à l’heure d’Internet, il est urgent de dire à tes amis de remplacer "Tu ne commettras pas d’adultère" par "Tu protégeras et accompagneras avec constance ton conjoint tout le long de ta vie". »
Ainsi parla Zarathoustra
À la fin de ce monologue, son état d’exaltation et sa colère étaient tels que j’ai jugé plus prudent de m’abstenir de tout commentaire.
Le lendemain cependant, j’étais décidée de revenir à la charge et à le confronter à ses propres théories. Tandis que j’épluchais des oignons avec un couteau de cuisine, je lui ai lancé d’un air détaché : « je pense que ce que tu m’as dit hier sur la fidélité n’était pas totalement dénué de bon sens. L’année dernière, juste avant les vacances, j’ai eu une aventure au bureau avec un stagiaire et j’ai constaté que mes sentiments envers toi non seulement n’avaient pas changés, mais qu’au contraire, cela m’avait rapproché de toi ».
Un long silence s’ensuivit, puis je l’entendis venir vers moi, et comme je lui tournais le dos, il m’embrassa dans le cou tout en me murmurant à l’oreille : « moi, c’est à peu près vers cette époque que j’ai couché avec ton amie Elga... »
Je me suis alors retournée et j’ai plongé le couteau que je tenais dans la main dans son ventre. Quand les pompiers sont arrivés, il était déjà mort.
Vous êtes maintenant le seul, peut-être, à comprendre que cette épitaphe est mon dernier message d’amour dédié à Pierre. »
Je lui posai alors une dernière question :
— Marie, l’aviez-vous vraiment trompé ?
— Ceci est mon secret, me répondit-elle, toujours en souriant.
Après l’avoir remerciée, je pris congé et je confesse que le vieux journaliste endurci que je suis a eu un petit pincement au cœur en la quittant. Dans le train du retour je décidai de publier, dans mon journal, un éditorial sur les dégâts générés par le septième commandement du vieux Moïse, mais comme dirait Kipling, ceci est une autre histoire.

PRIX

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Aclken · il y a
Merci pour votre appreciation. Pierre a ete infidele quant a Marie,elle seule le sait. merci encore d'etre revenue sur ce texte.
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Thara · il y a
Un très beau récit, qui interpelle sur cette épitaphe. En lisant votre texte, j'en déduis (peut-être à tort), que l'épouse était fidèle, et lui infidèle.
Comme presque toutes les femmes, elle a prêché le faux pour avoir le vrai, d'où son coup de sang !

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Lecrilibriste · il y a
j'ai beaucoup aimé votre nouvelle, mon vote
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MissFree · il y a
Intéressant et très bien écrit!
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Aclken · il y a
merci à vous et au kangourou qui pose à coté de vous
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MissFree · il y a
Un kangourou? euh non c'est le renard à côté du petit prince mais de dos ça peut prêter à confusion ;-)
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Envoldemots · il y a
J'ai adoré cette nouvelle !! Fraîche et brutale, je vote!
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Aclken · il y a
Très touché et flatté par votre commentaire.
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Philshycat · il y a
J'adore les références !
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Bruno Teyrac · il y a
Moralité : éviter de faire ce genre d'aveu à son épouse dans la cuisine (trop d'ustensiles coupants et tranchants à portée de main). Une histoire intrigante et bien racontée. J'imagine que le nom de Bizet est un clin d’œil à un autre coup de couteau donné par jalousie, si ce n'est qu'ici, c'est la femme qui porte le coup de grâce. Un texte intéressant aussi pour les questions morales qu'il soulève.
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Aclken · il y a
Merci pour votre fine analyse. Mon père me disait toujours "n'avoue jamais"
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Utilisateur désactivé · il y a
Je ne comprends pas pourquoi Amussée a été heurtée ? C'est une histoire, des points de vue différents mais l'auteur, dont on sent bien où il penche, certes ne prend cependant pas vraiment parti. Le libertaire et la catho; ils s'aiment tous les deux...ça n'est pas vraiment réaliste de toutes façons mais chacun défend son point de vue, un peu violemment ( je ne peux en dire plus pour ne pas dévoiler la chute) pour l'un des deux; bref j'ai bien aimé!
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Aclken · il y a
Ce n'est pas la Fille de Rappoport mais "la fille de Rappacini"
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Amussée · il y a
J'ai aimé votre style, vos références... Mais le fond et la morale de votre histoire m'ont vivement heurtée !!!! qui m'interdisent de voter pour vous. Sans cela, j'apprécie votre expression ! Dommage...
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Aclken · il y a
merci pour votre commentaire...il ne faut pas prendre le texte au 1er degré ...c'est un sujet de reflexion sans plus!
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Amussée · il y a
Certes, libre à vous bien sûr ! Mais quel que soit le degré de lecture, je m'abstiendrai de voter, et je préfère dire pourquoi : l'auteur a le droit de savoir. Après cela, je salue volontiers l'originalité de votre récit et votre aisance d'expression.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Ce personnage féminin dans son ambiguïté doublée de candeur si décalée dans le lieu m'a touchée.
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Aclken · il y a
merci d'avoir aimé Marie
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