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Viviane

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En compétition

C'est une maison longue et basse . Des fenêtres éclairent le couloir qui court sur toute la façade. C'est la demeure de mon amie, nous nous connaissons depuis des années mais nous sommes restées si longtemps séparées que nos retrouvailles ont un petit goût de nostalgie. Je me trouve devant la porte en bois sombre. C'est là .
Elle s'est éclipsée en disant : « Tu trouveras bien ma petite galerie, tous mes tableaux ont une histoire, je serai de retour dans une heure ».
Je tourne la serrure, le battant s'ouvre en grand. La lumière pénètre dans la salle par une baie vitrée et jette des reflets sur les tableaux. Accrochés au mur, adossés au manteau de la cheminée, posés de guingois sur une table, tous sont là. C'est un véritable kaléidoscope de couleurs .
Pourtant, mon regard est attiré par un petit tableau près de la fenêtre . Quelque chose de familier, d'une grande douceur me pousse en avant. J'avance de quelques pas, une émotion incontrôlable envahit tout mon être, j'entends les sourds battements de mon cœur et c'est une petite fille qui tend les bras et saisit le tableau : oui, c'est moi, c'est bien moi devant la maison de mon enfance.
Je me souviens...
Elle s'appelait Marie. Qu'elle était jeune Marie, qu'elle était belle ! Des yeux noirs souvent tristes mais pleins de tendresse, une longue chevelure brune nouée dans un foulard rouge, des mains tachées et colorées qu'elle enfouissait dans les poches d'un pantalon bleu qui flottait autour de son corps mince et nerveux. Je la trouvais magnifique . Elle était venue s'installer pour l'été dans la maison de vacances de son père, voisine de celle de mes parents.
J'étais alors une petite fille solitaire, rêveuse et timide. Je jouais seule dans le grenier de notre vieille maison m'inventant un avenir radieux où belle et sûre de moi je mordais la vie à pleine dents. Du fenestron j'avais une vue plongeante sur la maison de Marie. Seule une rue étroite nous séparait. J'étais curieuse et la vie de Marie me paraissait si intrigante, si mystérieuse, à côté de mon existence de petite fille ordinaire. Cet été là, je glissais telle une ombre entre les adultes qui m'entouraient, occupés par leur propre vie. Mes parents travaillaient aux champs. Je revois ma mère revenir du jardin un panier au bras et je sens sa main rassurante et calleuse sur mon épaule. J'entends mon père siffloter doucement pour rassurer le mulet. Je le vois sortir de sa poche une poignée de cerises ou quelques amandes cueillies pour moi. Mes frères et sœurs, où étaient-ils cet été là ? Partis ou occupés par leurs amis, leurs amours. Je restais seule entre deux parents vieillissants occupant mes journées à courir dans la garrigue me faufilant dans les maisons en ruines à la recherche de trésors perdus.

C'était le mois de juillet et les vacances s'annonçaient bien longues.
L'arrivée de Marie a bouleversé mon existence. La première fois que je l'ai vue, j'étais dans le grenier occupée à nettoyer un vieil harnais du cheval disparu depuis longtemps mais qui, dans les histoires que j'imaginais, était devenu mon ami. Je sens encore l'odeur du vieux cuir mêlé à celui de l'animal. J'ai couru au fenestron : Marie poussait le portail, ses valises déposées à ses pieds. Derrière elle, arrivait son père soufflant et pestant contre la chaleur. Les jours suivants, je guettais Marie derrière la petite fenêtre, je voyais ses toiles, son chevalet, ses pots et ses tubes, je découvrais son énergie, ses colères quelquefois quand elle jetait au sol ses pinceaux et son chiffon multicolore. J'entendais souvent des disputes terribles avec son père, des mots blessants échangés et puis des insultes qui obligeaient Marie à fuir dans la maison, refermer la porte et s'isoler quelquefois plusieurs jours.

Je n´en comprenais toujours pas le sens mais j'en ressentais la violence . J'avais saisi que Marie voulait peindre. Mais ses projets ne pesaient pas lourds face à la volonté de son père . Il l'appelait en ricanant « le peintre du dimanche », et Marie répondait calmement : « la peintre Papa, LA peintre !! ». Petit à petit, je m'approchais de Marie, je passais en chantonnant devant son portail entrouvert, j’étais là quand elle ouvrait ses volets, alors le paysage lui sautait aux yeux et la réjouissait tellement qu'elle battait des mains comme une enfant émerveillée.
Et, un jour, je me retrouvais devant Marie séparée d'elle par son chevalet ! Car Marie me peignait, oui moi cette petite fille si ordinaire, si terne, presque invisible aux yeux des autres. J'étais debout, sous le soleil, devant le vieux puits, sur le chemin poussiéreux qui passait devant nos maisons. Marie esquissait à grands traits l'ébauche de son tableau. Le soleil éclatait ses rayons sur le vieux puits derrière moi. Il chauffait mon corps et mes épaules brûlaient doucement. L'air sentait l'été, la grosse chaleur. Dans l'olivier, les cigales s'égosillaient, ivres de vie. C'était la première fois que j'étais ainsi observée et surtout la première fois que j'acceptais aussi bien le regard de l'autre. Et puis un soir, Marie me fit entrer dans la cour. Elle couvrit mes yeux de ses doigts fins et me poussa gentiment vers le chevalet. J'écartais brusquement ses mains de mes paupières. Une explosion éclata dans ma poitrine, là devant moi, se tenait une petite fille brune aux yeux sombres et, si incroyable soit-il, je la trouvais belle ! Son visage exprimait une certaine gravité mais un sourire confiant éclairait ses traits, son regard noir laissait apparaître une lueur malicieuse et son menton rond et enfantin se dressait fièrement. Quelques mèches de cheveux drus et rebelles jouaient dans son cou. Elle était vêtue d´une jupe rouge qui découvrait des genoux durs et halés et d'une chemise blanche sans col dont les boutons rouges éclataient comme des soleils. Oui c'était moi, telle que Marie me voyez, et telle que j´étais sans doute. Je levais vers elle un regard émerveillé et prise d'une impulsion subite je lui saisis la main et baisai sa paume. Marie ébouriffa mes cheveux en riant puis accrocha le tableau à un vieux clou rouillé qui se trouvait là. Les jours suivants et jusqu'au départ de Marie, chaque fois que je passais devant lui, je m'arrêtais pour le regarder. Il me donnait envie de voir et d'être vue, et c'est peut-être grâce à lui que j´appris à redresser la tête. Chez Marie la porte était toujours ouverte. Je rentrais, restais quelques minutes ou quelques heures. Elle m'apprenait les couleurs, à tenir un pinceau, à faire des mélanges, m'interrogeait sur mes amis, ma famille, les livres que j'aimais. Un soir, allongées toutes les deux sur une couverture nous avons regardé les étoiles et essayé de deviner notre avenir dans les astres. Marie voulait peindre la nuit d'encre, les ombres inquiétantes. Je voulais être le fantôme tout blanc dans le tableau de Marie. Quand je la quittai elle m'attira contre elle et m'embrassa tendrement. Je me retournai pour lui faire un signe de la main, elle était là, adossée à la porte, silhouette ébauchée dans l'ombre, elle leva le bras puis le lourd battant se referma dans un bruit sourd et la clé grinça dans la serrure. Je ne l'ai jamais revue.

Le matin je trouvais les volets tirés et le lourd portail fermé. Marie était partie vers d'autres vies, d'autres ailleurs . Elle était partie sans un mot, sans un adieu. Pourtant je ne lui en voulus pas, je crois que je comprenais. Et je gardais dans ma mémoire ce petit tableau qui avait bouleversé mon existence.
Jamais Marie ne revint au village. Son père habitait quelquefois la maison, disait que Marie voyageait, qu'elle donnait rarement de ses nouvelles, qu'elle fréquentait un monde d'artistes bohèmes et sans le sou, qu'elle avait laissé tomber ses études pour la peinture. J´entendais la colère et le mépris dans sa voix et je comprenais encore mieux pourquoi Marie était partie. Puis la maison fut vendue, l'atelier transformé en solarium, la cour devint une piscine, le puits fut grillagé et cadenassé . Seul l'olivier résista, témoin du passé.
Après la vente de la maison je n'eus plus jamais des nouvelles de Marie.
Et maintenant me voilà devant ce petit tableau. Tant d´années ont passé ! Pourtant je reconnais cette petite fille qui me regarde en souriant. Malgré les coups durs de la vie, je suis toujours la même, il y a au fond de moi la même étincelle, le même désir de vivre, le même espoir toujours vivace, cette part inaliénable et éternelle de l'enfance. Je tiens le tableau entre mes mains et je pense aux êtres et aux lieux que j'ai aimés et perdus, c'est là que se tient ma « vraie » vie, entre ombre et lumière, c'est là que se trouve le germe inaltérable de la femme que je suis devenue.
La porte s'ouvre doucement et le visage surpris de mon amie apparaît. Elle voit mon émotion et les larmes qui glissent sur mes joues. Elle ne pose pas de question et me serre simplement le bras en disant : « Il te plaît ! Je te l'offre volontiers. Je l'ai trouvé il y a une dizaine d'années dans une galerie à Milan. J'ai rencontré la peintre, une femme étonnante, et encore très belle. Elle expose régulièrement en Italie et rencontre là-bas un beau succès, elle a beaucoup hésité avant de me le céder et a enfin accepté lorsque je lui ai dit que j'étais française. Prends-le, il est à toi, je vois bien qu'il te touche beaucoup ! »
Alors seulement je retourne le tableau et je lis : Une enfant au soleil. Marie G. Été 1963.

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

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CLASSEMENT Nouvelles

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Samia.mbodong · il y a
Une histoire très touchante, où finalement la peinture est le lien entre ces deux fillettes.
Un souvenir exceptionnel.
Bravo et merci je soutiens

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Julia Chevalier · il y a
Très émouvant
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Artvic · il y a
Un très beau texte bien noué de sentiments
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Viviane · il y a
MERCI
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Line Chatau · il y a
Un très joli moment de lecture. Merci! Toutes mes voix avec plaisir!
Une envie de lire un TTC? Je vous propose la Genèse revue à ma façon!

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Viviane · il y a
Merci Bravo pour votre vision de la Genèse !!!
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Antoine Finck · il y a
Un très beau moment de lecture !
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Ginette Vijaya · il y a
De beaux moments pleinement restitués par la peinture !
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Marie-Françoise · il y a
J'ai ressenti ton émotion, ta sensibilité à travers ce texte, c'est très bien décrit. J'ai presqu'envie de voir ton tableau voici mes voix Viviane sans restriction !
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Patrick Peronne · il y a
Un bon texte que j'ai plaisir à soutenir.
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Joëlle Brethes · il y a
Les (parfois bonnes) surprises de la vie… :)
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Chantal Noel · il y a
J'ai beaucoup aimé, et ce souvenir qui surgit du passé est très bien écrit
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