Une employée dévouée

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Julie, tailleur et attaché case à la main, aperçut enfin les immenses lettres lumineuses d’ International Ward Corporation et poussa un soupire de soulagement. Elle était tout juste à l’heure. Elle vérifia une dernière fois le numéro de la tour et traversa l’esplanade grouillante d’hommes et cyborgs d’un pas décidé.
Quelques minutes plus tard, un homme d’une stature imposante, l’air avenant, lui tendait la main. Sans plus attendre, il la conduisit vers l’ascenseur tout en lui expliquant son travail : « Le bureau des archives est situé au troisième et quatrième sous-sol. C’est là que vous travaillerez. Comme on a déjà dû vous l’expliquer, votre tâche consiste à trier et classer les archives. Vous aurez également à répondre aux demandes ponctuelles des services qui vous seront affectés pour remonter dans le système central les informations archivées nécessaires. Vous travaillerez dans une équipe de 10 personnes, assistée d’un nombre équivalent de robots. Votre superviseur, Madame Marty, vous présentera plus en détail le fonctionnement ».
Tout en parlant d’une voix forte pour couvrir les bruits de ventilation assourdissants, ils parcoururent des milliers de rangés de serveurs informatiques. Ces derniers s’étiraient sur des centaines de kilomètres et montaient à une hauteur vertigineuse. Des robots allaient et venaient le long des rangées, leurs bras extensibles s’allongeant à l’infini pour saisir ou brancher des serveurs. Des humains couraient ici et là depuis leurs bureaux minuscules alignés le long des murs, donnant des ordres, récupérant et distribuant serveurs et informations. Des cyborgs, à la combinaison gris argent semblaient superviser l’ensemble des opérations. Madame Marty était parmi eux, contrôlant sans relâche le travail de son équipe.
« Je vous laisse là Julie. Vous irez voir le service médical qui vous implantera votre puce de reconnaissance. Le service d’enregistrement se chargera de la programmer et de vous donner le matériel informatique qui l’accompagne. Dans les prochaines semaines, vous aurez certainement à suivre une formation croisée avec les robots pour que vous appreniez votre métier et le leur. C’est essentiel pour travailler en équipe.
-Merci Monsieur, je vous remercie Monsieur, répondit Julie avec empressement. A bientôt Monsieur.
-A bientôt Julie. Bon courage et à bientôt» lui dit-il alors qu’il s’élançait déjà dans l’ascenseur.
En sortant du service médical, Julie se dirigea vers le service d’enregistrement. Après avoir frappé à la porte sans succès, elle se décida à entrer. Derrière une pile de documents était assis un vieil homme à l’air sympathique.
« Entrez entrez, finit-il par lui dire en levant la tête. Que puis-je faire pour vous ?
- Bonjour », répondit Julie soudainement hésitante. Tout avait pour l’instant semblé si organisé, fluide, évident que ce désordre soudain l’étonna. C’était la première véritable question qui lui était posée de la journée. « C’est pour me faire enregistrer. On m’a dit de venir dans votre bureau
- Oh oui oui. Asseyez vous là. Alors alors », marmonna-t-il tout en pianotant sur son ordinateur. « Ah oui, ca y est. Julie Lepsi, c’est bien cela ?
- Exactement
- Alors, dites moi. Vous êtes originaire de ?
- Je viens de la province de Carnou. Dans le sud », répondit-elle tout en se frottant l’avant bras.
« Cela fait toujours un peu mal au début, expliqua le vieil homme en voyant son geste, mais ne vous inquiétez pas. Vous vous y habituerez et finirez même par l’oublier. Je vais la programmer. Vous verrez, c’est très pratique. Vous êtes immédiatement reconnue par le système IWC, votre paie est chargée directement dans la puce et vous pouvez payer avec dans la plupart des magasins. Oh, mais on vous a aussi commandé un colibri, s’exclama-t-il après un moment. Vous avez de la chance. C’est un gadget incroyable. Ils avaient arrêté d’en donner aux nouveaux arrivants dernièrement. Vous arrivez au bon moment ».
Il sembla perdu un instant dans ses pensées puis se mit à farfouiller dans un tiroir. Il en sortit triomphant une petite boite qu’il tendit à Julie. Un colibri ! Julie sentit son coeur se remplir de joie face à ce « gadget » inconnu.
« Alors alors, reprenons, nous sommes nous sommes... le 1er mars 2073. Votre âge ?
-25 ans
- Entreprises précédentes ?
- C’est mon premier emploi.
- Diplôme ?
- en archive bien sur, répondit-elle en souriant à part elle de l’ignorance de cet étrange vieillard
- Vous êtes bien du groupe sanguin AB+ ?
- Oui c’est bien cela.
- Vous avez de la chance, c’est très pratique pour les opérations de transformation. Cela jouera en votre faveur.
- Ah oui ? répondit Julie poliment
- Et pour votre colibri. Voulez-vous la fonction Sécurité ?
- Sécurité ?
- Oui, colibri offre un système de sécurité relié directement aux postes de police. Il scanne les individus autour de vous et vous signale toute personne ayant un casier judiciaire à moins de 200 mètres. Il fait aussi office de caméra intelligente et peut, en cas d’agression, faire office de taser paralysant.
- Et bien, heu, oui, pourquoi pas. Je suppose que dans les grandes villes, cela peut servir.
- En effet, lui dit-il avec bienveillance. Voulez-vous activer les lunettes avec ? C’est un nouveau système très efficace pour diriger le colibri. Bien plus rapide et discret que la tablette, croyez moi !
- Alors, allons-y pour les lunettes, je vous fais confiance.
- Vous pouvez. Il faut vous habituer aux nouvelles technologies vous savez. Vous travaillerez étroitement avec les machines au service des archives. Il faut pouvoir les comprendre. Et suivre la cadence aussi. Les lunettes pourront vous aider. Vous trouverez un très bon tutoriel dans l’intranet » lui expliqua-t-il.
Quelques dizaines de minute plus tard, Julie sortait du bureau, ravie, sa puce sous le bras, ses lunettes sur le nez et son colibri dans la main. Elle se sentait accueillie, reconnue et gâtée !
Julie s’habitua vite à son nouveau travail et appris rapidement à travailler de concert avec les robots. Elle finissait parfois tard mais l’ambiance était bonne. Son superviseur, Madame Marty, était sévère mais juste. Il n’y avait en effet pas le droit à l’erreur. Des dossiers mal archivés pouvaient faire perdre des jours entiers de travail. De même, il était essentiel d’avoir une bonne compréhension de ce qui était archivé pour correctement cibler les demandes parfois imprécises des employés des étages supérieurs. Sans cela, les robots pouvaient tourner en rond des heures durant dans les allées. Sans compter les problèmes de classement.
Colibri était extrêmement pratique. Bien que cela fut parfois pénible pour ses yeux, elle s’en servait beaucoup pour son travail. Grâce aux lunettes, elle pouvait facilement envoyer colibri voir où en étaient les robots dans leurs recherches et vérifier dans les rangées si les serveurs étaient correctement classés. L’option sécurité lui avait même déjà servi un jour où elle était rentrée tard chez elle.
A l’issue des six premiers mois, elle eut comme convenu son premier rendez-vous avec Monsieur Carlon. Après quelques formules d’usage et un bref résumé par Julie de ses impressions, Monsieur Carlon, arborant un large sourire, lui proposa quelque chose d’inespéré.
« J’ai entendu dire que vous vous plaigniez de maux de tête régulier. Non non, ne vous inquiétez surtout pas, s’empressa-t-il d’ajouter, apercevant l’embarra de Julie. Nous sommes extrêmement satisfaits de votre travail. Tellement satisfaits que je profite de notre entrevue pour vous parler de notre programme Jeunes Espoirs. Nous proposons aux J.E. un parcours sur mesure pour faire progresser nos jeunes talents dans l’organisation avec une rapidité inespérée. Vous voyiez là-bas, le jeune Eric, il est déjà directeur du département archive ouest, à seulement 35 ans. Il a commencé comme vous ».
Julie l’écoutait bouche bée, trop surprise pour pouvoir dire quoique ce soit.
« Pour commencer, lui expliqua-t-il, nous avons pensé à vous pour un rôle de superviseur. Oui oui comme Madame Marty. Alors bien sûr, c’est une exception, nous proposons rarement des postes aussi élevés à des recrues aussi jeunes. Cela risque d’être difficile et il vous faudra du cran pour vous imposer auprès des membres de votre équipe. Les humains bien sûr, ajouta-t-il avec un clin d’oeil. Afin de pouvoir superviser au mieux robots et humains, nous proposons un programme d’efficience oculaire. Nous remplaçons vos yeux par des prothèses extrêmement performantes, offrant une vue extraordinaire, avec la possibilité de multiplier les vues jusqu’à 3 par œil. C’est une technologie incroyable et une véritable chance pour vous ! », conclua-il avec enthousiasme.
Julie était perplexe. Une opération des yeux. Elle savait bien que l’International Ward Corporation était très favorable aux cyborgs et offrait à certains employés des opérations pour le moins couteuses mais elle ? C’était bien connu que monsieur Carlon était lui-même un cyborg bien qu’aucune de ses transformations ne soit apparente. Comme chez beaucoup des managers de l’organisation. Mais jamais elle n’aurait imaginé que cela lui arriverait, à elle. Et aussi vite !
« Merci beaucoup Monsieur, finit-elle par réussir à répondre. Jamais je n’aurai cru pouvoir rentrer dans le programme Jeune Espoir. C’est fantastique.... ». Elle sembla hésiter un instant.
Monsieur Carlon lui fit d’un geste de la main gentiment signe de continuer.
« N’hésitez surtout pas à poser toutes les questions que vous avez en tête. C’est normal d’être surprise. Je suis là pour vous éclairer. N’hésitez surtout pas. Vraiment
- Je vous remercie, répondit Julie. Tout d’abord, heu, c’est à dire que je ne sais pas si je suis en mesure de me payer ce genre d’opération. Je suppose que ce n’est pas donné. Après, je ne sais pas.. »
Monsieur Carlon l’interrompit avec impatience. « Mais non, mais non ma chère Julie. Nous prenons en charge l’ensemble des frais associés à l’opération. Ainsi que toute intervention complémentaire nécessaire durant tout le temps où vous travaillerez chez nous, ajouta-t-il.
- Ah d’accord. très bien, répondit-elle avec un sourire reconnaissant. Après un instant de réflexion, elle ajouta : Mais, heu, enfin, est-ce que, enfin, savez-vous s’il y a des risques associés à l’opération ? Au regard du directeur, elle s’empressa d’ajouter : vous savez, c’est que chez moi, on est assez peu familier de ce type d’opération. J’imagine que c’est sans danger bien sur. C’est juste pour être sur de bien comprendre les implications vous comprenez
- Et bien écoutez, tous les superviseurs sont équipés de cette technologie, répondit Monsieur Carlon en se penchant doucement vers elle. En avez-vous vu un seul émettre des regrets ou se plaindre d’une quelconque douleur ?» l’interrogea-t-il.
- Après bien sûr, continua-t-il, vous êtes tout à fait en droit d’avoir des doutes ou même de refuser. Nous réfléchirons à une autre proposition correspondant plus à vos attentes dans ce cas.
- Oh non non, c’est très bien, s’empressa-t-elle de dire. Vraiment, je suis ravie. Merci. Vraiment.
- Alors, marché conclu» lui dit-il radieux en se levant. Il semblait très content et ajouta même avec un clin d’oeil « Qui sait ma petite Julie, c’est peut être mon bureau que vous occuperez d’ici quelques années, il va falloir que je me méfie ».
Et c’est ainsi que quelques semaines plus tard, Julie ressortait de la clinique de l’IWC, désormais cyborg, Jeune Espoir et déjà superviseur.
Elle s’y habitua bien vite. Elle dut bien sûr s’imposer auprès des membres de son équipe, qui jalousaient sa position, certains étant au même poste depuis des dizaines d’années. Ce qui ne fut pas chose aisée. Elle réussit cependant à montrer ses compétences lors d’une situation particulièrement délicate et son équipe lui fit alors confiance. Deux années seulement après sa nouvelle prise de fonction, elle fut à nouveau promue. Cette fois au rang prestigieux de Manager. Elle avait sous ses ordres une dizaine de superviseurs et plusieurs milliers de rangés de serveurs. Elle travaillait vite et bien, sans compter ses heures et sa peine. Monsieur Carlon lui offrit, pour la féliciter, des jambes artificielles. Grâce à ses prothèses interchangeables, elle pouvait parcourir sur ses chenilles des centaines de kilomètres par jour pour contrôler et suivre le travail des superviseurs. Elle allait même plus vite que les robots. Elle en fut extrêmement soulagée, ses douleurs aux jambes étant de plus en plus douloureuses. En plus des prothèses chenilles pour son travail au centre, Julie avait bien entendu reçu des prothèses plus traditionnelles pour la vie de tous les jours et les réunions avec les managers. Les prothèses étant généralement très coûteuses, elle avait fait la jalousie de ses amies lorsqu’elle leur avait annoncé que l’entreprise lui avait fourni non pas deux mais cinq paires de jambes différentes ! L’opération fut éprouvante bien sûr et il fallut s’habituer aux nouvelles jambes rapidement. Cependant, tout se déroula sans accroc et elle prit rapidement en main son nouveau poste. Les hausses de salaire ainsi que les bonus accordés à chaque nouvelle opération lui avaient même permis d’acheter un appartement. Elle s’attendait d’ailleurs à être de nouveau promue, les Jeunes Espoirs évoluant très rapidement.
Cela ne tarda en effet pas à arriver. Julie eut un nouveau rendez-vous avec Monsieur Carlon. « Nous avons une nouvelle proposition à vous faire, Julie. Nous sommes entrain de développer une unité d’élite chargée d’auditer l’ensemble du centre des archives. Nous cherchons à placer nos meilleurs éléments dans cette nouvelle structure et avons bien entendu pensé à vous. Vous aurez en prime une augmentation de salaire de 20% ainsi que l’implantation d’une PCP, ou puce cérébrale de performance si vous préférez. Cela vous donnera un accès direct à l’ensemble du réseau interne. Tout comme moi d’ailleurs, dit-il avec fierté. Il ajouta, soudain très animé : c’est une grande chance que vous avez là ma petite Julile ! Vos facultés intellectuelles seront décuplées. C’est une technologie impressionnante. Une fois la première opération réalisée, les upgrades sont relativement aisés. Vous ferez partie de l’élite Julie !», conclua-t-il triomphant. Julie n’hésita pas un instant.
Elle croisa peu de temps après le vieux programmateur dans les couloirs. Il sembla surpris de la voir si changé. Ils discutèrent un moment. Elle lui raconta son opération à venir ainsi que sa progression fulgurante.
« Vous venez bien de la province de Carnou ? Je viens d’une province voisine, les Raborts, lui dit-il, comme plongé dans ses souvenirs. Je connais bien Carnou. C’est un très joli coin. Il y a encore peu de robots ou cyborgs là bas n’est-ce-pas ? »
Julie acquiesça.
« Vos parents doivent être fiers de vous je suppose. Une cyborg tel que vous » lui dit-il avec un sourire triste.
- Oui, très fier. Ils ne comprennent pas mon travail ni même ce que fait l’IWC mais ils me soutiennent à 100%. Enfin, ca leur fait toujours un peu peur toutes ses transformations mais ils ne se rendent pas compte, on ne voit pas tout ça chez nous , dit-elle avec tendresse.
- N’avez-vous jamais pensé qu’ils n’avaient peut être pas complément tord ? lui dit-il doucement. Je vais vous dire, lorsque je suis arrivé, les toutes premières prothèses commençaient à être implantées. Il y avait un véritable engouement et ils en offraient à tout va. J’ai refusé alors, par crainte, par lâcheté ou que sais-je encore. J’ai souvent regretté mais aujourd’hui, je ne regrette rien voyez-vous. J’en ai vu disparaître bien plus vite que moi malgré toutes leurs machines. Et puis, je suis attaché à mes yeux fatigués et à mon corps malade. Je fais confiance à ce corps- ci. Il m’appartient voyez-vous. J’en suis le seul maitre. C’est une chose bien précieuse vous savez », lui dit-soudain plein d’émotions. Julie se sentie un peu mal à l’aise face à ce sentimentaliste excessif touchant certes mais quelque peu décalé à l’IWC. Elle lui adressa cependant un sourire sincère et s’en fut sans rien ajouter.
Julie intégra l’équipe d’audit quelques semaines plus tard. Elle était entourée d’une dizaine de cyborgs comme elle. Chacun avait des améliorations spécifiques, elle ses yeux et ses jambes, d’autres leurs mains, d’autres des capacités améliorées de calcul, programmation ou autre. Certains contrôlaient même leur propre robot directement par la pensée. Julie était heureuse. Elle sentait qu’elle appartenait désormais à un nouveau monde, celui des cyborgs, des hommes-machines destinés aux positions les plus élevées de la société. Elle vivait désormais dans le centre ville, dans les quartiers chics, dans un appartement de luxe et n’était entourée que de gens cultivés, intéressants, issus d’un milieu très largement supérieur au sien. Comment aurait-elle pu ne pas tomber sous le charme ?
Alors bien sûr, cette nouvelle position exigeait quelques sacrifices. Elle travaillait beaucoup, jusque tard le soir et commençait à se fatiguer. Les autres membres de son équipe étaient pour la plupart issues de familles aisées, au potentiel génétique élevé et amélioré dès leur plus jeune âge. La compétition était donc rude, inégale et nerveusement éprouvante. Elle finit par prendre l’habitude, pour rattraper son retard, de travailler le dimanche. Elle sacrifiait ainsi son unique jour de repos pour tenir la cadence. Cela finit par devenir de plus en plus difficile pour elle de récupérer le sommeil perdu et son corps lui faisait sentir. Un jour, lors d’une réunion où elle avait été perturbé par les interfaces réseaux qui bourdonnaient dans sa tête, elle n’avait pu dire un mot de toute la réunion. Une autre fois, alors qu’elle était chez elle entrain de se préparer à dîner, elle avait perdu le contrôle de ses yeux, qui avaient commencé à s’ouvrir et se fermer à toute vitesse. Elle n’avait pas réussi à les contrôler et s’était trouvé obligée d’éteindre ses yeux en urgence. Après une nuit dans le noir le plus complet, elle avait fini par les rallumer, heureuse de constater qu’elle les contrôlait à nouveau. Elle crut qu’elle tiendrait. Elle gagnait chaque jour en compétence et estime. Elle ne pouvait pas se reposer maintenant, alors qu’elle était en pleine ascension. Monsieur Carlon lui avait même fait miroiter une nouvelle promotion.
Mais ce qui devait arriver arriva. Cela eut lieu après plusieurs semaines de travail intense alors qu’elle faisait une inspection dans l’aile sud du quatrième sous-sol. Un débris par terre se prit dans ses chenilles. Elle perdit l’équilibre et tomba sur le sol. Elle perdit contrôle : ses chenilles passèrent en vitesse maximale, Colibri se mit à tournoyer autour d’elle à toute vitesse et elle s’apercevait, par flash, étendue sur le sol, entourée d’une foule de superviseurs inquiets. Dans un accès de panique, elle avait voulu se connecter au réseau pour tenter d’éteindre le système mais dans son angoisse, elle finit par tout embrouiller, envoyer des messages tout azimuts et incohérents à ses collègues et surtout, mélanger et supprimer des dossiers urgents et précieux. A la fin, elle perdit conscience au milieu d’un court-circuit général.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle se trouvait dans la clinique de l’IWC, une infirmière à son chevet. Monsieur Carlon arriva peu après, l’air préoccupé.
« Je suis désolée pour les dossiers et tout le reste, lui dit-elle immédiatement. Un débris s’est pris dans mes chenilles, j’ai eu peur, j’ai paniqué je ne sais pas. Je suis vraiment désolée,
-Mais oui mais oui, ma petite Julie. Ne vous inquiétez pas, finit-il par répondre en lui tapotant la main. Tout va bien se passer. »
Un silence s’ensuivit. Monsieur Carlon semblait hésiter à parler.
« Ecoutez Julie, commenca-t-il. Ca ne va pas être facile à entendre mais je sais que vous saurez être raisonnable. Alors voilà, je viens de discuter avec les médecins et il est très peu probable que vous soyez sur pied demain. Ni même jamais. Cela va bien plus loin qu’un débris par terre ou un accès de panique. Il semble que nous vous ayons surestimée tout simplement. Il marqua une pause. Votre système nerveux n’arrive plus à gérer l’ensemble de votre appareillage. Comment dire... disons que vous êtes, si vous voulez, grillée. Oui, c’est un peu près ça, dit-il, la mine désolée mais malgré tout satisfait de son bon mot.
- Hein ? Quoi ? répondit Julie d’une voix faible, déjà épuisée par cette discussion. Mais comment ça ? Je ne comprends pas ». Julie s’agitait sur son lit, tentant de se redresser, ses yeux métalliques traversant la pièce blanche, colibri posé à son chevet, désactivé. « C’est un simple coup de fatigue. C’est de la fatigue, de la fatigue, rien de plus » dit-elle en fermant les yeux, la tête à nouveau posée sur l’oreiller.
- Un coup de fatigue si vous voulez, mais un coup de fatigue qui ne risque pas de disparaître, répliqua fermement Monsieur Caron. Votre système a disjoncté si vous voulez tout savoir. Votre cerveau n’arrive plus à contrôler vos prothèses. Cela fait une bonne semaine que nous tentons de vous réparer, lui dit-il avec une certaine agressivité.
- Une semaine ? interrogea Julie, mais je n’ai pas pu dormir une semaine ! » Elle semblait complétement abasourdie.
Monsieur Carlon esquissa un sourire.
« Non, vous n’avez pas dormi une semaine en effet. Pour être plus exact, vous avez été plongé dans un coma artificiel afin d’évaluer plus sereinement les dommages. Ecoutez, je vais être franc. Vous n’êtes plus en mesure de travailler dans ces conditions. Vous avez deux solutions. Ou bien vous quittez l’international Ward Corporation et vous risquez de vous retrouver à la rue, comme tous ces cyborgs sans abris qui grouillent dans les rues, incapables d’assurer la maintenance et les médicaments nécessaires à leur survie. Sans compter les sommes dues à IWC pour rembourser les années qu’il vous reste à faire chez nous pour compenser ce que vous nous avez couté. Nous avions beaucoup investi en vous Madame Lepsi. Vous n’êtes pas la seule à être déçue, lui dit-il le plus sérieusement du monde, une pointe de tristesse dans la voix. Donc, ou la rue, ou alors, et je vous conseille cette option, vous acceptez de subir une nouvelle opération pour remplacer l’ensemble de votre cerveau.
Julie ne répondit rien. Elle avait l’impression d’être en plein cauchemars, tout lui semblait étranger, lointain, embrouillée. Elle se sentait sans aucune force, sans énergie. Elle ne put rien répondre à Monsieur Caron qui finit par s’en aller après lui avoir dit qu’il fallait qu’elle prenne sa décision d’ici 3 jours. 3 jours ! Pendant plusieurs heures elle s’agita dans son lit, se répétant « mais c’est pas possible, c’est pas possible, c’est pas possible ». Elle n’arrivait pas à y croire. Elle les avait bien vu, ses cyborgs décomposés qui erraient dans les rues, semblables à des chiens, leurs membres artificiels tombant en ruine, aveugles, sourds, culs-de-jatte, fous ou que sais-je encore. Il fallait les voir pour le croire. On les surnommait la cour des miracles. Non, vraiment, elle ne pouvait s’y faire. Comment pourrait-elle jamais leur ressembler? Elle s’était toujours imaginée que ces gens-là étaient des inconscients qui avaient voulu faire ces opérations de leur propre chef, sans en avoir réellement les moyens, ou qui avaient voulu faire des opérations novatrices et dangereuses. Bref, elle n’en savait rien mais pas ça, pas elle, pas comme ca.
Deux jours plus tard, elle demanda à revoir Monsieur Carlon. Il fallait bien comprendre. Elle se sentait plus en forme. Elle arriverait certainement à tirer cela au clair et arranger les choses.
« Pourriez-vous m’expliquer à nouveau ce que vous m’aviez dit la dernière fois ? lui demanda-t-elle le plus calmement possible.
- Comme je vous le disais, vous n’êtes plus en mesure de travailler dans votre état ni d’assurer les frais propres à votre entretien, lui expliqua-il, cette fois visiblement gêné. Nous vous proposons donc - et c’est une faveur, bien des gens aimeraient être à votre place, insista-t-il - de remplacer votre cerveau par un système entièrement électronique. Un cerveau artificiel si vous préférez.
- Un cerveau artificiel ? Son rire devint hystérique. Un cerveau artificiel, mais quelle bonne idée. Et pourquoi pas des mains, un nez, une bouche artificielle tant qu’on y est. Mais vous devrez certainement changer la tuyauterie aussi, non ? A quoi me servirait mes intestins ? Mais en fait, finalement, ca vous avancerait à quoi tout ca hein ? » demanda-t-elle en haussant la voix. Et, je dormirai où résultat, hein Monsieur Carlon ? Vous y avez réfléchi ? Mais en fait, je n’aurai certainement pas besoin d’un appartement, c’est ça ?
- Et bien, répondit Monsieur Carlon, reprenant de l’assurance face à son agitation, vous pourriez dormir à l’IWC. Gratuitement j’entends. Vous savez, c’est une offre très intéressante. Je dois vous avouer que je suis déçu par votre réaction. Vous ne semblez pas bien comprendre. Dans votre situation, la seule autre possibilité, c’est la rue. Non seulement la rue mais aussi un monceau de dettes pour vous et votre famille. Toutes ses transformations ont coûté très cher. Il faut bien que quelqu’un paie. Et ce ne sera pas nous Madame Lepsi. Nous ne sommes pas dans la charité, tempêta-t-il soudain. Si ma proposition ne vous intéresse pas, tant pis pour vous. Dire que c’est moi-même qui suis intervenue en votre faveur... J’ai argué de votre bonne volonté et de votre sagesse pour que le comité accepte. Vous devriez m’être reconnaissant. Ecoutez ma petite julie, finit-il par dire, soudainement plus calme, je vous aime bien. Je sais que c’est difficile pour vous. C’est votre choix. Je vous laisse les papiers sur votre papier. Il y a toutes les informations nécessaires. N’oubliez pas que votre décision vous engage vous mais aussi toute votre famille. Si vous décidez de partir, vos dettes seront considérables. Ne l’oubliez pas. Mon conseil, acceptez notre proposition. Vous n’avez pas d’autre choix. Maintenant, je vous laisse Julie, j’ai à faire, dit-il en se levant. Je repasserai vous voir demain. J’espère que votre décision sera prise. Nous ne pourrons vous garder plus longtemps ici. »
Monsieur Carlon partit, Julie se retrouva seule dans sa chambre. Seule avec les papiers et cette décision à prendre. Elle voulait appeler ses parents, les prévenir mais elle savait qu’ils voudraient la reprendre chez eux, qu’ils diraient que l’argent n’avait pas d’importance, qu’ils se débrouilleraient. Mais elle savait bien qu’ils n’avaient pas les revenus pour. Et elle avait si honte. Si honte d’être dans cet état. De finir comme cela. Elle ! La fille prodige ! Elle sentait bien que son mal était irréparable. Elle ne pouvait même plus se déplacer avec ses prothèses et était incapable de lire plus de cinq minutes. Elle resta comme hébétée, le regard vide. Elle avait beau chercher, retourner toutes les options dans sa tête, elle ne voyait aucune issue. Elle finit donc par prendre la seule décision possible. Et signer la proposition de Monsieur Caron.
Julie Lespie devint Julie, l’assistante de son ancienne équipe d’audit. On la voyait souvent dans les couloirs des archives du quatrième sous-sol passer à toute vitesse sur ses chenilles, un sourire figé sur ses lèvres.
Parfois, Monsieur Carlon l’emmenait à des manifestations sur les cyborgs. Elle était en effet une des premières à avoir un cerveau entièrement artificiel. Ils avaient dû lui remplacer, comme elle l’avait prédit, tous ses organes internes. Elle n’était plus, au sens juridique du terme, qu’un robot comme les autres. Avec une apparence humaine en prime. De nombreuses entreprises commencèrent à s’intéresser à ce nouveau type de machine, beaucoup mieux accepté dans les milieux hostiles à la robotisation. Les propositions affluèrent et de nombreux cyborgs à la rue offrirent ainsi leurs corps aux entreprises ravies.
Le vieux programmateur fut profondément peiné lorsqu’il apprit la nouvelle. Il prit l’habitude de venir lui parler de sa province et des jours heureux, espérant ainsi lui rappeler son humanité. Il prétendit qu’un jour, il avait vu une larme couler sur le visage de Julie. On raconte depuis que leur ancien moi n’a pas disparu et que parfois, on peut apercevoir sur leur visage des sentiments enfouis. On les appelle, car ils ne se plaignent ni ne dorment jamais, les employés dévoués.
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