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Une effigie à la fenêtre

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Loudecyr

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Plusieurs fois j’étais restais figé devant cette effigie à la fenêtre. Cette vision me laissait songeur, car, presque tous les soirs, revenant de ma journée de travail je voyais cet homme à l’allure plate en costume cravate, « regardant » avec ses yeux en trompe l’œil, l’avenue, les piétons, les voitures, le soir descendant, les lumières presque allumées. L’homme en deux dimensions m’intriguait. Je voyais derrière une jeune femme affairée dans son appartement. A quoi cette effigie en bois pouvait-elle lui servir ? C’était une présence étrange, une présence repoussant d’éventuelles intrusions à son domicile... Mais qui irait taper à la porte de cet appartement au premier étage de cette petite maison sur l’avenue principale de la ville où je résidais depuis un peu plus de deux années.

J’avais remarqué cette silhouette depuis peu de temps, levant les yeux vers les fenêtres, auscultant rapidement ce qui se passait au-delà des vitres car les murs ne laissent rien transparaître de ce qui se trame derrière leurs façades. Qui peut deviner ou exprimer ce qui se joue comme genre de films intimistes derrière les parois des immeubles, des maisons ? Qu’est-ce qui se passe véritablement au sein d’un foyer ?

Cette effigie me laissait perplexe. Des soirs elle était là et d’autres non. Qu’est-ce qui présidait à la présence ou à l’absence de Raoul ? J’avais dans un élan d’humanité donné un prénom à ce mannequin en bois. Visiblement la matière dans laquelle il était fabriqué n’était pas du carton. La première fois que je l’avais vu, je n’avais eu aucun doute sur une présence humaine réelle, ce n’était pas un homme authentique.

L’homme regardait par la fenêtre comme ça, comme nous le faisons tous. Moment de détente dans la soirée. Puis la seconde fois où je le vis derrière les carreaux je m’étonnais qu’il soit approximativement dans la même position à la même heure et regardant au-dehors. Les fois suivantes il était souvent là. Je remarquai sa fine cravate rouge sur sa chemise blanche et son éternel costume. Il aurait pu se mettre à l’aise, après tout il était chez lui ou chez cette femme. A moins qu’elle ne veuille donner le change en faisant figurer et le terme était approprié, cet homme immobile, imperturbable, étrange, énigmatique. Mais pour quelles raisons donner le change ? Ne pas être importuné ; montrer un conjoint, un amant ; signaler une présence masculine ; simuler la présence d’un homme dans son appartement, et si c’était le cas il y en avait peut-être un ou deux autres dans d’autres pièces.

L’étrangeté de cette situation me surprenait et j’y songeais avant d’arriver à hauteur de la petite maison où l’appartement se trouvait. Parfois chez moi je repensais à Raoul. L’effigie masculine m’obsédait quelque peu. J’avais un instant fait le parallèle entre une poupée gonflable pour un homme et pour une femme un homme non gonflable. Le sens commun parle plus d’une poupée gonflable à l’usage de certains hommes, et pour les femmes en mal d’amour un homme gonflable parait curieux, un bibendum !!

Si Raoul avait été différent j’aurais vu des formes, des courbures attestant de la troisième dimension qui caractérise l’être humain, son épaisseur, sa profondeur. Non ce parallèle ne tenait pas... Surtout dans la mesure où l’on cache une poupée gonflable aux yeux de tous, où on la range soigneusement afin que personne ne la voit, ne se rende compte de son existence. Mais alors pourquoi exhiber cette effigie, cette silhouette ?

J’avais un instant imaginé garer ma voiture, entrer dans la maison, toquer à la porte de l’appartement concerné pour questionner la femme. En savoir plus ! Très certainement elle se serait offusquée de mon intrusion, de ma requête. Sans doute elle m’aurait mis à la porte me traitant de détraqué, de cinglé, je ne sais... J’avais du mal à mettre cette idée à exécution. Irréaliste ! Presque comme cette silhouette qui l’était d’une certaine façon. A l’évidence le Raoul vu était un leurre. Plus j’y réfléchissais et plus je voyais « l’existence » de Raoul entre réel et irréel tellement son être était faux. Il était un homme faux, mais à quelle fin ?

Demander et obtenir des réponses de la part d’Evelyne (j’attribue ce prénom à la femme pour faire plus simple) aurait constitué un acte décisif pour solutionner cette énigme. Car l’effigie était par essence énigmatique.

Il y a peu de temps, au travers des rideaux métalliques laissant passer la lumière des lampadaires, j’ai remarqué la présence de Raoul, intact, impavide. Ma perplexité s’en est accrue. Est-il là jour et nuit et auquel cas c’est mon imagination qui l’aurait enlevé de derrière la fenêtre les fois où je ne le voyais pas. Je me promettais qu’une fois dans la journée je m’arrêterai pour savoir s’il était toujours présent. Je dois avouer que c’est la première fois de ma vie que cette curieuse vision me faisait gamberger. Par association de pensée Raoul me renvoyait à la silhouette de la mère âgée et impotente dans « Psychose » d’Alfred Hitchcock. Dans le film ce leurre remplissait parfaitement son « rôle ». Déplacée, manipulée par ce fils névrosé elle prenait faussement vie, sauf que Raoul, lui, bougeait peu. Il pouvait être placé à gauche ou à droite de la fenêtre. Evelyne était-elle névrosée à l’instar de Norman Bates dans le film, atteinte de troubles psychiques ? Il s’agissait d’une femme en chair et en os et d’une effigie en bois. Et si le travail de la femme était de fabriquer des effigies dans cette matière ? Mais pour quelle raison l’aurait-elle mis à la fenêtre ?

Toutes ces questions n’aboutissaient à rien et je repensais à mon éventuel projet d’en savoir plus en allant discuter avec Evelyne. Une question supplémentaire traversa mon cerveau. Et si quelqu’un d’autre, remarquant cette « vision » insolite s’était déjà risqué à la porte de l’appartement en question ? J’aurais été le second, le troisième, l’ixième à oser l’interroger pour comprendre. Je n’y peux rien mais il faut que je comprenne les choses, le pourquoi du comment, l’origine de telle ou telle situation... Mon sens de la compréhension était souvent sollicité.

Après mon passage, consciente de sa « folie » elle aurait déplacé Raoul ailleurs, à l’abri des regards, l’aurait détruit avec un outil, ses mains, puis l’aurait brûlé dans sa cheminée. L’effigie serait partie en fumée et Evelyne aurait définitivement sombré dans la solitude. Elle se serait trouvé face à elle-même. L’absence de Raoul l’aurait fait basculer dans un monde où les silhouettes de bois ne peuvent exister de quelque façon que ce soit. Je pensais en moi-même que j’avais beaucoup de questions à propos de Raoul. Alors je formulais différentes hypothèses...

Je devais arrêter de gamberger à propos de Raoul, d’Evelyne, de leurs rapports compliqués et voir la silhouette comme une curiosité ni plus ni moins. Il y avait bien d’autres curiosités dans la vie réelle : jeunes femmes arabes calant leur mobile entre leur oreille et leur tchador pour éviter de porter un kit mains-libres ; personnes se déplaçant en trottinette ou patinette électrique, technique leur évitant de marcher ; chaussure seule abandonnée sur un morceau de trottoir, l’autre étant introuvable... ; pêcheur qui après avoir attrapé sa proie la rejette à l’eau ; gardien de musée qui pour se tenir éveillé chantonne « l’internationale » ; roman policier dont les dix dernières pages sont manquantes, etc.

A moi à relativiser l’existence de cette curieuse effigie.

Sauf à me décider d’entrer dans la maison, l’énigme resterait entière avec cette part d’infini qui sied à toute situation énigmatique dont les parts de visible et d’invisibilité sont identiques.

A partir de demain je décidais de ne plus lever les yeux vers la fenêtre du premier étage. Raoul n’existait plus, il s’était consumé.

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