Une E-Stoire stupéfiante (part 2)

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Bien sûr ça n’avait rien changé. Les « petits problèmes » avaient continué dans l’indifférence presque totale.
Et puis il y avait eu l’affaire Legantine. Cette jeune neurobiologiste retrouvée assassinée chez elle en 2029. Quelqu’un s’était donné bien du mal pour maquiller le meurtre en suicide, mais Legantine avait découvert qu’il était possible de rendre les gens dépendants de leur e-book en envoyant des sortes de virus informatiques. C’était comme un phénomène d’hypnose à distance. Il suffisait de trouver la bonne histoire, les bons mots, pour entraîner la dépendance chez les lecteurs les plus influençables.
Ainsi étaient apparus les premiers e-dealers. Et c’est à ce moment aussi que les agents du BUSTE avaient été recrutés. Les moyens financiers étaient limités et l’unité était souvent raillée par les autres policiers. Le travail n’était pas vraiment compliqué mais le public se sentait rassuré quand on lui disait qu’une unité « d’élite » avait été formée. Et quelles élites !
― Qu’est-ce qui vous fait croire que le saut de l’ange de Lamande a quelque chose à voir avec son e-book ? Personne n’a jamais signalé un cas pareil, fit remarquer Marc. Il faudrait au moins une drogue électronique de catégorie quatre pour pousser quelqu’un au suicide. Et pour l’instant, personne n’a même jamais signalé de stupéfiant de catégorie trois. Alors une catégorie quatre !
― Jusqu’à aujourd’hui, répondit Leboulanger. Pour le moment personne n’est au courant pour le livre électronique, et ça doit rester ainsi. J’espère que je suis clair. Galdini, si vous sortez une blague la-dessus, je vous fous mon pied quelque part.
Leboulanger était clair, et Galdini rangea la blague qu’il avait sur le bout de la langue.
― Qui vous a refilé l’e-book ? demanda Karen.
Leboulanger remua sur sa chaise. Ses yeux bougeaient vite derrière ses lunettes. Un signe de nervosité chez lui.
― C’est Greg Syber, murmura t-il.
― Vous parlez du Syber de SyberMonde ? demanda Galdini
― Lui-même. Vous m’étonnez Galdini, ajouta Leboulanger d’un air soupçonneux. Vous vous êtes mis à l’informatique ?
― Nan ! C’est ma femme, l’intellectuelle de la famille. Nan, mais moi j’rate pas un épisode des Samson. C’est un super dessin animé ! Le Syber de SyberMonde, il est drôlement bien dessiné. Avec sa verrue, sa perruque et tout ! Même mon voisin r’garde. Et pourtant mon voisin, il a pas inventé de fil à attacher le beurre.
― Le fil à couper le beurre, Galdini ! corrigea Karen.
Galdini haussa les épaule. Il n’y avait qu’une femme dans l’unité, et il fallait que ce soit une Karen !
― Dieu sait comment et pourquoi, mais Lamande et Syber se connaissaient, reprit Leboulanger. Je vous rappelle que les trois quarts des ordinateurs de ce commissariat ont été offerts gratuitement par Syber. Sans parler des œuvres de charité et du reste. Inutile de vous dire que nous ne voulons pas de vagues, asséna-t-il. Officiellement c’est un suicide dû au stress. Mais quand il m’a donné ce livre électronique, j’ai bien senti que Syber tremblait comme Galdini quand il rit.
Galdini ne trouva rien de drôle à dire cette fois.
― C’est Syber qu’a découvert le corps ? s’étonna Marc.
― Lassy, faites-moi plaisir ! N’en demandez pas trop. On ne vous a pas enrôlé dans cette unité pour être malin. Syber veut que vous passiez à son labo, voir un dénommé Harry Base. Vous irez parler à ce gus. Galdini et Karen, vous irez rendre visite à nos amis, juste au cas où l’un d’entre eux aurait quelque chose à dire.
― Toujours les mêmes qui s’tapent le sale boulot, ronchonna Galdini.
― C’est pour moi que tu dis ça ? demanda Karen.
― Dernière chose, Karen, dit Leboulanger. Est-ce que ma cravate est toujours droite ? Je dois parler au divisionnaire dans cinq minutes.
― Ben, elle est droite votre cravate, Boss. Mais...
― Mais quoi ?
Karen hésita une seconde.
― Vous avez mangé du chocolat, non ?
Leboulanger porta la main à son cou.
― Zut ! C’est le croissant de ce matin. Tant pis, j’irai sans cravate.
― Boss, le chocolat, c’est surtout sur votre chemise qu’il est étalé.
― Bon ! Allez, tirez-vous tous !
Le laboratoire de recherche de SyberMonde se trouvait à la sortie de la ville, sur un ancien terrain vague. Une quinzaine d’années plus tôt il n’y avait encore que trois ou quatre vieilles maisons dans lesquelles des tziganes venaient faire une halte de temps en temps. Marc avait bien connu quelques-uns, et surtout quelques-unes, d’entre eux. C’était bien loin tout ça. Aujourd’hui il fallait un laisser-passer pour entrer sur le parking. Marc montra au scanner le seul laisser-passer qu’il avait, c’est à dire sa carte de police. D’ailleurs le garde avait reçu des ordres et ne fit aucun problème pour le laisser entrer. Marc ouvrit sa fenêtre et demanda à voir Harry Base.
― Vous voyez ce bâtiment circulaire ? indiqua le garde.
Il va pas oser quand même ! pensa Marc.
― Et bien, ce n’est pas là.
Il a osé l’animal !
― C’est le bâtiment juste en face, dit le garde, tout content de lui. C’est là que vous trouverez Harry. Au second sous-sol. Il vous attend. Dites ! Elle est superbe votre voiture. Comment vous avez fait pour la sortir du musée ?
Marc ignora la dernière remarque et gara sa voiture, une Peugeot de l’année 2011, entre une Mercedes et une Porsche ancien modèle qui devait coûter cinq ou six ans de son salaire ! Il pensa un moment la frôler d’assez près pour laisser une belle éraflure.
Il marcha jusqu’au bâtiment que le garde lui avait indiqué, et trouva assez rapidement celui qu’il venait voir.
Le labo ressemblait exactement à ce à quoi s’attendait Marc. Une salle aseptisée, remplie d’ordinateurs et de machines qu’il n’avait jamais vus auparavant. Au milieu de cette pièce se trouvait un jeune homme habillé d’un jean, d’une chemise blanche sans faux-pli, et d’une cravate pour laquelle Leboulanger aurait donné son bras gauche. Et Leboulanger était gaucher.
― Je suis Harry Base, se présenta l’homme. Syber m’a mis au courant.
Il tendit la main.
― Marc Lassy. Officier Marc Lassy, précisa Marc sans serrer la main que l’autre lui tendait. Je crois que c’est à vous.
Il lui rendit l’e-book.
― C’est à nous, en effet. J’ai eu le temps de le scanner complètement hier, juste après... Enfin, vous savez, dit Harry.
― J’ai encore du mal à croire que ce truc soit responsable du suicide de Lamande, dit Marc. Vous avez pu identifier le stupéfiant responsable ?
― À vrai dire, non, avoua Harry. Et j’ai bien peur que ce ne soit impossible.
Voilà le genre de réponse qu’un homme comme Marc n’aimait pas beaucoup. Il sortit un paquet de cigarettes de sa poche.
― Désolé, mais il est interdit de fumer ici, lui signifia Harry.
Marc haussa les épaules et ouvrit le paquet sans se soucier de ce qu’Harry Base venait de dire. De ce paquet il versa quelques smarties dans sa main.
― C’est bien pratique non ? dit Marc en croquant les smarties. Votre patron, comme par hasard, se trouve près de Lamande juste au moment où il prend sa fenêtre pour le plongeoir de la piscine municipale; Syber emporte l’e-book avant que la police arrive, ce qui en passant peut vous envoyer prison; il vous donne l’e-book en question et aujourd’hui vous dites que cet e-book est responsable mais qu’il est impossible de trouver le stupéfiant électronique. Et je devrais vous croire !
― C’est pourtant la vérité, répondit Harry, agacé. Pourquoi Syber aurait-il rendu l’e-book à votre chef s’il avait voulu se cacher ? Tout le monde aurait conclu à un vrai suicide si Syber avait gardé l’e-book.
Ce n’était pas faux mais il y avait des tordus partout. Les deux hommes se toisèrent quelques instant.

https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/une-e-stoire-stupefiante-part-3
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Jeanne en B · il y a
En quelle année serions-nous dans cette histoire ? Ça me plaît bien. Harry Base comme arobase ?
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Robert Dorazi · il y a
Oui pour arobase:)
J'ai écrit ce texte vers 2007.

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Les Histoires de RAC · il y a
Ca commence à me plaire, je vais lire la suite...
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Elle nous accroche cette e-stoire !
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Robert Dorazi · il y a
Merci Patricia.
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Elisabeth Marchand · il y a
Une histoire bien tordue et pleine d'humour, ce qui ne gâte rien ...
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Zut Alors · il y a
Mais... C'est qu'il y a vraiment du suspense ! Et votre personnage, Marc, de la personnalité... À poursuivre donc avec plaisir !

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