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Une différence reclassée

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Benadel

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Abdoul naquit dans la campagne environnante de Damas en 2011. Pour la mère, Aïcha, cette naissance du premier enfant fut un soulagement. Non seulement un soulagement de bonheur, mais aussi une délivrance jouissive. Elle avait tant souffert durant sa grossesse. Mal de tête et mal de dos furent son lot quotidien. Pour goûter pleinement à l’apaisement, elle s’offrit quelques jours supplémentaires à la maternité.

Aïcha s’était séparé du père d’Abdoul, Dalil, un directeur de banque modèle, mais un coureur de jupon invétéré, sept mois avant l’accouchement. Elle l’avait surpris dans la rue en train de bécoter une de ses collègues de travail. Elle n’avait pas eu à batailler pour divorcer, car l’époux, ne désirant pas s’embarrasser d’un môme qui entraverait sa vie licencieuse, y avait trouvé son compte. Soudoyant le chef du tribunal religieux et s’engageant de s’acquitter d’une coquette pension alimentaire, le divorce avait été rondement mené. Aussi, une fois rentrée chez elle, fêta-t-elle la naissance d’Abdoul entre quelques amies qui comme elle étaient divorcées et guère traditionalistes.

Aïcha n’avait pas la fibre maternelle. Bien que la venue au monde de Abdoul ait été une joie pour elle, celle-ci se mesurait seulement à l’aune de la fierté d’avoir mis au monde un être humain, car ainsi coulait-elle parfaitement dans la moule de sa société. Mais l’idée de pouvoir donner de l’amour au nouveau-né ne l’eut pas effleuré. Ne désirant aucunement se soumettre à la corvée de l’allaitement, Abdoul goûta immédiatement à la froideur d’un biberon. Si pendant quelque temps les mains de sa maman tenant celui-ci le rattacha tant soit peu à elle, il perdit très rapidement tout contact intime avec elle lorsqu’une nourrice prit le relais. Dépassé le stade de nourrisson, c’était avec une gouvernante qu’il nouait une familiarité profonde, à mesure qu’il grandissait. Toutefois, la chaîne austère de la contrainte éducative le ficelait à l’autorité glaciale de sa maman. Avoir un enfant bien éduqué, non seulement gonflait l’ego maternel, mais aussi valorisait sa personne dans un milieu où l’on pontifiait à qui mieux mieux. Tout en le récompensant pour sa bonne conduite en satisfaisant ses caprices, elle le punissait vertement à la moindre incartade.

XXX

Hakim vint au monde à la même date que Abdoul à Damas même. L’enfant était le septième d’une fratrie composée de six filles. Naima, la maman, ne se reposa que deux jours à la maternité, mère et femme au foyer oblige ! Sept jours après l’accouchement, les parents fêtèrent la naissance du garçon. Deux moutons furent égorgés selon les préceptes de l’Islam, et ils firent ripaille en famille grâce aux largesses d’un proche qui prit en charge les dépenses. Celui-ci les pourvoyait aussi régulièrement du nécessaire. Avec la persistance de la guerre civile en Syrie, le père, nommé Majid, tisserand de profession, n’arrivait plus à subvenir aux besoins de sa grande famille. Employé dans un atelier de métier à tisser, il avait été mis au chômage deux mois plutôt. En raison des coupures de routes, l’atelier ne pouvait plus tourner faute de matières premières. Et par les temps troublés, cet homme n’avait guère l’espoir de trouver un nouvel emploi. Bien que son statut de garçon flattât les parents, Hakim, par la force des choses, était à la même enseigne que ses sœurs. Le père veule, se sentant inutile, passait la plupart du temps recroquevillé dans son lit. Quant à la mère, trop occupée à mener un ménage, elle n’avait guère le temps de se consacrer aux tâches maternelles. C’était donc la sœur de onze ans son aînée, Kahina, qui s’occupait de lui. Si elle prenait en charge son éducation et si elle subvenait à ses besoins fondamentaux, elle ne répondait cependant pas à ses attentes affectives. Alors, pour gagner son attention, bébé, il pleurait beaucoup, et petit enfant, il babillait jusqu’à plus soif, espérant ainsi l’accrocher. Mais hélas, c’était sans compter avec l’étroitesse du cœur de la sœur. Pour elle, son frère n’était qu’une progéniture que sa génitrice lui avait fourguée sans qu’elle aie eu son mot à dire. Aussi ne s’embarrassait-t-elle pas de sentiments.

XXX

On était au début de l’année 2016, la guerre civile continuait de faire son lot de victimes. Les gens avait peur de sortir de chez eux, car à tout moment, ils pouvaient soit être pris pour cible par un tireur d’élite embusqué, soit être emportés par un bombardement. Mais Aïcha, se sentant en sécurité dans sa voiture blindée, alla régulièrement en ville pour ses affaires. En ce jour, elle devait se rendre chez un bijoutier-joaillier, car son collier de diamant, valant une fortune, s’était cassé. Elle le fourra dans une de ses poches et prit Abdoul, muni de son ours en peluche duquel il ne se séparait jamais, avec elle. La présence d’un enfant à ses côtés détournerait l’attention des voleurs à la tire, se dit-elle. Arrivée près des lieux, elle eut de la peine à trouver un parking. Aussi dut-elle se garer à quelques cinq cents mètres du joaillier. Après avoir parcouru une centaine de mètres, le gosse fut pris d’une crise de larmes en s’apercevant qu’il avait laissé l’ours fétiche dans la voiture. Ne parvenant pas, pour rien au monde, à le calmer, elle décida de le laisser aux soins d’une épicière, le temps de revenir avec l’objet. Hélas pour elle, s’apprêtant à ouvrir la portière de la voiture, elle fut prise dans un règlement de compte sanglant entre gangs rivaux. Touchée par une balle perdue, elle s’écroula mortellement blessée. Dans cette Syrie allant à vau-l’eau, les gangs mafieux pullulaient et y faisaient la loi au grand dam d’une police ayant bien d’autres chats à fouetter. Les rares badauds pensant que la femme faisait partie de la bande passèrent leur chemin. Toutefois, un homme remarqua que la victime, richement vêtue, gisait près d’un véhicule valant son pesant d’or. Elle devait sûrement en être la propriétaire se disait-il. Alors. ni une ni deux, il fouilla au hasard une de ses poches et y trouva une clé de voiture. Et ô surprise, elle lui permettait d’ouvrir celle-ci. Pour ne pas être trahi par les empreintes laissées sur la jupe de la victime, il embarqua le corps et prit le volant en direction de la forêt de vergers qui entourait Damas. S’arrêtant à sa lisière, il se saisit de la dépouille, la débarrassa de ce qui pourrait l'accuser et l'abandonna au milieu des arbres fruitiers avant d'aller reprendre possession de son larcin. Malheureusement pour lui, il avait été tant absorbé dans ses pensées, qu’il n’eût pas remarqué que durant la marche en forêt un collier de diamant était tombé d’une des poches de l’habit et avait atterrît au milieu des fleurs sauvages.

XXX

Alors que l’épicière s’inquiétait de ne pas voir revenir Aïcha, le regard de celle-ci fut attiré par le bracelet accessoirisé d’un pendentif sur lequel avait été gravé le prénom et le nom de l’enfant. Ce bijou plaqué argent lui fut donné par une de ses tantes pour son cinquième anniversaire. Elle trouva donc facilement l’adresse de son domicile et y téléphona. la gouvernante lui répondant, elle lui fit part de la disparition de la mère.

XXX

Ce jour là, comme tous les autres jours, Hakim se morfondait et s’ennuyait. Le manque d’affection de sa sœur Kahina et l’exiguïté du logis exacerbaient son mal-être. Il fallut que celle-ci ait appris dans l’après-midi qu’elle était reçue au baccalauréat pour qu’elle lui octroyât de la gentillesse. Folle de joie, elle oublia son mépris envers lui, et lui proposa, malgré le danger présent dans la ville, d’aller se promener avec elle. Sous un ciel voilé par la chaleur, le frère tout ébaudi de se trouver enfin à l’air libre, et la sœur obnubilée par l’optimisme que lui conférait l’obtention de ce premier grade universitaire, se laissaient bercer par la promenade. Leurs pas les menèrent à la forêt de vergers qui entourait la ville. Étant pour la première fois en contact avec elle, l’enfant s’y ébroua jouissivement en courant à droite et à gauche. Soudain, il poussa des pleurs horrifiés : un cadavre commençant à se putréfier gisait entre deux cerisiers. La sœur qui accourut, le cœur battant, poussa aussi un cri terrifié devant l’horrible vision. Puis, prenant le petit dans ses bras, elle s’enfuit dans un état second vers le commissariat le plus proche. Après avoir pris note tant bien que mal, du témoignage de la sœur assourdi par les pleurs du frère, et qui, sous choc, bégaya terriblement, l’officier de police les confia aux mains d’un psychologue. Deux policiers se rendirent sur place et, faute d‘avoir sous la main une pièce d‘identité, remirent le corps aux mains des médecins légistes pour identification. Après deux jours d‘investigations, ils purent donner un nom à la victime.

XXX

La gouvernante accourut affolée vers l‘épicière, prit Abdoul et se dirigea vers le poste de police. Cela tombait juste après la reconnaissance officielle de la mort de la mère. Sa disparition fit de l‘enfant un orphelin misérable. Car les recherches pour retrouver son père, Dalil, firent apparaître que, la veille, celui-ci avait été pris sous le pilonnage d‘artillerie visant la petite banque où il travaillait et où il avait déposé tout son capital. Lui, l‘unique actionnaire, ainsi que les trois membres du Conseil d‘administration y avait trouvé la mort et toute les fortunes qui y étaient déposées étaient parties en fumée. N‘ayant ni oncle ni tante, la gouvernante s‘occupa du nouveau miséreux, le temps qu‘il fut mit dans un orphelinat publique. Le hasard voulut qu‘après avoir quitté le commissariat, ils croisèrent Hakim et Kahina dans la rue. Le jeune frère et la soeur aînée sortaient du cabinet d‘un psychologue. C‘est alors, que cette dernière voyant une abeille posée sur la chemisette de son frérot le mis torse nu et secoua énergiquement le vêtement. Qu‘elle ne fut pas sa surprise de voir tomber un collier de diamant d‘une de ses poches profondes. "Mais c‘est à Maman", cria Abdoul. "Ne raconte pas de bêtises, allez rentrons", lui intima la gouvernante avant de poursuivre avec lui le chemin. "Mais où as-tu déniché ça ?" lui demanda Kahina, ue fois les deux autres partis. Mais je l‘ai trouvé dans la forêt", rétorqua-t-il innocemment. Ivre de joie, elle s‘empressa d‘apporter à son pauvre père, Majid, croupissant dans un lit de douleur, le trésor.

Ce fut donc ainsi que le destin avait d‘un coup de baguette magique, dont lui seul avait le secret, reclassé des individus de classes différentes.

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette histoire attachante qui nous tient en haleine !
Aimez-vous toujours “Sombraville” ? Merci de renouveler vos voix ! Il ne
nous reste que 2 jours pour voter.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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