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Une dernière valse immobile

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Il ajouterait aux poireaux coupés en petits tronçons quelques tomates écrasées et ce reste des poivrons qu’il avait fait fondre la veille. Son gratin mêlerait ainsi les fragrances des lourdes soupes paysannes de Lorraine et celles plus épicées d’un terroir d’Italie.

« Ecco* ! »
Ce mot qu’avait prononcé le père tout à l’heure n’avait plus vraiment de sens, sinon celui d’une ponctuation ou d’une respiration, le hoquet d’une pensée qui s’étouffe. Et il les avait bien murmurées dix fois ces deux syllabes qui n’exprimaient, dans cette chambre où il n’attendait plus rien, qu’une grande lassitude.
Enzo songea que son père avait aimé la bonne chère mais qu’aujourd’hui les parfums de cuisine l’auraient frustré. On ne le nourrissait plus désormais que de bouillies données à la cuillère et qu’il mangeait d’un air absent.

« Absence »
Absence dans son regard de couleurs et de lumière , toutes étouffées par l’odeur un peu âcre des solutions hydroalcooliques mêlées aux désinfectants de ménage et quelques relents d’urine. Ce parfum de vieux dans la maison médicalisée était venu se substituer à celui de fleurs fanées, de fruits moisis et de tapis poussiéreux qu’imaginait Enzo dans les vieilles mansardes du siècle dernier.
Il choisit une cocotte en terre dont il commença de beurrer les parois à l’intérieur, cependant que finissaient de cuire doucement les tronçons de poireau dont les vapeurs au parfum un peu piquant ne parvenaient pas à effacer ce sentiment de vide qui lui était venu en quittant la maison de retraite.

« Vide »
Le père, assis dans son fauteuil, regardait le vide, c’est-à-dire ce lit articulé et bordé au carré , dont on pouvait remonter la tête ou le pied, et où on le coucherait bientôt, alors même que le jour ne serait pas encore éteint.
Enzo, en entrant, l’avait embrassé d’un mouvement rapide et il s’était assis sur le lit. Mais le regard du vieux ne reflétait toujours que le vide.

- Votre père a fait un arrêt respiratoire, lui avait indiqué l’infirmier au téléphone. Nous l’avons mis sous oxygène et il récupère doucement. Mais vous savez, à 93 ans...

Enzo avait aussitôt pris la route pour se rendre à son chevet, désemparé, sûr que sa visite n’aurait aucun écho. Il ne voulait pas que son père soit seul s’il devait passer de l’autre côté, même s’il savait au fond de lui qu’ils n’avaient plus à échanger que leurs silences. Depuis bientôt un an en effet, le vieux vivait dans son monde, un monde qui était d’un autre temps, ou simplement un monde différent.
Etait-il d’ailleurs peuplé de quelques vrais souvenirs ce monde silencieux ?

« Silence »
Un silence entrecoupé de hochements de tête que ponctue le hoquet régulier des « Ecco » venus d’il y a longtemps, de quand sa mère lui parlait italien.

« Et si... , s’était soudain dit Enzo en extirpant de sa poche son smartphone ! ».
Il était sûr d’y trouver un portrait de la grand-mère, la Mamma, dont il avait scanné il y a longtemps un vieux cliché sépia qu’il voulait à l’époque intégrer à un arbre généalogique qu’il n’a pourtant jamais commencé.

Sur l’écran, elle fixe à présent le père, figée dans sa quarantaine resplendissante, coiffée d’un chapeau qu’elle porte de guingois, comme si le poids des deux roses blanches qui l’ornent l’avait fait basculer.

- Lei era bellissima, tua madre* papa, dit alors Enzo dans un Italien hésitant.

Le vieux hoche la tête en silence mais son regard ne s’éclaire qu’un bref instant. Il ramasse sur sa cuisse, du bout des doigts, des miettes qu’il est seul à voir et qu’il porte à sa bouche en un geste lent.
Enzo s’est mis alors à chercher fébrilement d’autres photos, des photos d’avant, de quand il était enfant.
Il n’en a pas trouvé.
Il aurait tant voulu pourtant allumer encore ce regard. Il avait l’impression qu’il aurait suffi d’un rien pour que le père s’éveille et pouvoir lui dire...
Mais lui dire quoi au juste ?

A présent qu’il est là, dans sa cuisine, à étaler en couches ses tomates écrasées et ses poireaux dans le plat de terre, Enzo réalise qu’il n’a jamais rien su dire à son père.
Il n’a jamais évoqué avec lui le parfum ensoleillé des tomates que l’on cueille sous la serre et que l’on croque goulument, ni les longues plages d’Oléron et ses premiers émois amoureux, ni ces pique-niques improvisés à l’orée du bois sous le chêne aux branches puissantes, ni le doux frémissement du peuplier devant la maison de son enfance.
Et tout à l’heure aussi, quand le vieux s’est enfin éveillé, Enzo n’a su convoquer aucune de ces images.

« Images »
Ce ne sont pas les images qui ont éveillé le regard du père. C’est d’abord la musique qui soudain a envahi la pièce, celle d’une valse musette, qu’Enzo avait trouvé sur son smartphone et qu’il a lancée pour meubler le silence.

Dès les premières mesures, le père s’est figé. Puis il a arrondi les lèvres comme pour se mettre à siffler.
Et il a sifflé, mais en un souffle silencieux.

- Tu te souviens papa quand tu dansais cette valse sur une table de bistrot avec la tante Charlette , lui a demandé Enzo ?
- Tu t’en rappelles a murmuré le père ?

Cette scène, en réalité, Enzo ne l’avait jamais vue. Mais elle lui avait été racontée tant de fois dans son enfance qu’il l’avait imaginée, d’abord dans le flou d’un tourbillon de couleurs, puis il l'avait épinglée dans sa mémoire au milieu de quelques épreuves noir et blanc des clichés de Doisneau.

Il a posé la main sur le bras de son père.

- Je t’aime papa tu sais, a-t-il chuchoté.
- Tu te rappelles Primo, a murmuré à nouveau le père. C’était une table en tôle et tu l’agrippais pour qu’elle ne bascule pas !

Enzo a frissonné tandis que le vide reprenait lentement sa place, effaçant l’instant comme une nappe de brouillard efface l’horizon.

Seul dans sa cuisine à présent, il enfourne le plat à gratin. Mais il n’a finalement plus très faim. Son oncle Primo, il ne l’a pas vu depuis longtemps mais il se souvient bien de lui. Peut-être se ressemblent-ils après tout. Peut-être est-ce pour cela que le père les a confondus.
A moins que ce ne soit le temps où il vit qui ne s’écoule plus de la même façon. Et ce vide effrayant et glacial qui règne dans la chambre, là-bas dans la maison de retraite, ne serait plus alors que sa dernière heure qui s’étire à l’infini.


* Ecco: Voilà

Lei era bellissima tua madre: Elle était très belle ta mère

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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Le bruit du silence au travers des mots...
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Jean Calbrix · il y a
Un beau texte suscitant une grande émotion. Il est dit que la vieillesse est un naufrage mais il suffit parfois de lancer les bonnes bouées pour qu'elle s'y raccroche. Merci Stéphane pour ce cadeau.
Je vous invite à une petite balade dans les dunes ; https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

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Lélie de Lancey · il y a
Je découvre votre texte au hasard de mes lectures... Très émue et touchée par votre très beau récit. Merci pour cette émotion inattendue.
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Nadine Gazonneau · il y a
Un texte magnifique ,. La forme que vous avez adoptée pour nous emmener dans cet univers à la rencontre de ces deux hommes nous permet de découvrir leur relation , par paliers ce qui je trouve met l'accent sur les émotions . Un texte poignant et beau .Si vous le souhaitez je vous invite à découvrir sur ma page un petit poème en finale : En route exilés . Peut-être vous plairait-il ? Merci à vous .
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Virgo34 · il y a
Un récit plein d'émotion qu'on ne peut lire sans un pincement au cœur.
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire.

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Marie-Laetitia Gambié · il y a
Très beau. Merci.
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Marie · il y a
Je vous retrouve en pérégrinant de page en page, de visuel en visuel. Merci pour ce récit très émouvant ! J’ai toujours remarqué que les personnes âgées solitaires nonpas confondaient mais mêlaient les générations.
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Isabelle Lambin · il y a
C'est émouvant tout ce silence entre un père et son fils et tout ce qu'on imagine qu'il contient
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Ginette Vijaya · il y a
Poignant et si vrai !!
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Mickael Gasnier · il y a
Un texte très joli Ecco
À bientôt sur nos pages respectives...
Vous avez des origines italiennes ?

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Stéphane Sogsine · il y a
Mon grand père est arrivé d'Italie au début des années 20... bientôt cent ans que ma famille est en France.
A presto

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