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Une croisière de rêve

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Loodmer

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« En remerciement et en souvenir
d’une croisière de rêve,
pour une semaine de pur bonheur,
entre Aix, Oléron et la Madame
avec qui jouer à saute-moutons
avant d’aller saluer le Roi et le soleil »

J’ai reçu cette carte quinze jours après son départ. Je revois sur le ponton sa silhouette anorexique dans une petite robe multicolore que je n’aurais jamais pensé faire partie de sa garde-robe. Son quotidien, c’était plutôt jean et tee-shirt. J’étais bluffé.

Son coup de fil depuis Toulouse avait déclenché les préparatifs pour une petite ballade avec mon voilier dans les Pertuis Charentais. Elle le connaissait bien ce bateau. Avec un autre bon copain nous avions écumé la Bretagne-sud pendant plusieurs saisons et même tenté l’Espagne par le golfe de Gascogne en toute illégalité. Pensez, un rafiot de 7m20 perdu dans cette immensité à 250 milles des côtes, sans moyens de transmission, sans balise et seulement une radio-gonio et la route à l’estime pour amerrir au bon endroit sur la côte Espagnole.

Le programme, c’était d’abord Gatseau par le pertuis de Maumusson, déconseillé à la navigation du fait de ses brisants. Qu’à cela ne tienne, j’ai toujours eu du goût pour l’adrénaline en navigation, malgré une prudence de bon aloi. Des plages à l’infini, une ambiance Caraïbes. Le bout du monde, surtout le soir quand les vacanciers ont quitté la plage et que le voilier, seul au mouillage virevolte au gré des forts courants de la passe.
Malgré une eau plutôt fraîche, elle a trouvé le courage de piquer une tête dans un deux pièces qui accentuait encore sa maigreur. Nous avons collectés quelques bois flottés, des coquillages, des algues minuscules dont je prévoyais l’utilisation dans mes travaux « artistiques ». Le cassoulet dégusté sur le pont face au soleil couchant qui incendiait l’entrée du Pertuis dépassait de beaucoup les ambiances quatre étoiles les plus prestigieuses.

Deux jours plus tard, nous entamons la remontée vers Aix par l’intérieur, entre les parcs. Un monde de terre et d’eau, une aquarelle de gris lumineux balisé par quelques perches et les piquets émergeant des bancs ostréicoles. Attention danger ! Pas question de dériver à bâbord ou tribord au risque de s’empêtrer dans cette forêt inextricable. Calcul de marée indispensable. Départ à deux heures de marée montante, pas trop tôt, pas trop tard, 5 heures de route, il faut garder de l’eau sous la quille jusqu’au bout.
Au départ, nous longeons par le sud le banc de Trompe-sôt dont le seul nom est un message aux imprudents qui viendraient à couper au plus court. Quoiqu’il existe un passage réservé aux initiés. Je connais, mais ne m’y aventure pas sans réticence.
Passé le banc, nous piquons au nord en laissant les bouées vertes à tribord. Après le pont, au large de Fort Louvois, le balisage s’inverse, les quelques bouées vertes sont laissées à bâbord comme lorsqu’on sort d’un port.
Le clocher de Marennes sert d’amer, seul point évident dans ce paysage liquide. Il faut le garder présent pour entamer la remontée au plus court par la tourelle Juliar, ce qui permet de gagner du temps sur l’itinéraire classique plus à l’est par la bouée du Rochas. A bâbord toute sur la perche qui balise l’entrée de cette passe particulièrement étroite. Ça se confirme lorsque la coque se frotte aux piquets des parcs. Un petit coup de barre permet de reprendre le chenal, plus de peur que de mal. Le passage au raz de la tour est impressionnant.
Une heure après nous débouchons en eau libre, direction Boyardville, avec quand même peu d’eau sous la quille. Nous arrondissons par le sud d’Aix et rentrons au port pour une nuit réparatrice après la rincée d’embruns offerte par le clapot de la marée montante.

Au programme des jours suivant, la remontée de la Charente jusqu’à Rochefort. Une ballade que je propose à chacun de mes invités. Afin d’entrer à la bonne heure dans l’estuaire - toujours ces histoires de courants et de hauteur d’eau. Les Pertuis Charentais se méritent - Nous passons la nuit au mouillage sud de l’île d’Aix, sans descendre à terre. Aucun intérêt en période estivale.
Le lendemain nous remontons une ancre à ne pas toucher avec des pincettes tant elle est engluée de vase et piquons à l’est vers l’estuaire.
Comme à notre habitude quand les manœuvres ne mobilisent pas notre attention, nous refaisons le monde. En clair nous échangeons sur la musique, le cinéma, les bouquins, la peinture, toutes choses pour lesquelles notre intérêt ne faiblit pas. Mais quand on relâche son attention en navigation, on court à la catastrophe. Réaction immédiate, je fonce sur la commande du hors-bord pour inverser la poussée, ce qui me vaut un «  bravo pour le réflexe ». Trop tard, quand j’ai aperçu les fonds (le 6éme sens des navigateurs), nous étions déjà plantés. La quille et le safran coincés dans une faille du platin qui prolonge loin en mer l’île Madame. Inutile d’essayer de dégager l’embarcation, mais il y a encore de l’eau sous la coque, nous flottons et apparemment il n’y a pas de dégâts.

Avec l’aide de la marée montante le bateau retrouve rapidement sa liberté et nous prenons bien soin d’arrondir la pointe pour retrouver l’entrée de la Charente en eau profonde. Ce contre-temps nous en fait perdre pas mal « du temps » et c’est avec près d'une heure de retard que nous passons Port des Barques.

La remontée ne va pas être facile avec le courant dans le nez vers la fin du parcours. Passé Fort Lupin, ça commence à tirer, surtout dans les passages resserrés là où s’élève cette curieuse falaise piquetée de carrelets, incongrue dans cette succession de berges vaseuses encombrées de roseaux.
La nuit est proche et le moteur souffre, mais nous sommes près du but.

Nous abordons le dernier virage à la nuit tombée et c’est notre épiphanie. La corderie royale et la structure des agrêts, noyées de lumière. Une féerie qui nous met à deux doigts de penser que le Roy Soleil vient nous accueillir comme Lafayette de retour d’Amérique.
Avec difficulté nous amarrons le voilier au ponton d’honneur. Nous allons passer la nuit sur la Charente, car il serait illusoire de penser au bassin à flot, l’écluse étant refermée depuis belle lurette.
Après avoir renforcé les amarres pour la nuit, nous sommes pile-poil à l’heure pour le resto.
A ma grande surprise, elle commande un pavé de bœuf qu’elle englouti avec gourmandise. Moi qui l’ai toujours connue grignotant des salades et des graines, je n’en revient pas. J’y penserais souvent par la suite.

Après une nuit ponctuée par le frottement sur la coque des roseaux charriés par le courant, nous prenons le chemin du retour. La descente est nettement plus facile avec l’aide du courant de jusant.
A la voile dans un petit vent d’est, sans moteur, c’est un régal pour les yeux, les oreilles et le nez (la vase ça sent fort).

A la fin de la journée, le voilier a retrouvé son catway. Demain est un autre jour, celui du départ. Après une tournée auprès de ses amis les plus chers, elle va retrouver la grisaille Parisienne. Mais pour l’instant elle rayonne dans sa petite robe multicolore - mon amie, ma petite sœur comme j’aime a l’appeler en mon for intérieur - au grand plaisir de ses parents qui l’emmène en Vendée pour ses derniers jours de vacances.

Au début d’octobre, j’ai reçu un appel téléphonique « Allô Pierre, je suis Ernesto, un ami d’Hélène. Elle s’est suicidée ce week-end dans un hôtel de son quartier ».
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Anne Marie Menras · il y a
Loodmer, on ne peut pas dire grand chose après avoir lu ce témoignage. C'est vrai, c'est fort.
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Emsie · il y a
"Du sang et des larmes...", ça, je n'en doute pas. Dès le départ, on pressent un chagrin, une disparition précoce... et puis on est emporté avec vous sur ces flots qui semblent votre deuxième maison. On est là, avec vous, sur le bateau, on sent l'odeur du cassoulet, la caresse du soleil et des embruns, on voit la beauté autour, on frissonne... Et puis arrive la fin et là, on est happé de plein fouet par l'émotion. C'est un très beau texte, un texte précieux et nécessaire, j'imagine, tout comme j'imagine ce qu'il vous a coûté à écrire. Merci pour le partage, Loodmer, et un grand bravo.
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Loodmer · il y a
Merci pour ce commentaire de partage
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Chantal Sourire · il y a
On sent le vécu, beaucoup d'émotions dans ce texte très imagé !
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Loodmer · il y a
A chaque nouveau commentaire, l'émotion remonte, mais ceux-ci me vont droit au coeur
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Fred Panassac · il y a
Après la découverte de votre Noir et Court (grâce à son titre) j'ai vu que vous nous présentiez votre île d'Oléron en image de votre profil...j'ai trouvé tout de suite ce texte que j'ai d'abord découvert avec enchantement mais le cœur serré car j'ai eu par le passé des affinités avec cette île...une période hélas révolue et je ne la reverrai jamais. Je ne navigue pas, je venais juste en famille..."nous restons à bord, sans descendre à terre, aucun intérêt en période estivale" : comme je vous comprends ! Mon cœur déjà se serrait à la lecture de tous ces noms familiers, Gatseau, île d'Aix, Boyardville...puis en découvrant la chute de la nouvelle j'ai eu un choc. Je ne m'y attendais pas, et vous nous racontez une histoire vraie absolument poignante et tragique.
Merci pour ce récit qui a dû vous être d'un côté, difficile à écrire mais d'un autre côté vous a sans doute fait du bien. Et merci pour cette évocation de l'île qui pour moi est synonyme de joies et de peines, aussi.

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Loodmer · il y a
Ce texte m'a effectivement couté "du sang et des larmes". C'est surement le plus abouti, parce qu'il m'a servi de catharsis pour apaiser une douleur qui me poursuit depuis des années à la date anniversaire particulièrement. Merci de votre commentaire qui me va droit au coeur.
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Fred Panassac · il y a
Oh comme je vous comprends ! Tout est dit, dans votre beau texte.
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Chato · il y a
un texte que j'aurai aimé lire dans la matinale en cavale. vus pouvez tirer des bords et venir me lire
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Loodmer · il y a
J'ai abandonné la présentation de mes textes aux concours, ceux-ci étant systématiquement rejetés
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Fleur de Tregor · il y a
Ah Loodmer... comme Dizac, j'ai immédiatement espéré que l'histoire soit fiction.
Toujours très difficile à vivre.

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Loodmer · il y a
L'amitié entre un homme et une femme est une chose tellement rare. La disparition n'en est que plus douloureuse. Ce texte a contribué à ma résilience.
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Dizac · il y a
J'ai d'abord aimé suivre cette balade , ces lieux me sont chers et familiers. Ils se découvrent en arrière plan d'un drame qui se pressent. La lecture terminée, on est triste, mais la beauté du décor persiste ( ceci dit je souhaite que ce soit une pure fiction. ..)
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Loodmer · il y a
J'aurais aimé effacer votre tristesse, hélas ce texte est autobiographique et les faits sont bien réels. Ils datent de plus de 15 ans mais la douleur reste présente.
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