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Une croisière de rêve

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Claude Wonder

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S’il est communément admis que le ridicule ne tue pas, je m’en vais vous prouver que par contre, la peur du ridicule, elle, peut être fatale. L’histoire que je vais vous conter pourrait faire sourire et vous amener à conclure — un peu trop rapidement — que ma raison vacille, ou que l’abus de boissons alcoolisées a été nuisible à mon équilibre mental. Or, je ne bois pas. Enfin peu. Enfin... pas tous les jours. Et ma raison, jusqu’à cet événement, était irréprochable...

Au cours de mes vacances dans les Caraïbes, j’avais pris place sur un voilier pour effectuer une petite croisière de quelques jours, autour des nombreuses petites îles qui émaillent l’arc antillais. Le grand bateau blanc, conçu pour promener les touristes tout au long de l’année, comportait une demi-douzaine de cabines, toutes occupées par une ou deux personnes. En tout, avec l’équipage, nous étions quinze à bord. On était bien loin de la saison des pluies et le périple se déroulait à merveille, exactement comme le vantait le prospectus qui m’avait accroché.

La plupart du temps sur le pont, je me grisais des senteurs marines mêlées à celles poivrées et de cannelle si caractéristiques des Antilles. De là, j’avais une vue privilégiée sur les allées et venues de mes compagnons. Non pas qu’il me plaise particulièrement d’épier, de surveiller mes semblables, mais j’ai toujours pensé que pour exister, il fallait le faire au travers des autres. Quoiqu’il en soit, entre quelques clichés d’horizons somptueux, la dégustation de cocktails de fruits semblant importés directement du jardin d’Eden et la douce et universelle sieste réparatrice — mais de quoi donc ? — je me plaisais à imaginer le contenu de la vie des autres passagers.

La première personne que j’avais réellement remarquée était une fine femme brune, aussi jolie que solitaire, qui passait le plus clair de son temps à tirer énergiquement sur des cigarettes aussi fines et brunes qu’elle. Mon imagination m’amena rapidement à penser que ce voyage solitaire avait été préparé à deux... Sans doute, une dispute entre elle et son amant quelques heures avant le départ avait compromis une escapade idyllique à deux. Sa sophistication et sa démarche volontaire m’inclinaient à penser qu’elle occupait un poste à responsabilité dans une société de publicité ou d’informatique. En poussant un peu plus loin les suppositions, j’imaginais qu’elle était la maîtresse de son patron et que celui-ci aurait du être son compagnon de voyage. Une divergence d’opinion ou la crainte soudaine de l’homme d’être découvert par son épouse avait modifié les plans qu’elle avait tirés depuis des mois. D’où une certaine mélancolie qui entourait la jeune femme.

Il y avait également un couple de retraités, Alsaciens d’après leur accent, qui m’avait fasciné dès le premier regard. Mal assortis physiquement, jamais d’accord sur les décisions à prendre, ils semblaient malgré tout ressentir une immense tendresse l’un envers l’autre. C’était ce que je voyais d’eux. Le reste, je l’imaginais. Elle, ancienne institutrice très à cheval sur le règlement et le « convenable ». Toute une vie d’abnégation, de sacrifices pour les enfants et son mari et pas un seul pas de travers... Quant à lui, ancien métallurgiste, il avait travaillé à la chaîne la plus grande partie de sa carrière, durement, et avait obtenu le poste de contremaître deux ou trois ans avant la retraite, plus à l’ancienneté qu’au mérite. Qu’en était-il vraiment, je ne le saurai probablement jamais... Toujours est-il que la « partie visible » de ce couple unique était cocasse. Autant Madame prenait grand soin à être discrète, à se fondre avec l’environnement, autant Monsieur s’ingéniait à se montrer et se faire remarquer par tous les moyens : parler fort, jurer, voire hurler s’il jugeait que l’auditoire que nous constituions n’était pas assez attentif.
C’est précisément ce couple qui devait m’offrir l’une des scènes les plus fascinantes à laquelle il m’a été donné d’assister. Même si je doute franchement que « fascinantes » soit l’expression la plus adaptée à la situation. Dans mes souvenirs, c’était le quatrième jour de notre petit voyage. Le ciel était d’un bleu complet, fait suffisamment rare aux Antilles pour que cela mérite d’être signalé. Les conditions de navigation étaient idéales : mer calme, vent léger et visibilité parfaite. Je me perdais dans la contemplation des grands oiseaux blancs qui jouaient avec les courants chauds pour parvenir à suivre le navire avec un minimum de coups d’ailes. Le nombre sans cesse croissant de ce que le skipper nous avait désigné comme des frégates était le signe qu’une terre approchait. En effet, le programme prévoyait qu’en fin de matinée, nous faisions halte sur des hauts fonds proches de l’îlot des Contrebandiers pour y déguster des cocktails à base de rhum. Très classique de ces mini-croisières dans les Caraïbes, mais incontournable. Qui a embarqué sur un bateau dans cette région du globe pour effectuer ce type de traversée et n’a pas dégusté un punch, debout dans l’eau au large d’une petite île paraissant vierge, au rythme syncopé d’un « steel-band », ne peut pas vraiment dire qu’il a effectué une croisière aux Antilles.

Pour l’occasion, Monsieur s’était surpassé... Son débardeur rouge bâillait lamentablement sur un torse extrêmement velu, et s’accordait fort mal avec le bermuda vert prairie d’une fraîcheur contestable. Quant au « bob » de toile vantant les bienfaits d’une célèbre boisson méridionale anisée, il faisait la délectation de l’ensemble de l’équipage. Monsieur avait pris, de toute évidence, de l’avance sur la dégustation de punch et l’exubérance qui en découlait exaspérait son épouse au plus haut point, alors que la plupart des autres convives échangeaient des coups d’œil goguenards en désignant le héros du jour de la pointe du menton. Seule « ma » jeune brune délaissée semblait ignorer superbement l’individu et ses facéties.

Madame était égale à elle-même. Vêtue d’un simple pantalon corsaire blanc par dessus un maillot de bain d’une seule pièce bleu, elle avait pris soin de se protéger de la sévérité du soleil en portant un large chapeau de paille très couleur locale. On la sentait très désorientée par l’attention que son mari attirait, et pour la première fois, je croyais déceler comme une pointe de colère derrière ses larges lunettes fumées à montures roses, seule fantaisie qu’elle s’était autorisée. Malgré tout, certainement par un sens du devoir hérité de son éducation stricte, elle contenait sa colère.
Les premiers verres d’alcool avaient été engloutis. Sous le triple effet du rhum, du soleil au zénith et de la musique entraînante, la plupart des participants discutaient gaiement et des rires fusaient de-ci et de-là. Madame luttait pour donner le change et paraître insensible aux pitreries que Monsieur multipliait. Un petit groupe s’était même formé autour de lui, ce qui le poussait à en faire encore plus. Aux grimaces simiesques et aux rires gras, succédaient maintenant les histoires grivoises les plus pimentées. Et quand l’ensemble de l’auditoire, debout sur le haut fond à quelques dizaines de mètres du voilier et quelques hectomètres de l’îlot, explosa à la fin d’une nouvelle histoire drôle racontée et mimée par le héros du jour, Monsieur ne se demanda à aucun moment si ces rires tiraient leur origine dans le niveau élevé d’humour de sa blague ou dans le ridicule de sa propre situation...

Le moment de passer à une autre activité traditionnelle à ce genre de sortie était maintenant venu : la photo de groupe officielle. En effet, depuis des décennies, chaque participant avait la possibilité de repartir avec, dans son paquetage, la photographie du groupe au grand complet dégustant un cocktail, le verre à la main dans l’eau jusqu’à la taille. Seule concession au progrès : l’appareil utilisé de nos jours est numérique et l’installation micro-informatique à bord permet à chacun de recevoir son cliché dans les 5 minutes suivant la pose – contre la modique somme de vingt-cinq euros...
Un des membres de l’équipage revint donc d’une cabine avec un superbe appareil photo, flambant neuf, et demanda aux touristes de bien vouloir prendre la pose pour immortaliser le moment. Ce que chacun fit bon gré mal gré. Naturellement, comme il l’avait toujours fait en pareille occasion, Monsieur chercha Madame du regard et se rapprocha d’elle afin de poser côte à côte, non sans lâcher une grivoiserie inédite. Il s’approcha donc de son épouse, à petits pas mesurés afin de tenter de dissimuler – croyait-il – son état supérieur d’ébriété.
Madame s’était écartée de lui, depuis déjà de longues minutes, trop honteuse de la façon dont son mari se comportait. Après des lustres d’union avec lui, elle avait accepté leurs différences de comportement, leur appréhension opposée de la vie, les positivant même en les identifiant comme une possibilité de communication et d’enrichissement de leur couple. Mais là, c’était trop fort pour elle. Alors, pendant le spectacle joué par Monsieur, profitant qu’il ne se préoccupait plus que de satisfaire son public providentiel, elle s’était éloignée de lui pour se placer à l’opposé, sur le bord du plateau que constituait le haut fond. Elle avait engagé une conversation avec une dame blonde entre deux âges, Janine, qui voyageait également avec son mari et que j’avais « étiquetée », à l’occasion de mon jeu d’observation, en tant qu’assistante sociale. Madame avait engagé une conversation avec la première personne qui l’avait sollicitée et faisait des efforts pour se concentrer sur la discussion et la prolonger au maximum.
Mais à présent, Monsieur s’approchait d’elle en lui lançant des mots doux, dans le but de figurer ensemble sur la photo : 
— Ma biche, mon cœur, mon sucre d’orge ! Ne bouge pas, je viens dans tes bras... Tu vas voir comme on va être beau sur la photo !
Brusquement, Madame s’était raidie. Elle se sentait soudain comme prise au piège. Dans son esprit défilèrent rapidement toutes les privations, toutes les concessions, toutes les déceptions qui avaient été les siennes depuis leur départ de métropole pour ce voyage sur lequel elle avait tant compté pour se retrouver. Non, décidément non, cette fois elle devait marquer le coup. Elle ne pouvait pas, elle ne DEVAIT pas se trouver à côté de lui sur cette photo. Qu’il ait décidé de passer de la vulgarité à la grossièreté, passe. Qu’elle découvre au cours de ce voyage, après tant d’années de vie commune qu’il gérait avec une grande maîtrise un répertoire volumineux d’histoires salaces et de chansons grivoises, elle pouvait l’admettre. Qu’il se soit donné en spectacle, complètement ivre, devant un parterre d’inconnus restait encore dans les limites de sa compréhension. Mais apparaître POUR LA POSTERITE sur une photo à côté d’un guignol vêtu de la sorte, tout en faisant son plus beau sourire était trop pour Madame. Pour elle, cela aurait été comme une caution au mauvais goût, au désordre et à l’obscénité.

Alors, quand enfin parvenu à ses côtés Monsieur entreprit de placer son avant-bras pubescent sur les épaules de Madame, elle eut un violent sursaut, un hoquet et surtout, elle fit un grand pas de côté. A partir de ce geste d’apparence anodine, les choses sont allées très vite.
Madame, dans son besoin de mettre de la distance entre elle et les pitreries de Monsieur, s’était placée loin de lui, à un angle du haut fond rocheux. Toute absorbée par sa conversation avec Janine, elle ne s’était rendue compte à aucun moment que ses pieds frôlaient la limite du plateau. Elle bascula, dignement, son bras maintenant le verre tendu vers le haut le plus longtemps possible, dans le souhait déplacé de sauvegarder son cocktail. Sans un cri, modestement, sans vague, comme pour ne pas déranger.
L’alcool aidant, ou plutôt ne l’aidant pas, Monsieur ne comprit pas instantanément ce qui se passait : l’instant d’avant, il s’apprêtait à poser une main caressante sur la nuque de sa tendre épouse, et voilà qu’il venait de saisir l’air salé à la place. En tournant la tête, il ne comprit pas davantage comment elle avait pu se volatiliser si subitement. Ce n’est que cinq bonnes secondes après avoir entendu le bruit d’un objet tombant dans l’eau que Monsieur fit le rapprochement.

D’une manière générale, lorsqu’une personne tombe dans une eau à 27°, dans la mer des Caraïbes, et que cette scène se déroule à une trentaine de mètres d’un solide voilier et devant une bonne quinzaine de témoins, il n’y a pas vraiment de raison de s’inquiéter. C’est pourquoi, après un premier moment de surprise et de silence, quelques personnes éclatèrent de rire, au moment même où la tête de Madame refit surface, crachant et soufflant. Le rire se propagea très rapidement à la totalité de l’assemblée, en finissant par Monsieur, à qui le côté comique de la situation échappait un peu, mais qui avait toujours été bon public pour les gags de type « tarte à la crème » qui pullulaient dans les films de Charlie Chaplin, Buster Keaton ou Laurel et Hardy. Même Madame commençait à esquisser un sourire, en cherchant des yeux un chapeau qu’elle avait tout de même acheté 2 jours plus tôt sur le marché de Fort-De-France, au cours d’une magnifique escale d’une demi-journée. Trop bête de perdre un si beau chapeau, et neuf de surcroît !

Il n’y a pas, dit-on, de requin dans les Caraïbes. Mais alors, que faisait là celui qui ouvrant une gueule gigantesque et bondissant à la manière d’un dauphin joueur, happa et engloutit Madame d’un claquement sec de mâchoire, son verre tendu vers le ciel comme un dernier signal et le chapeau de paille qu’elle venait de remettre sur sa tête malgré son aspect clownesque, pour – fait unique dans sa vie grise – amuser ses compagnons de croisière. De fait, il ne restait rien de Madame. Il ne restait rien qu’un silence d’incompréhension et de stupeur. Chacun avait vu la scène, mais personne ne la comprenait. Ce n’était tout simplement pas POSSIBLE.
Pourtant, moi, j’y étais, j’ai vu et je sais que c’est vrai. Un requin gigantesque venu d’on ne sait où et reparti au même endroit, a emporté une femme mûre dans sa gueule, la soustrayant ainsi au monde des vivants, de la même manière qu’un chien dressé pour cela attrape un os au vol. Ce n’est pas un film, ni une chimère.

Aujourd’hui, après bien des années, je ne peux m’empêcher de repenser à cette aventure à chaque fois que je vois la mer. Autant dire que j’y pense tous les jours. Et je pense à cette femme, que j’appelle Madame. J’ai appris, quelques mois après ce drame, que Monsieur avait définitivement et complètement perdu la raison et restait prostré des jours durant, sans dire un mot, se contentant de temps à autre de claquer fortement ses mâchoires, brisant quelquefois ce qui lui reste de dents. En tout cas, s’il faut tirer une morale ou une leçon quelconque de cette triste aventure, c’est bien celle par laquelle j’ai commencé ce récit. C’est bien là que je voulais en venir : s’il est communément admis que le ridicule ne tue pas, la peur du ridicule, elle, peut être fatale. Et je suis certain que l’histoire que je viens de vous conter ne vous a pas fait sourire...

PRIX

Image de Printemps 2013
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Lyriciste Nwar · il y a
J'aime beaucoup
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Fanny Melec · il y a
Oh! Claude, tu es trop fort... Un mot de toi et je quitte ma mère...
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Claude Wonder · il y a
Bouh !
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Jean Claude Ozino · il y a
oui elle fait sourire avec les dents de la mer.
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Jean Claude Ozino · il y a
si elle fait sourire comme les dents de la mer!
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Angie Angie · il y a
whaouuuuuuuuuu qu'elle aventure pirate des caraïbes.
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Claude Wonder · il y a
Ah oui, je vais préciser qu'il faut lire la nouvelle en mettant Pirate des Caraïbes en fond musical. Bonne remarque !
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Sabrina Benchikh · il y a
super claude!
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Claude Wonder · il y a
T'es bien aimable. Parles-en à tes copines : Peut-être elles aimeront ?
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Nathalie Lalaus · il y a
Super wonder... J'm ;-)
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Yzabel Sunshine · il y a
Qui n'a pas encore lue et voter pour cette nouvelle?
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Marie-gille Tomas · il y a
A LIRE, apprécier voter c'est un concours de nouvelles, allez-voir!
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Claude Wonder · il y a
Merci, mais je constate que le nombre de vues augmente, mais pas le nombre de votes... C'est mauvais ou bien le process de vote est trop compliqué ?
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Terre Vents · il y a
lire, voter...
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