Une chouette histoire

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Je suis née avec un stylo entre les doigts pour tout bagage. Je veux partir de la même manière  [+]

Image de Hiver 2015
La ronde se déformait au rythme des tambours. L'étrange mélopée semblait flotter entre les arbres. Nuage Rouge, qui participait pour la première fois aux libations, entrait dans le monde des adultes. Sa main empoignait celle de son voisin avec une force peu commune. Il sentait un courant tellurique surgi du fond de la terre embraser son corps d'adolescent. Pieds nus foulant la poussière dorée, sa tribu dansait. Tous participaient, hommes, femmes, vieillards. Sauf les enfants tenus à l'écart, entourés par quelques squaws veuves.

« Wakan tanka ! Wakan tanka ! »

Le chef, Loup Sacré, donnait de la voix. Sa crinière de plumes multicolores suivait les paroles scandées au plus fort de la nuit. Le feu crépitait au centre de la colonie. Des flammes nées de ce brasier montaient à l'assaut des sapins. Parfois, l'une d'entre elles, plus brillante, plus fugace aussi, éclatait et s'évanouissait. C'était l'âme perdue d'un aïeul qui avait transité dans le domaine des vivants. Le jeune Nuage Rouge allait rejoindre la troupe des futurs guerriers. Le sang Sioux coulait dans ses veines depuis toujours. Il n'avait pas encore vu de visages pâles. De nombreuses légendes rapportaient qu'ils étaient proches. Les tipis, dressés fièrement dans la plaine, étaient le dernier rempart du clan. Le grand-père du jeune homme chassait encore le bison. Soudain, le chef éleva son arc et fit mine de viser la lune, découverte par un pan de brume. A cet instant précis, le cri d'une chouette retentit. Nuage Rouge sentit la main voisine se crisper sur la sienne. Il regarda à la dérobée Nez de Cerf. Il avait peur ? Lui ? La chouette hulula encore une fois. Dans un froissement d'ailes, son ombre gigantesque fouetta la cime des arbres. Chacun retourna à son tipi. La fête était finie.

Le son nasillard du réveil le ramena à la réalité. L'homme s'étira dans son lit, mal réveillé. Il cligna des yeux. Le soleil s'infiltrait déjà derrière les volets. Sa femme, dans la cuisine, préparait des pancakes.

— Tu vas être en retard. Secoue-toi, chéri !
— Il est quelle heure ?
— Presque sept heures. Tu vas faire attendre tes livraisons, aujourd'hui.

Il jeta son tee-shirt de la veille sur son torse glabre et disparut dans la cour sans saluer son épouse. Elle avait l'habitude de ses sautes d'humeur. Elle haussa les épaules et traîna les pieds jusqu'à la table. Elle entendit le moteur de la moto décroître. Une journée de plus à nourrir son ennui. Personne ne les aimait dans le quartier. Parce qu'ils ne vivaient pas comme eux. Parce qu'ils étaient d'une autre race. On ne leur pardonnait pas d'avoir refusé de vivre dans une réserve. Ce racisme latent laminait la famille Blake. En particulier, Joshua Blake. Ou plutôt, Nuage Rouge, dans une autre vie...

L'épicerie était le dernier magasin à la sortie de la ville. Un étalage propre et coloré faisait la fierté du commerçant. Quand la moto arriva près de la devanture, un camion malodorant était stationné quelques mètres plus haut. Un vieil Américain au ventre lourd en émergea. Il fumait. Un sourire narquois barrait le haut de son double menton.

— Alors, p'tit gars. On veut plus du boulot ? Il faut que j'attende monsieur pour faire mes courses. T'es bien payé, tu sais ?

Joshua ne répondit pas. Il serrait les dents et détestait ce bonhomme. Il puait le tabac, l'alcool bon marché. Il puait le blanc, tout simplement. La plupart de ses clients se moquait ouvertement de lui. Ce commerce était son seul moyen d'existence. Il était ouvert six jours sur sept. Le dimanche était consacré exclusivement à sa famille. Il pénétrait dans la réserve, tendu. Heureux de retrouver les siens. Mais honteux de fouler le sol de ses ancêtres, une enclave nichée au cœur du pouvoir blanc.

— Dix-huit dollars quarante.
— Tu t'es pas trompé, l'Indien ? Tu sais compter, au moins ?
— J'ai fréquenté votre école, donc je sais compter.
— Ouais... pas sûr.

Le vieux sortit des billets froissés de sa poche, attendit la monnaie. Il quitta la boutique sans broncher, comme d'habitude. Joshua mangeait sur place et ne regagnait sa maison que le soir. Sa femme, Marita, lui aura préparé une de ses fameuses recettes. Il s'était unie à une Mexicaine. Rejeté par les blancs, juste toléré par les siens. C'était un homme tranquille, travailleur, mais renfermé. Demain, il irait seul à la réserve. Il était rare que sa moitié l'y accompagne. Dans la nuit précédant son excursion, il ne rêva pas. Nuage Rouge l'avait-il abandonné ?

Au bout d'une interminable ligne droite, la barrière des Rocheuses semblait infranchissable. Pourtant, de l'autre côté, Tipis-City, la mal-nommée, abritait un peuple atypique. Il faisait beau, ce matin-là. La chaleur écrasante étouffait Joshua sur sa moto. Il bifurqua à droite, sur le chemin caillouteux, au ralenti. Le village s'alignait, perdu au milieu de la plaine. Les bungalows, les mobil-homes avaient remplacé les tipis. A chaque carrefour, un totem coloré signalait le clan établi non loin de là. Il y avait quelques voitures rafistolées aux couleurs étonnantes. Les piétons que Joshua croisait avaient presque tous la tenue des blancs. Sauf une poignée d'anciens qui se pavanaient, carcasse corpulente sous une longue tunique en coton. Figure de Lion, cheveux blancs au vent, arborait une plume de corbeau au-dessus de sa tempe droite. Il fumait la pipe.

— Joshua ! Alors... des nouvelles de la ville ?
— Bof, rien de terrible.
— Pourquoi ne viens-tu pas t'installer ici ? Entre nous, on est bien. On a de quoi vivre...
— Tu oublies Marita. Elle ne viendra jamais s'enterrer là.
— Marita. Tu parles d'un prétexte ! Si elle t'aime, ta femme te suivra partout. Et ne me dis pas que ta famille ne l'a pas acceptée. Tu mentirais. Il y a autre chose, c'est ça ?
— Je ne suis pas fait pour vivre dans une réserve.
— Ah ! La fameuse fierté du petit-fils de Loup Sacré. Mais on est au vingt-et-unième siècle, fiston !

Les deux hommes discutèrent un long moment avant que le jeune commerçant ne pénètre dans un bungalow propret. Celui de sa sœur cadette, Rosemary. Pour lui, elle était simplement Pétale Flamboyant. Elle portait un débardeur ample sur un jean déchiré. Elle avait fait couper ses magnifiques cheveux. Joshua recula. Elle ressemblait maintenant à un petit garçon. Elle avait trop l'apparence des blancs. Une Américaine pure teint, voilà ce que la soi-disant civilisation avait fait d'elle. La journée entière fut consacrée aux potins. Son oncle et sa tante vivaient sous le même toit. On réserva à l'invité la meilleure chambre. Avant de se coucher, il fit un tour dans la ville-fantôme. Même les anciens ne fréquentaient plus les bars, chacun restant prostré devant la télévision. Joshua espérait secrètement croiser la route d'un chef. Il voulait savoir ce que signifiait son rêve à la chouette. Dépité, il rentra chez les siens.

Le sommeil ne venait pas. Il regardait le décor désuet des murs. La chambre était propre. De vieilles gravures, dénichées à la brocante, affichaient des sourires édentés de vieux Sioux. Ils n'appartenaient pas à sa famille. Mais ils n'étaient pas étrangers, eux. Ils avaient, dans le regard, une fierté ancestrale. Un savoir riche, une civilisation inconnue des visages pâles. Ses paupières se relâchaient. Joshua reconnut là la visite tant attendue de Nuage Rouge.

La wiwanyag wacipi retentissait au centre du village. Les voix monocordes des hommes s'élevaient vers le ciel. Quelques nuages traînaient, inoffensifs, au-dessus des séquoias. Il faisait chaud. C'était le solstice d'été. On promettait aux jeunes guerriers un avenir digne. Il se murmurait que l'on connaîtrait le nom du nouveau chef ce soir. Deux noms revenaient en boucle : Nez de Cerf et son rival Nuage Rouge. D'ailleurs, les jeunes filles n'étaient pas dupes et tournaient plus que de coutume autour d'eux. Les prétendants à diriger le village étaient simplement vêtus du traditionnel pagne blanc. Sur leur peau cuivrée brillaient des breloques mi-or, mi-turquoises. Leurs longs cheveux, bien lisses, descendaient en cascade régulière au milieu de leurs omoplates saillantes. La carrure de Nuage Rouge impressionnait la plupart des villageois. Ses bras fuselés révélaient une musculature, souple, féline. Le wapiya entraîna la foule dans une farandole démoniaque. Certains entraient en transe. Les champignons se révélaient de bons moyens de communication vers les esprits. Une popotka vint se percher sur le totem. Nuage Rouge sourit. Encore un signe ! Il avait la force en lui. Son destin ne tenait qu'à... une plume. Et tout bascula à la nuit. L'oiseau, ardemment prié, ne revint pas. Ce fut Nez de Cerf, le fourbe, qui succéda à Loup Sacré. Les chants et les danses ne cessèrent qu'au petit matin. Amer, Nuage Rouge ressentit son éviction comme une trahison. Il choisit de quitter les siens. Pour vivre une autre vie...

Lundi 18 août. Joshua réapprovisionnait son étalage. Il était rentré directement depuis la réserve. Sans même faire une halte chez lui. D'ailleurs, il se posait de plus en plus la question : où était-ce, chez lui ? Il vit arriver de loin le vilain camion jaune. Son premier client, le vieux Mac Cormick, allait déverser une fois encore son flot de récriminations. Son sourire en biais au coin des lèvres déformées par la cigarette. Ses allusions à peine voilées sur la modeste condition de l'Indien. Sa vie misérable et sans ambition. Sa femme, mais stérile. Josuah baissait la tête, les yeux rivés sur le carrelage taché de la petite épicerie. Comme le camion faisait un cercle sur le parking, prêt à rependre le trajet inverse, une chouette immaculée vint se jucher sur le poteau télégraphique. Il était extrêmement rare d'en voir une, en milieu de matinée. Elle scrutait l'horizon de ses yeux ronds. Impassible, les ailes plaquées le long du corps. Josuah sourit. Il était rassuré. Il n'était plus seul.

— Salut l'Indien ! C'est des fruits de ta réserve, ça ?
— Non, vous le savez bien. Je me suis fourni chez Tom, le grossiste.
— Ouais, bon. Pèse-moi ça !

Il lui tendit une pastèque brillante. Goguenard, le vieux rajouta :

— Comment va ta femme ? On ne le voit guère en ce moment. Tu l'as pas faite cuire, au moins ?

Mac Cormick éclata d'un gros rire gras, vulgaire. Son visage, congestionné, dégoulinait de sueur. Il éructa bruyamment et cracha par terre. Joshua le poussa fermement vers la sortie.

— Vous êtes sale et malpoli. Je ne veux pas de ça chez moi !
— Chez toi ? Ben voyons... sacré foutu d'Indien, il est chez lui. A ça par exemple !
— Ta ta iciya wo !
— Tu dis ? Ton jargon ne me fait pas peur, pauvre larve !
— Ta ta iciya wo !

Joshua porta le regard vers la chouette. Elle souleva le bout de ses ailes. Pour Nuage Rouge, le message était clair. Le vieux regagna son camion et s'engagea sur la route déserte, plein nord. Peu de temps après, un panache de fumée monta du talus. Joshua mit la main en visière pour se prémunir du soleil aveuglant. Au zénith, droit devant, le vol lent de la chouette la ramenait sur son fil. Elle n'eut même pas un regard pour le jeune indien.

Le lendemain, le journal local relatait l'accident survenu à la sortie de la ville. Mac Cormick, camion renversé, gisait sur le bas-côté. Il avait les yeux crevés. Certainement l’œuvre d'un rapace. Ils pullulaient dans la campagne depuis quelques jours. Nul ne retrouva Joshua. L'épicerie était fermée depuis longtemps. Nuage Rouge poursuivit sa route, accompagné de la chouette...

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