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Une chose après l’autre, un jour après l’autre.

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« Ilse Dinke ?
_ Laquelle, la grosse débile, la conne, l’imbécile ? »
Les sanglots. Enfin c’était sorti. Du moins quelque chose était sorti. Trois longues minutes à pleurer, renifler, se moucher...
Une femme en uniforme la dirigea doucement vers une chaise dans le fond de la salle. Un café dans un gobelet. Un café trop chaud, trop sucré, du mauvais café du distributeur. Et les palabres commencèrent.
Des questions, des questions et encore des questions. Elle voyait bien qu’ils n’aimaient pas ses réponses.
« Est-ce qu’il est violent oui ou non ? »
Elle en vint à regretter qu’il ne l’ait jamais frappée. Si elle avait eut des hématomes ou des cicatrices à leur montrer elle ne serait plus assise sur cette chaise en plastique à essayer de s’expliquer. Ils l’auraient regardée autrement. Ils l’auraient... Mais les insultes et les brimades ne laissent de marques que dans l’esprit. Invisibles. Incolores. De l’acide incolore versé d’abord goutte à goutte puis à flots continus et quand on s’aperçoit de ce qu’on a avalé pendant des années il est trop tard : on a été rongé.
Les uniformes passèrent dans la pièce à côté. Ilse les entendit se disputer.
« Qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ?
_ On ne peut pas la laisser comme ça !
_ Tu sais comment ça va se terminer ?!
_ C’est pas une raison pour rien faire !
_ Mais ouvre les yeux, bordel ! Tu sais très bien qu‘elle va finir à la poubelle sa plainte ! Monsieur le député Oskar Dinke va appeler le préfet qui va appeler le commissaire pour qu’on»
Ilse ne les écoutait plus. Puisqu’il n’y avait plus rien à faire... Sortir d’ici. Que ça finisse.
« T’es dans la merde. »
Quand c’est une petite pute au crâne rasé qui vous dit ça c’est que vous êtes vraiment dans la merde.
« Laissez-moi tranquille.
_ Ton mari il va te laisser tranquille ? Mon mac, il va me laisser tranquille ?»
Non. Bien sûr que non.
« Viens, je te paye un verre. Y faut qu’on parle.»
Parler ? Encore parler ? Pour quoi faire ?
« Ecoute Bichette, t’as la tête de quelqu’un qui va faire une grosse connerie. Du genre à te retrouver en première page demain matin. »
Oui. Elle la voyait déjà, la première page.
« Qu’est-ce que vous me voulez ?
_ Restons pas là, ça craint. »
Une porte. La rue. Le passage piéton. Un bar. Une autre porte. Un autre café, pas vraiment meilleur que celui du commissariat.
« C’est quoi, ton plan ? Avaler tout un tas de médocs ? Te tailler les veines ? On en meurt pas toujours, tu sais.
_ Et votre « plan », à vous, c’est quoi ?
_ Me tirer d’ici avant que mon mac s’aperçoive que je l’ai balancé aux flics.
_ Pour aller où ?
_ Loin, à l’étranger. Sur une île. Pas déserte, mais presque.
_ Et une fois là-bas, que ferez-vous ?
_ Ok, je vois le truc. Toi, t’as pris un mauvais pli. Je sais pas si tu te rends compte. Ptêt pas. Mais t’es comme une junkie avec ton mec. Tu sais que ça te fait du mal mais t’arrives pas à décrocher. Faut y aller... Comme sur un trottoir gelé. Une chose après l’autre, un jour après l’autre.
_ C’est une recommandation des Alcooliques Anonymes ?
_ Ouais. D’abord on se tire. Ensuite on verra.
_ « On » ?
_ Toi et moi. »
Elle fouilla dans sa poche, en sorti une photo qu’elle tendit à Ilse.
« C’est une ruine ?!
_ C’est une baraque à retaper. J’ai de quoi me l’acheter. J’ai vu le notaire, il attend le fric pour cet aprème.
_ Vous avez besoin d’argent ? C’est pour ça que
_ Ho, arrête ta parano ! Je t’ai dit : le fric je l’ai.
_ Alors pourquoi me proposer de venir avec vous ?
_ Je devais partir avec une copine. Mais elle a préféré se casser en Belgique pour bosser dans une vitrine. Toute seule j’y arriverais pas.
_ A partir ?
_ Non, Bichette, à rendre ma ruine potable. »
Suivre une prostituée pour aller elle ne savait où faire elle ne savait quoi ?
« C’était quoi, ton idée, en allant voir les flics ?
_ Que ça s’arrête.
_ Ben si tu fous le camp, ça va s’arrêter tout seul. »
C’était d’une logique imparable.
« Bon. Là j’ai plus trop le temps, alors faut que tu te décides.
_ D’accord.
_ Ok. Alors tu viens me rejoindre à quatre heures avenue de la Liberté, au cinquante, si je suis pas déjà en bas-tu sonnes chez Boer, Lola Boer. Tu t’en souviendras ?
_ Oui. Et pendant ce temps je fais quoi ?
_ Ta valise. Tu prends que le nécessaire. Surtout tu t’encombres pas. Le train pour Calais part ce soir à sept heures. Au pire on se retrouve à la gare. Ça marche ?
_ Oui.
_ Alors à d’t’a l’heure. »
Rentrer chez elle. Changer de vêtements. Faire sa valise. Appeler la banque. Aller à la banque. Retirer dix mille euros du compte épargne. Il lui en restera bien assez. Retourner au commissariat. Les même têtes que le matin. Les mêmes regards gênés.
« Je suis venue vous dire que je m’en vais.
_ Ah. Bien. Mais... Ça ne nous regarde pas, je veux dire, que vous quittiez votre mari
_ Ce n’est pas ça : je suis venue vous prévenir que je m’en vais. Pas seulement que je quitte mon mari. Je pars. Je crois que ça s’appelle une disparition volontaire. Je ne veux pas qu’il me cherche. Je ne veux pas qu’il ait le droit de demander à quelqu’un d’ouvrir une enquête pour qu’on me retrouve. S’il appelle la police je veux qu’on lui dise que vous ne pouvez rien faire. Vous comprenez ?
_ C’est peut-être un peu... Radical... Comme solution...
_ Vous ne pouvez rien faire pour moi. Même pas enregistrer ma plainte. Alors s’il vous plaît ayez l’obligeance de consigner soigneusement que j’ai signalé mon départ et que je veux qu’on me laisse tranquille. Merci d’avance.
_ Mais... Heu... Oui... Mais vous allez où ?
_ Je ne vous le dirai pas. D‘ailleurs ça ne regarde que moi. »
Signer le procès-verbal. En demander une copie. Juste au cas où. Quinze heures. Trop tôt pour aller rejoindre Lola. Aller à la gare. Faire la queue. Acheter un billet pour Calais. Quinze heures quarante. Elle allait être en retard. Elle dut courir et arriva avenue de la liberté à seize heures dix.
Personne en bas de l’immeuble. Lola Boer. Troisième étage. Elle sonna. Pas de réponse. Était-elle déjà partie ? Ou bien la sonnette ne fonctionnait pas ?
Ilse décida d’aller vérifier, si Lola n’était plus là elle retournerait l’attendre à la gare.
La porte de l’appartement était ouverte. Ilse entra, vaguement inquiète.
« Lola ? »
Quelqu’un avait offert à Lola un aller simple pour l’au-delà : elle gisait sur le canapé, un couteau de cuisine planté dans la poitrine.
S’enfuir. Avant que quelqu’un arrive. Ou appeler les secours. Est-ce qu’elle respire encore ? Non. Elle est déjà froide. Elle devait être là depuis des heures. Peut-être même depuis ce matin. C’était peut-être arrivé dès qu’elle était entrée. Que son mac l’attendait et...
Je ne peux plus rien faire pour elle. Ils la trouveront, de toute façon quelqu’un d’autre la trouvera et fera ce qui doit être fait. Ce n’est pas à moi d’assumer ça. Mais je vais faire quoi, maintenant ? Où vais-je aller ?
Une chose après l’autre, un jour après l’autre.
Puis elle pensa à la photographie, essaya de se souvenir de ce que Lola lui avait dit. Un notaire. C’est ça : un notaire. Le fric je l’ai déjà. Trouver quel notaire. Peut-être qu’elle a noté ça, c’est probablement quelque part dans l’appartement.
Elle allait ouvrir un tiroir quand elle se dit : il ne faut pas qu’on trouve mes empreintes. Des gants, j’ai des gants dans ma valise. Ouvrir la valise. Enfiler les gants. Fouiller. Rien d’intéressant dans le premier tiroir. Rien non plus dans le second. Dans le troisième un courrier avec le logo qu’elle espérait trouver : maître Remak. Je connais. Ce n’est pas loin d’ici. Mais l’argent ? Combien coûtait cette bicoque et où avait-elle pu mettre l’argent ? Il n’y avait aucun relevé de compte. Lola n’était pas du genre à déposer ses gains dans une banque. Peut-être à cause du fisc. Chercher encore. Regarder partout. Au dos d’une enveloppe quelques mots griffonnés « Tom Zaher, prêteur sur gages » avec une adresse. Qu’est-ce que Lola aurait pu mettre en gage ? Il n’y avait rien qui ait la moindre valeur dans l’appartement. Pas de télévision, pas chaîne hi-fi, pas de bijoux... Pas de bijoux sauf la paire de boucles d’oreille que Lola portait. Deux clous ornés de brillants. De brillants ou bien de diamants ? Pour le savoir il fallait les lui ôter. Elle eut un peu de mal à cause des gants. Uniquement à cause des gants car elle s’aperçut avec surprise que ses mains ne tremblaient pas.
Ce matin je vais porter plainte contre mon mari et cet après-midi je dépouille calmement le cadavre d’une prostituée.
Du verre, trouver du verre. Inutile de perdre son temps à chercher dans la cuisine, la fenêtre ferait l’affaire. Elle les essaya l’un après l’autre. Ils laissèrent une ligne nette sur la vitre. Faire de la buée : souffler dessus. Ils ne retinrent pas la buée. Ils étaient probablement vrais.
Je ne peux pas m’attarder plus longtemps.
Elle retourna son gant autour des boucles d’oreilles, le mit dans sa poche avec l’enveloppe et la lettre du notaire , vérifia avant de s’en aller qu’elle n’avait laissé aucune trace de son passage et que personne dans l’immeuble ne la voyait partir.
Adieu Lola, et merci beaucoup.
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Mitch31 · il y a
J'adore. C'est noir, sordide, un style court, percutant... comme j'aime lire. Bravo !
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Lou-Anne · il y a
Du noir glaçant comme je l'aime avec une musique jazzy. On se croirait dans l'un de ces films en noir et blanc . Bravo. J'en redemande
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Lou-Anne · il y a
Juste un petit plus: votre drame à la Thelma et Louise me rappelle "La ballade de Lucy Jordan" sur la page de Didier que je vous conseille vivement si la chaleur rafraîchissante est toujours à votre programme
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci, je me la réserve pour ce soir.
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Lou-Anne · il y a
Ne me remerciez pas: je suis sûre que vous adorerez...
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alberto · il y a
Bravo Alrune, dialogues formidables, personnages bien esquissés, action pure, ça me rappelle un georges..!
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci, contente que vous ayez apprécié.
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Pascal Gos · il y a
Un monde si bien décrit, il mérite un concours.
Alraune, je vous invite à lire et soutenir ma nouvelle historique sur le mur de Berlin qui est désormais en finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ich-bin-ein-berliner-4
A bientôt sur nos mots
Pascal

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Alraune Tenbrinken · il y a
Oh non, pas de concours pour celui-là, je suis déjà sur la suite. Je suis passée vous donner mes voix. Bonne chance !
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JACB · il y a
Oui, la suite ça serait bien ! J'ai pris plaisir à vous lire Alraune.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci à vous, la suite arrive...
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Jarrié · il y a
Vous nous dévoilez avec talent cet univers si...particulier de la prostitution avec des personnages souvent plus sentimentaux qu'on ne pense. J'ai bien aimé.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci, je suis contente que vous ayez apprécié.
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Miraje · il y a
Une nouvelle qui pour moi aussi aurait méritée d'être en sélection... Bonne suite, donc.
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Fabienne Liarsou · il y a
Waaaah...j’ai beaucoup aimé et c’est très bien écrit. On ne s’ennuie pas une seconde. Avez-vous présenté ce texte pour le grand prix ? Je l’aurais bien vu en concours. Belle journée !
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci, je suis contente que cela vous ai plu. Non, je n'ai pas présenté de textes pour des concours depuis l'an dernier, d'autant que je vais écrire la suite.
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Fabienne Liarsou · il y a
Dommage...je suis certaine que cela passerait...mais c’est à vous de décider évidemment...à bientôt !
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Claire Bouchet · il y a
Une histoire rondement menée avec deux personnages féminins attachants. Merci à vous Alraune.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci Claire.
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Dolotarasse · il y a
Deux emprises différentes, une rencontre fortuite. Chacune s'en sort à sa manière. Belle intrigue.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci beaucoup.
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