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Une chatte à la fenêtre

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Cannelle&Cumin

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Quelques instants suffirent. J'ai posé ma veste sur un cintre. La nuit battait son plein. Il était trois heures du matin. J'aurais du me coucher et m'endormir, récupérer quelques heures de sommeil. Je me sentais agité, en forme, c'était un de ces moments rares où je pouvais profiter d'une quiétude et jouir d'une paix avec moi-même. D'une assurance aussi, sans doute exagérée, mais la nuit vous fait croire que vous pouvez tout, que rien ne résistera. J'ai ouvert une bière exactement comme si je n'avais pas assez bu, comme si je commençais à peine la soirée. Je me prenais pour un de ces types qui peuvent s'ouvrir une bière à trois heures du matin sans s'exposer à dormir les nuits suivantes comme une bûche. Et pourtant, la vérité, c'était que je dormais comme une bûche. Je me suis accoudé au balcon. En face, l'immeuble en vis-à-vis ressemblait à un autre monde, je ne connaissais ni ses couloirs, ni ses habitants, ni les petites habitudes caractéristiques que les usagers des lieux répétaient sans s'en rendre compte. Laisser telle porte ouverte, s'essuyer les pieds, ne plus remarquer la teinte mauve des murs. Ces murs étaient-ils seulement mauves ? Je n'en savais rien et je m'en foutais. J'étais à l'abri de tout, baigné d'une indifférence royale pour l'immeuble d'en face que j'étudiais avec le plaisir de la légèreté que donne l'étude dont personne ne viendra se soucier, le plaisir de ces choses qu'on examine seulement pour soi et qui ne servent à rien d'autre. J'aurais pu décrire l'aménagement des balcons, les fenêtre qui projettent ce halo bleuté caractéristique des télévisions modernes, celles qui en sont dépourvues. Il n'y a aucune télévision dans l'appartement qui se trouve en face, dans l'angle du sixième étage. C'est une petite pièce sous les combles, probablement une chambre de bonne loué à un étudiant : j'aperçois parfois un lit défait et dans le fond, je crois distinguer un lavabo, et aussi peut-être une kitchenette. Il y a une autre pièce à côté et j'ai fini par deviner qu'il s'agissait sans doute des toilettes. En tout cas, l'entrée se fait par le fond, et le lit est collé contre la fenêtre. Cette fenêtre me renseigne sur la vie d'une autre personne. C'est drôle de savoir tant de choses, et intéressant. Je n'avais jamais vu de rideau, ni de stores, ni jamais personne l'habiter. Il devait être trois heures dix. Une femme est arrivée dans l'appartement. Par un sourd réflexe que j'ai attribué à la politesse, j'ai éteint la lumière du mien. Je ne voulais pas que ma présence gêne, croyais-je. La vérité était que j'étais curieux. Je profitais de ma situation pour espionner une personne qui se croyait à l'abri, chez elle. Comment se comportent les gens quand ils s'ignorent observés ? Ça m'intéressait. La femme se déplaçait rapidement, elle venait de poser son manteau – je n'ai pas vu de sac à main, elle s'activait. Il était trois heures quinze. Je suis allée chercher une chaise que j'ai installée sur mon balcon et, toutes lumières éteintes, j'ai attendu. Rien. Enfin, quoi qu'il en soit, pas grand-chose. Elle cuisinait... un sandwich. Elle s'est assise à une table. Je voyais clairement son air concentré, son buste franc, son pull noir. Elle a mangé rapidement. J'aurais dû rentrer. La laisser là. Je ne pouvais pas. J'attendais dans le noir comme un prédateur. Un pervers. En d'autres circonstances, ce comportement m'aurait paru insensé, déplacé, obscène. Dans tous les cas, inadmissible. Mais là, sur le moment, c'était irrésistible, alors, bien que je sache pertinemment que je devenais incompréhensible, je suis resté. Finalement, elle a éteint la lumière et elle s'est couchée. Je n'avais rien appris, rien su d'elle, si ce n'est, pendant quelques instants, un corps fugace qui se glissait sous les draps, lumière éteinte. Mais pour faire naître mon obsession, ces quelques instants suffirent.
Après, il m'en fallu plus ; j'étais curieux ; elle devait avoir entre vingt-cinq et trente ans. Je l'avais croisée une fois à l'abri du bus et j'avais su, à la chair de poule qui se hérissait sur mes bras, que c'était elle que j'espionnais à mes heures perdues. Elle était blonde, les cheveux très court, de grande taille. Les yeux bleus. En y repensant, cette fille était un vrai cliché. Étudiante, forcément, d'après l'âge, d'après le logement ; elle devait faire des extras, des petits jobs, serveuse ou alors, elle jouait tard le soir. Une actrice. Je l'imaginais volontiers actrice. J'avais acheté une caméra que j'avais branchée à mon écran d'ordinateur, ce qui me permettait de ne pas me tenir en permanence sur mon balcon. Le soir, en rentrant, je repassais la bande, et je capturais grâce à mon zoom, des détails inutiles. Les shampooings qu'elle achetait, les tenues qu'elle portait. Ce qui m'intriguait le plus était ses horaires. Je ne parvenais pas à reconstituer son emploi du temps, mais je n'allais pas non plus me mettre à la suivre dans la rue. Ce qui m'intéressait, ce qui m'obsédait en réalité était ce qui se passait dans son appartement, ce que je pouvais observer à travers sa fenêtre, sa réalité livrée grâce mon téléobjectif que j'avais dissimilé derrière un rideau. Le jour où le rideau s'ouvrit à cause du vent, je décidais d'un dispositif plus ingénieux et fit un trou dans une armoire que je plaçais légèrement contre ma fenêtre. Le soir, je regardais en avance rapide jusqu'à ce qu'elle rentre, s'endorme, reparte. Je la regardais parfois en direct, mais le plus souvent, je rattrapais ce que j'avais manqué.
Vers le mois d'avril, ses habitudes changèrent. Elle rentra plus tôt, de sorte que je pus l'observer davantage en direct, devant une pizza, attendant qu'il se passe quelque chose. Et il se passait toujours quelque chose. Ses tenues étaient plus décontractées, plus féminines. Elle semblait heureuse, comme extraite d'un quotidien qui l'engluait. J'aurais voulu lui annoncer la joie que ce changement me procurait, jusqu'à ce que j'en comprenne la nature. Il n'y avait rien d'indécent dans mes observations quotidiennes. Elle partageait ma vie, certes sans le savoir, mais sans malveillance de ma part. J'étais heureux. Mieux encore, j'étais discret. Rien n'aurait dû changer.
Un soir, installée à son balcon, elle regarda longtemps dans le vide, puis en direction de mon appartement et j'en fus fasciné. C'était comme si elle avait senti notre connexion, à travers les meubles d'immeubles. Elle était seins nus. J'en fus électrisé. Je ne l'espionnais pas pour la voir nue, je l'espionnais. Point final. Qu'elle soit nue me plaisait infiniment, mais elle repoussait les limites de notre relation. J'y pensais toute la nuit. Devais-je débrancher mon dispositif ? Je zoomais sur l'image et considérais finalement que non. L'excitante perspective de revoir sa poitrine, des seins au moins aussi gros que sa tête me rendait fébrile. Je remarquais grâce au zoom ses tétons en forme de larmes, ce qui, naturellement, acheva de me convaincre de continuer. Je rentrais chaque soir plus fiévreux que jamais. Une semaine passa sans qu'elle ne réapparaisse dans cette tenue et je me demandais s'il s'agissait d'un épisode isolé, ou bien d'un signe annonciateur de changements plus profonds. Je me repassais cette scène ou elle s'exposait seins nus sur son balcon avec une émotion renouvelée et, après un (court) moment d'hésitation, franchit le cap de la masturbation. J'imaginais lui parler et déjeuner avec elle, assis à sa table pendant qu'elle, seins nus, me jetait ce regard mélangé de tristesse et de douceur. Cette pensée suffisait à me faire jouir et de grandes lampées de sperme venait s'écraser contre mes kleenexs. J'en ressortais vaguement honteux, jurant que ce serait la dernière fois, et me résolut finalement à effacer cette vidéo qui s'apparentait à un oubli pour elle, j'en étais persuadé, plus qu'à un moment de folie. Mais la semaine suivante, je la vis seins nus à deux reprises dans son appartement et je connus de vifs émois masturbatoires. Ce qui était embêtant, c'est que plus je pensais à elle – je la connaissais déjà depuis plusieurs mois – et plus je comprenais la nécessité de nouer une relation réelle. J'avais beau me creuser la tête, sauf à avoir une première rencontre très surprenante, je ne voyais pas comment l'aborder, et puis je n'aurais ni voulu, ni pu lui cacher que j'étais son espion. Je me contentais donc de renommer les fichiers vidéos « Seins nus 1 » et Seins nus 2 ». Ensuite, il y eut « Seins nus 3 » avant que suivent : « Nichons Voisine 4 », « Nichon 5 », « Nich 6 » et ce, jusqu'à un fichier sobrement intitulé « 10 ». Je tombai amoureux d'elle quelque part entre « Nichon 5 » et « Nich 6 ». J'avais de moins en moins de rapports sociaux, me réjouissant de retrouver chaque soir ma voisine avec qui je vivais une formidable histoire d'amour, certes virtuelle, mais qui me consacrait comme véritable héros romantique, car je me vouais à cet amour impossible avec l'énergie du désespoir et la passion masturbatoire d'une cause perdue. Son lit étant à hauteur de la fenêtre, je pus voir un beau matin la partie qui manquait à mon tableau, ses jambes, ses cuisses et sa chatte grandiloquente. La pose me sembla impertinente, l'attitude à la limite de l'exhibition. Ce n'était pas naturel et je passais plusieurs jours à me masturber énergiquement et me demander en même temps ce qui lui avait pris de se foutre à poil debout sur son lit. Et puis, il y eut la vidéo du 4 novembre. Il faisait un froid de canard et les vidéos, après l'été, avaient diminué de fréquence, mais je pouvais dénombrer pas moins de 35 vidéos « Nichons », quatre vidéos qui appartenait à la rubrique « Fesses & Nichons », et cette fameuse vidéo que j'avais intitulé « Chatte grandiloquente de la voisine ». La vidéo du 4 novembre m'apprit qu'un homme, manifestement plus âgé, était monté avec elle autour de 17 heures. Il l'avait ensuite amené sur le lit, déshabillé et pénétré dans toutes les positions, exploitant rigoureusement tous ses orifices, tant et si bien que je me sentis très durement remis en question car, au fond, je ne savais pas quoi en penser. Afin de pouvoir la regarder du début à la fin sans jouir moi-même, je me repassa la vidéo un certain nombre de fois. Je restais ébahi par ses seins que je connaissais pourtant bien, mais qui, entre le rut et la gravité, prenaient d'inimaginables dimensions plastique. Ses seins secoués sous les assauts formaient l'hypnose propice à l'obsession de la chair et j'y succombais. J'acceptai en conséquence qu'elle prenne des amants, que des amants la prennent, qu'on le dise comme ou voudra, tant que je restais son principal espion. Début janvier, je rentrai du travail et remarquai un cache sur la fenêtre de la voisine ; fébrile, j'ouvris mon ordinateur et consultais la bande vidéo. Quinze minutes plus tôt, son amant était monté avec elle, se disputant manifestement. Il la jetais sur le lit, puis tirais sa ceinture et lui flanquait de gros coups sur les fesses. Très ému, je continuais mon visionnage. Elle avait tenté de se relever, et il s'était allongé sur elle. Elle le repoussait de toutes ses forces, mais cette brute entreprenait de la déshabiller et s'arrangeait pour tripoter ses seins, seins dont j'avais déduis l'extrême sensibilité. Il lui avait lié les mains avec sa ceinture et menaçais de l'étrangler. J'arrêtais la vidéo à cet instant. C'était il y a dix minutes. Si ça se trouvait, il était encore chez elle, il n'était pas trop tard. Une minute plus tard apparaissait ce cache. Je la voyais aux prises avec cet imbécile qui allait me l'abîmer, peut-être même la tuer ! Je n'allais pas laisser l'amour de ma vie se faire violer ou étrangler par son amant. Je sortis en trombe, traversai le couloir, descendit les escaliers, franchit les quelques mètres qui me séparait de l'autre immeuble et m’engouffrai dans l'entrée. Par chance, la porte était ouverte. Je montais quatre à quatre les escaliers sans savoir ce que j'allais faire. Je ne m'aperçus pas que les couloirs étaient exactement mauves, ainsi que je l'avais imaginé quelques mois plus tôt ; j'identifiais sa porte, mais renonça à me jeter sur elle. Il n'y a que dans les films que le héros défonce une porte à coup de pieds. Dans la vie, on a peur, on est faible et l'on n'a pas envie d'affronter seul un danger. Je frappais donc à toutes les portes de l'étage et, comme un furieux, prévenais qu'une femme était en train d'être violentée par un homme dans l'appartement du coin. On alla sonner, ça s'agitait. Elle apparut, rayonnante. On lui expliqua. Elle dit que tout allait bien, et en se penchant, sa tête me confirma que je m'étais fait avoir.
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