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Une bulle de bonheur

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Scribouille

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On est vendredi soir, je suis devant le guichet de la gare et je pose question sur question sur les horaires du vendredi puis du dimanche soir. Derrière moi, quelqu’un devance la préposée, je me retourne. Il me sourit. Il est jeune, m’explique que comme moi, il prend le train de 17h30 le vendredi soir et rentre le dimanche. Il me conseille celui de 20h55.
J’achète mon billet, je range lentement mes pièces dans mon porte-monnaie, je me dirige tranquillement vers mon sac de voyage. Je prends tout mon temps...j’espère qu’il va passer avant moi et je n’aurai qu’à le suivre, ce sera plus facile.
Lui au contraire fait vite, il attrape son sac, se retourne vers moi, me sourit encore et m’attend. Quai B, on passe par le souterrain, la micheline est déjà là. Il ouvre la porte, me laisse passer. Je m’installe sur la première banquette, il demande s’il peut s’asseoir en face de moi. Je dis oui, évidemment ! Même si je ne voulais pas, je n’oserais jamais refuser. Mais je veux bien, oui.
Il me sourit toujours et ses yeux captent mon regard malgré moi.
Il a 17 ans, s’appelle Bernard et est en terminale au lycée de la ville basse. J’ai 15 ans et je suis en seconde au lycée de la ville haute. Il descend à la même gare que moi mais n’habite pas la même ville. On vient le chercher en voiture, je parcours mes 4 km à pied.
Le dimanche soir, il est là qui m’attend. Nous prenons un train express bondé. Il salue tous ses copains puis me rejoint. Je ne sais pas quoi dire. Mon week-end ? RAS. Je ne suis pas sortie, je ne sors jamais en fait...Pour descendre, il prend mon sac, me fait la bise, on se sépare.
Ensuite, chaque vendredi soir, il est là. Nous parlons de plus en plus. Enfin, lui surtout me fait parler, il me bombarde de questions. Je crois que c’est la première fois que quelqu’un s’intéresse à moi vraiment. C’est tellement nouveau que je suis un peu perdue, désorientée mais extrêmement touchée. Il me rassure, prend soin de moi. Jamais personne n’a pris soin de moi comme il le fait. Je me sens de mieux en mieux, lui à mes côtés. Son regard m’enveloppe, ses yeux plongent dans les miens, je fonds.
Le dimanche, on peut à peine parler, serrés, debout dans les couloirs du train. Parfois, il pose sa main sur mon épaule, je rougis dans la nuit. On se frôle, on s’effleure.
Un soir, je suis en retard, je n’ai pas eu le temps de prendre mon billet. Le contrôleur les récupère à la sortie, je me demande comment je vais m’en tirer, je n’ai pas de quoi payer l’amende. Alors, il me sauve la mise, m’entraîne à contresens. Nous passons par un terrain vague, dont le grillage est découpé. D’autres avant nous ont ouvert un chemin.
Quelques mois passent, nos rencontres du vendredi et du dimanche sont devenues essentielles pour moi. Je n’en ai parlé à personne. C’est ma bulle de bonheur. Dire quoi, à qui ? Qui pourrait comprendre que pour la première fois de ma vie, quelqu’un s’occupe de moi, me protège et me donne confiance. Lui-même n’est sûrement pas conscient du rôle qu’il joue.
Un vendredi, à la sortie du train, il me retient, m’enlace, m’embrasse. J’aime ses bras qui m’entourent, la douceur de ses lèvres, la profondeur de son regard. Là, collée à lui, je me sens me dissoudre. Je voudrais disparaître, me laisser engloutir et que ma vie s’arrête sur cet instant de plénitude, de bonheur. Mais non, il faut se séparer, je dois marcher 4 km, rentrer chez moi. J’ai dans la tête mon instant de bonheur. Personne n’en saura rien, d’ailleurs tout le monde s’en fout. Chez moi, je ne suis rien, une ombre silencieuse, pas contrariante, à peine vivante.
Notre petite histoire dure depuis plusieurs mois. Alors bien sûr un jour, il demande un peu plus. Aller au cinéma ensemble, c’est pas grand-chose...Au début, je trouve des prétextes, je n’ai pas le droit de sortir. Il a du mal à comprendre et j’ai du mal à expliquer...alors je fuis. Comment lui dire que je préfère ne pas poursuivre notre amourette plutôt que de devoir parler à ma mère. Si je lui disais que je veux aller au cinéma, elle voudrait savoir avec qui. Je ne veux pas mentir mais je ne veux pas lui dire non plus. Elle salirait tout, elle salit tout ce qui est beau. Non, impossible de lui laisser ce plaisir. Mon bonheur est dans une bulle. Tant que je ne parlerai pas, la bulle n’éclatera pas.
Nous continuons à nous voir. Il insiste un peu, j’hésite.
Un dimanche soir, notre train a du retard. Quand nous arrivons, il fait nuit noire. Les camarades qui rentrent à l’internat avec moi sont partis depuis longtemps. Je monte seule vers la ville haute tandis que Bernard descend seul vers la ville basse.
Mon sac pèse une tonne, je marche sur le trottoir côté gauche. Pas une seule maison n’est éclairée. Côté droit, un haut mur cache un parc public plongé dans l’obscurité. Derrière dans la rue, côté droit, j’entends des pas très sonores. Je me retourne, c’est un homme jeune, il porte des chaussures ferrées. Il fait un boucan d’enfer. J’ai peur. Malgré mon sac, j’augmente la cadence. Lui aussi. Je ralentis, lui également. Je suis morte de trouille. Il va falloir que je traverse pour atteindre le raidillon qui mène à mon lycée. Il va me coincer là, c’est sûr ! Je prends mon courage à deux mains, j’y vais. Il me laisse passer, ouf ! Je crois que je me suis fait des idées. Mais non, il me suit, je galère avec mon fichu sac. Il me rattrape, me serre contre lui, cherche ma bouche. Je me débats, il veut un baiser, je lui dis que j’ai peur, je lui demande de me laisser. Je pousse de toutes mes forces, je n’arrive pas à me dégager. Il m’embrasse, je le pince. Il lâche un peu. Alors je dis «  s’il vous plaît ne faites pas çà, je ne veux pas, vous me faites peur. Je vois bien que vous n’êtes pas méchant, arrêtez s’il vous plaît. Vous regretterez après » Alors, il desserre son étau, me caresse les cheveux et m’assure qu’il n’a jamais voulu me faire du mal. J’empoigne mon sac, je cours, je grimpe les escaliers quatre à quatre, en nage. La porte de l’internat est encore ouverte. Tout rentre dans l’ordre.
Je viens de découvrir le pouvoir des mots.
Les jours qui suivent, je regarde avec suspicion tous les garçons du lycée, j’observe leurs chaussures, je me retourne sans cesse. Une colère terrible monte en moi. J’enrage. Je raconte tout à mes amies. C’est drôle, je parle de l’homme qui m’a suivie mais je ne dis pas un mot de mes relations avec Bernard.
Le vendredi suivant, Bernard m’attend. Je suis nerveuse, épuisée, je n’arrive pas lui dire, j’ai honte.
Chez moi, mon frère comprend qu’il s’est passé quelque chose, je lui raconte. Le dimanche, il propose de m’accompagner en voiture. Je suis soulagée. Je sais déjà que plus jamais je ne prendrai le train de 20h55.
Le vendredi suivant, Bernard n’est pas là. Le dimanche, c’est moi qui n’y suis plus. Désormais, je rentre par le train de 18h. Le vendredi, il n’est plus jamais là. En fait, il finit à 15h et prend le train plus tôt, il ne m’attend plus.
Les semaines passent, je dors mal ou pas du tout, je pleure pour rien, je vais de plus en plus mal. Est-ce à cause de l’homme qui m’a suivie ou est-ce le manque de Bernard ?
En juin, une copine m’entraîne à une fête de la St Jean. J’aperçois Bernard avec des amis. Il parle fort, rit beaucoup. Et puis, il s’approche d’une fille assise sur une table de pique-nique, il la prend dans ses bras, plante ses yeux dans les siens, l’embrasse. Je me fige, j’ai mal, je voudrais être elle. Ma copine s’arrête à son tour, suit mon regard alors je bredouille une excuse et je fais bonne figure.
La nuit, je pense à lui, à nous. Je suis à la fois triste et contente. Contente pour lui. Je lui souhaite en secret d’être aimé, d’être heureux et en silence, je le remercie pour ce qu’il m’a donné : une bulle de tendresse et d’espoir qui va m’aider à vivre pendant des années.
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Elena Hristova · il y a
Cette bulle pleine de saveur me fait chaud au cœur. le côté éphémère ne me fait pas peur car ce qui compte c'est l'expérience de l'instant présent
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Scribouille · il y a
Merci Elena. Et je suis d'accord avec l'idée de savourer l'instant présent.
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Chantane · il y a
belle bulle de bonheur, belle plume
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Rtt · il y a
Quel dommage la fin, c'est dire qu'on y croit pour de bon, c'est dire que c'est sacrément bien écrit, Bravo Madame mais quel dommage, une aussi belle bulle!!
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Scribouille · il y a
Merci Rtt de votre commentaire enthousiaste et désolée de vous décevoir pour la fin : les amours adolescentes se finissent parfois drôlement et tristement mais laissent une empreinte qui dure pour la vie.
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Maggy DM · il y a
Oh c'est tristounet comme fin je trouve. Mais tellement bien écrit. Je ne sais si je dois vous remercier pour ce retour dans nos premiers amours.
Puis-je vous proposer de visiter ma page, pour le plaisir des échanges.

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Scribouille · il y a
Promis Maggydm, j'irai vous lire. Merci à vous de votre lecture et de votre appréciation.
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Vrac · il y a
L'adolescence de l'amour, que c'est difficile !
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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Whouahhh trés Jolie Bulle de bonheur.
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Lange Rostre · il y a
Les premières souffrances de l'amour et les premières cicatrices qui jamais ne se refermeront...
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Marie · il y a
Un jolie récit de l'amour à l'adolescence. L'image de la bulle de bonheur est si vraie...
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Marie Hélène Peneau · il y a
Bouleversante histoire
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Violette · il y a
Si jeune et déjà si triste, quel dommage de démarrer ainsi sa vie !
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Scribouille · il y a
Des débuts difficiles sans doute mais aussi un peu de confiance gagnée.
Merci d'être venue me lire.

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