Une bouteille à la mère

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Lauréat
Jury
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Cette bouteille à la mer contient une confession tragique, un récit de descente aux enfers, et un appel à l’aide venant de celui qui a sombré

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Maxime Tremblay Piyatissa "Mista Jeckyll". Né en 1985, de Montréal, Québec, Canada. Auteur passionné par l'humain, l'anti-héro, le laissé pour compte. Parfois la joie mais souvent la souffrance  [+]

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Salut. Si tu lis cette lettre, t'es sûrement une personne pas mal curieuse. Curieuse et pauvre, mais plus curieuse. Je dis ça, c'est pas parce que j'suis devin, mais pour ramasser une vieille bouteille de bière vide sur le bord de l'autoroute il faut être vraiment cassé. Et pour abandonner l'argent de la consigne et péter la bouteille pour lire le papier qui est dedans, il faut être vraiment curieux. Curieux et pauvre, mais plus curieux. Alors à toi qui me lis, sache que t'as pas fait un mauvais choix, mon histoire devrait bien valoir l'argent que t'as perdu pour la lire. Déjà, t'as remarqué que c'est écrit à l'ordinateur ? J'hais les ordinateurs, j'travaille dans le béton, mais j'ai écrit ça sur un ordi pour que la police ne puisse pas me retrouver trop facilement. Ha ! Une histoire avec de la police ? Un fugitif ? J'sens déjà ton regard de vautour prêt à se délecter de ma souffrance. Gâte-toi mon ami, après tout, si tu ramasses des bouteilles vides tu dois déjà avoir un bon lot de souffrance.

Cette nuit-là, il faisait frête. Pas froid, frête. Tsé, le frête c'est 10 degrés de moins que le froid, quand tes articulations font mal, que tes jointures plissent comme si t'avais 70 ans et que tu peux plus parler parce que t'as la bouche gelée comme après trois piqûres chez le dentiste. Frête. Obstine-toi pas, je l'sais que c'est pas vraiment un mot, mais c'est mon histoire. J'peux-tu avoir le contrôle de mon esti d'histoire ? Pour une fois, j'm'en fous de ce que les autres pensent, tu vois ? SGGJJKLÉGHkgfFhdfkwèmnikn tin criss ! C'est moi qui ai le contrôle. Facque comme j'te disais, il faisait frête. Je revenais du Palais de Justice et j'étais seul dans ma maison. Ben oui, j'ai une maison, une belle maison avec un sous-sol et trois chambres à coucher. Une maison que j'ai payée de mes poches, avec ma sueur et des sacrifices. Une maudite belle maison, mais là j'suis rendu le seul à en profiter. Ma femme m'a dit un soir : « Il faut qu'on parle ». C'est drôle parce que tu remarqueras que quand une femme te dit ça, tu peux compter les mots que tu vas dire sur les doigts d'une main. Ça a pris une demi-heure et elle était en train de faire ses boîtes. Elle avait même prévu les boîtes. Moi je l'ai aidé, j'ai été chercher ses affaires, plié ses vêtements pour pas qu'ils se froissent dans le transport... J'me sentais comme si j'étais en train de passer les outils tranchants à un chirurgien atteint de Parkinson pour qu'il m'opère au cœur sans anesthésie les yeux bandés. Elle est partie. Elle est partie chez l'autre, parce qu'on l'sait bien, y a toujours un « autre ». C'est comme quand ta télé commence à bugger, toi tu la jettes au vidange, tu capotes au bout de quelques jours et t'en achètes une autre au premier magasin du coin qui te vend plein prix une télé de merde qui va péter avant que t'aies fini de rembourser. Pas une femme. Une femme va essayer de réparer sa télé et quand elle va perdre espoir, elle va commencer à magasiner et un jour elle va revenir avec une nouvelle et jeter l'ancienne. Les relations c'est comme les télés, elle venait de switcher pour la nouvelle technologie, plus sensible, plus forte, meilleure. C'était de bonne guerre, après tout, on est toujours remplaçable pour une femme... Mes deux filles par contre, ça c'était trop. Ah oui, je sais, les enfants ont besoin de leur mère, mais criss, qui est-ce qui se préoccupe du père qui a besoin de ses enfants ?! On s'en câlisse. C'est fait fort un homme, ça peut passer au travers. Ben pas moi. J'ai donc essayé, j'ai fait les démarches, j'ai payé un avocat, j'ai mis une belle chemise pour impressionner le juge... Tu connais la suite, j't'ai déjà dit que je revenais du Palais de Justice et que j'étais seul dans ma maison. Le seul droit que j'ai eu c'est de contribuer à verser une pension alimentaire. Oui, j'ai maintenant le droit de payer pour leur bouffe, mais pas le droit de les nourrir moi-même.

J'étais donc seul dans ma maison à faire les cent pas. Au fond j'ai bien dû en faire mille. J'ai fini par sentir que j'perdais la raison, alors j'ai décidé de sortir. J'ai décidé de sortir, comme un homme. J'ai mis mon plus beau pantalon, un veston presque neuf, j'ai pris la peine de me peigner et me raser, j'ai ciré mes souliers, j'ai mis ma montre en or et je me suis regardé dans un miroir. Le dos droit, j'avais l'air d'un homme fort, digne. Ça m'a fait du bien. J'allais sortir, aller dans un bar, et me laisser juger par les autres. Ils allaient voir en moi un exemple à suivre, un homme qui a réussi sa vie. Ils allaient être ma propre cour d'appel.

Je suis donc arrivé au bar quelque temps plus tard. C'était un petit bar de quartier, avec des machines à sous et des tables de billard. J'ai commandé du gin et la serveuse m'a souri. Bon départ. Après le quatrième verre, je pensais un peu moins à mes enfants. J'étais euphorique, je regardais tour à tour les bouteilles qui composaient le bar et j'avais de plus en plus soif. La serveuse m'a demandé si j'allais bien. Bien sûr que je vais bien ! Je vais magnifiquement bien, pourquoi demander ? Elle m'a dit que c'était mon regard, que j'avais un drôle de regard qui ne marchait pas avec mon sourire. Elle m'a dit qu'elle avait l'impression que malgré mon sourire, j'avais l'air de vouloir exploser. J'ai pensé à mes enfants. J'ai redit que j'allais bien, mais avec un peu moins de conviction, puis j'ai commandé un whisky double que j'ai avalé d'un trait. N'avais-je pas l'air d'un homme parfaitement sain ? Cette serveuse semblait donner raison au juge. Allais-je perdre ce soir ma cause en appel ? J'ai recommandé un whisky double. Puis un autre, puis un autre. Bien sûr que j'allais perdre, j'avais déjà perdu. Quand on perd, on perd. Au moins j'avais un beau veston. Un perdant en veston. Ça m'a fait rire, j'ai recommandé un verre. Plus rien ne me dérangeait, j'allais peut-être m'acheter un chien demain. Ou peut-être un perroquet, un perroquet, ça parle. J'pourrais lui demander comment a été sa journée. Un verre plus tard, je voulais un perroquet et un chien. Mon perroquet m'appellerait Papa. Est-ce que mes filles allaient se mettre à appeler l'autre Papa ? Double whisky. Je pourrais aller me faire tatouer le nom de ma femme. Après tout, c'est con de se faire tatouer le nom de sa compagne, parce que ça à l'air stupide si après on se sépare... Moi au moins je n'allais pas avoir ce problème. Je trouvais ça très drôle, la meilleure blague que j'ai jamais faite. Je l'ai racontée à la serveuse, elle n'a pas ri. Elle n'avait sûrement pas le sens de l'humour. J'ai voulu aller aux toilettes et j'ai trébuché sur rien du tout. J'ai décidé de payer et partir.

Je marchais sur la rue, même si dans mon cas « marcher » était un grand mot. J'essayais de rester droit, mais mes jambes répondaient mal aux ordres. Un pâté de maisons plus loin, j'ai bousculé un gars qui attendait seul l'autobus. Il m'a dit « Hey ! C'est quoi ton problème ! ». J'lui ai demandé en riant par où il voulait que je commence. J'étais vraiment tout un humoriste ce soir-là. Il m'a dit « T'es saoul en criss toé ! », et j'lui ai demandé s'il était médecin. Ma montre ? Bien sûr qu'elle est belle, c'est un cadeau de ma femme. Non, c'est de l'or, ma femme n'aurait jamais acheté du plaqué. Je me suis retrouvé sur le dos. Le temps que je comprenne ce qui s'était passé, j'étais en train de serrer ma montre pour empêcher l'autre de la détacher et la voler. Je me suis débattu et j'ai reçu un coup de pied au visage pour ma peine. J'avais la bouche pleine de sang, et j'essayais de l'avaler pour ne pas salir mes vêtements. Un si beau veston. Puis j'ai reçu un autre coup, cette fois au ventre, puis un autre. Il la voulait vraiment ma montre ! Il n'était pas question qu'il me la prenne, c'était un cadeau, et les cadeaux, ça se redonne pas... À part bien sûr les cadeaux moches dans les échanges de cadeaux. J'ai repensé à cet horrible set de tasses qu'on avait eu l'année passée, et j'ai souri. Un autre coup, et un autre. Je perdais peu à peu la conscience, et mes forces m'abandonnaient, comme tout le reste finalement. Je me suis retourné sur le ventre, gardant mon poignet sous ma poitrine pour protéger c'qu'il me restait. Je crois qu'il m'a brisé une côte. J'ai entendu un craquement, mais j'ai rien ressenti. Il m'a retourné sur le dos, j'étais mou, à peine éveillé. Il a commencé à détacher la montre de mon poignet. Qu'importe, après tout, quand on perd, on perd. J'ai repensé à mes enfants, à ma femme, à la cour. J'étais vraiment en train de perdre ma cause en appel... Le juge allait cogner le marteau, ma montre était détachée. Un instant, Monsieur le Juge ! J'ai frappé de toutes mes forces. Un instant, j'ai encore quelque chose à dire. J'ai regardé près de moi et j'ai trouvé un petit bout de brique rouge que j'ai ramassé. C'est mes enfants, on ne peut pas me les enlever. J'ai frappé l'autre gars dans l'œil. Comme le bout de brique était brisé et pointu, il n'y a pas eu de bruit d'impact. La pierre s'est enfoncée et quand je l'ai ressortie, il n'y avait plus d'œil, seulement un trou pleurant à chaudes larmes un torrent poisseux. Je me suis relevé pendant que l'autre serrait sa plaie en criant d'un cri si strident que j'en avais peur pour les fenêtres de l'abribus. J'ai frappé encore. J'ai frappé sur ma femme, j'ai frappé sur le juge, sur le nouveau Papa, sur la maison vide, sur le perroquet, sur le chien, j'ai frappé, j'ai frappé pour montrer à la cour d'appel que j'étais digne, que j'étais fort.

La rue était de nouveau silencieuse, on entendait seulement ma respiration saccadée. J'ai rattaché ma montre et j'ai caché le corps entre deux conteneurs à déchets. J'ai marché jusque chez moi, en empruntant des ruelles pour éviter qu'on me remarque. Rendu à la maison, j'ai pris mon camion et je suis retourné là-bas pour ramasser le corps. Je t'ai dit que je travaille dans le béton ? Le lendemain, mon patron était très surpris de voir que tout le travail était déjà fait quand il est arrivé.

Si tu lis ce message, tu sais maintenant que quelque part, sous une demi-tonne de béton, se trouve le corps de celui qui voulait m'enlever le peu qui me restait. C'était ma façon de reprendre le contrôle de ma vie. J'ai décidé de l'écrire, pour qu'au moins une personne puisse savoir ce qui m'est arrivé. Au final, j'ai quand même perdu ma femme et mes filles, mais j'ai retrouvé un peu de dignité. C'est tout, y a rien d'autre à dire. J'ai roulé de papier et je l'ai laissé dans une vieille bouteille de bière vide sur le bord de l'autoroute.

Une bouteille à la mère.
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Fred Panassac · il y a
Bravo pour ce magnifique Prix du Jury très mérité ! Et maintenant un autre texte émouvant en ligne, nouvelles félicitations !
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Mista Jeckyll · il y a
Merci merci!! Je suis très honoré d'avoir reçu un prix pour ce texte et surtout d'avoir eu autant de beaux commentaires!!
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Camille G · il y a
Quelle claque Géniale description de la descente aux enfers d'un citoyen fortement attachant grâce à une écriture qui propulse le lecteur dans l'âme et le ressenti profond du personnage . Avec un
un humour d'une grande finesse en plus. Bravo pour ce bel exploit.

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Mista Jeckyll · il y a
Merci beaucoup!!!
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Maicha Claire · il y a
C'est cinglant mais on a presque de l'affection pour le personnage de cette fiction qui a du mal à se dépêtre de ce qui lui tombe dessus! Une ironie du sort racontée avec un très beau jeu de mots
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Mista Jeckyll · il y a
Merci beaucoup!!!
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Fabienne Dulac · il y a
Wahou, c'est super, un vrai texte coup de poing, même si on préfèrerait éviter ceux du narrateur. Quel talent, surtout continuez, c'est vraiment super
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Mista Jeckyll · il y a
Merci beaucoup!
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Soseki · il y a
oui, un grand bravo,! ......un auteur et un texte , un ton que je découvre avec plaisir !
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Mista Jeckyll · il y a
Merciii!
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Marianne Ajac · il y a
Bravo !!
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Mista Jeckyll · il y a
Merci!!!
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Ankutsha KYONA · il y a
Waw! J'ai beaucoup ri. Bravo Misty!
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Mista Jeckyll · il y a
Merciii!
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Orane CP · il y a
Une vraie tragédie racontée avec un humour délicieux. Et qui fait du frête dans l'dos bon sang !
Dommage j'avais raté le moment de voter.
Bravo à vous Mista

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Mista Jeckyll · il y a
Merci beaucoup!!
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JHC · il y a
Félicitations :)
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Mista Jeckyll · il y a
Merci!!!
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Brigitte G. · il y a
Waouh, quelle histoire ! Je ne regrette pas d’avoir ouvert cette bouteille.
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Mista Jeckyll · il y a
Merciii!

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