Une autre version de l'âme

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Elle était cette jeune femme, timide, fébrile et craintive, voilà comment on la qualifiait.

Le monde l’entourait, mais elle n’a jamais su l’étreindre. Chaque jour, elle blâmait sa personne, se posait la même question : « Pourquoi suis-je encore sur cette maudite terre ? ». Pourtant, une famille, ce n’est pas ce qui lui manquait. Un père, une mère, et une sœur, il n’y a pas de quoi « simuler une dépression »... Car oui, beaucoup en rêverait et elle le savait. Alors, elle continuait à afficher un « sourire » à cette famille. Au fond, qui s’en soucie ? Un jour, tout le monde est à votre chevet, et puis le jour suivant, plus personne. La vie continue, rien n’est éternel.

Elle essaye alors de son mieux, retient à chaque fois ses larmes, et chaque nuit, mords ses lèvres en versant silencieusement son chagrin. Elle se jura de ne plus côtoyer un tel car elle se suffisait à elle-même. Ses pensées continuaient à la ronger et le matin, soupirant, elle s’assit et se prépara pour une nouvelle douleur.

Astrid était une jeune femme à en devenir, qui s’est détachée du cocon familial, il y a aujourd’hui un an. Du haut de ses dix-neuf ans, elle voyait le monde d’un autre œil. Ou plutôt, le monde la voyait d’un autre œil. Elle essayait toujours de plonger dans le conformisme et pourtant, elle ne passait pas inaperçue. Un pas laissé ici, ou un mot placé là, Astrid en verra toujours de toutes les couleurs. Et pourquoi ? Tout ça, parce qu’elle n’était pas de la même couleur.

Alors, lorsqu’un vent venu de nulle part a mis en pause la société et a contraint l’humanité à cesser ses activités, elle fut la première à remercier ciel et terre.

« Confinée », elle chérissait ce mot chaque matin. Grâce à lui, elle s’est délivrée d’un poids énorme : le regard des autres. Elle était consciente que fuir n’était pas l’acte le plus courageux, mais elle s’en contentait et s’y plaisait.

« Confinée », elle, connaissait déjà ce système depuis des lustres et en rêvait même, au sens propre du terme. Couper les liens avec autrui était toujours ce qu’elle désirait. Mais seulement, elle ne pouvait le clamer haut et fort, la routine infernale de la vie terrestre l’en empêchait. Comme les dernières heures d’une longue journée, les dernières minutes d’un accouchement, les dernières secondes d’une apnée, elle attendait désespérément ce moment.

Les premiers jours, elle se sentait dans son élément, derrière son écran, et un abonnement illimité à Netflix. Les heures défilaient au rythme des séries visionnées et des musiques écoutées. Sa santé était ce qui lui préoccupait le moins, puisqu’elle commençait à guérir psychologiquement. Avoir un moment pour se ressourcer, telle est la définition qu’elle octroyait à ces longues heures passées sur son lit.

L’art la saisit les semaines suivantes : dessin, musique, cinéma, et littérature, tout lui passait entre les mains, mais elle ne trouvait chaussure à son pied. Un jour consistait en une partition jouée au piano, un autre, un tutoriel du 3D réalisé au crayon. Rien ne lui persistait et tout lui échappait au fil du temps. A côté, une course à la productivité jaillissait dans les réseaux, tout le monde faisait en sorte d’être intéressant avec le contenu qu’il proposait. Astrid en faisait partie. Seulement, son nom, lui, en restait anonyme.

Les courses, elle les faisait non pas pour vivre mais pour survivre. Ce qui était toujours un moment angoissant, elle, s’étant habituée au rythme d’un monde en hibernation.

Zoom et skype sont devenus ses associés, un appel à la famille ou une visioconférence pour un cours, elle en avait toujours une boule au ventre. Elle n’avait qu’à rester discrète, et finir la tâche imposée. Après tout, qui s’en soucie, qu’elle soit présente ou non ?

Les jours passaient, loin de la société, elle se sentait comme une coquille recomposée. Plus de jugement, plus de regards de travers, plus de moqueries lancées ici et là ; elle respirait.
Enfin, c’est ce qu’elle croyait jusqu’à ce soir-là...

Astrid venait de finir sa dixième série du mois et se préparait pour sa douche. Quand soudain, une douleur atroce transperçait sa poitrine, et elle fit une crise, toussait à ne plus en finir. Elle était loin de s’imaginer que les petits symptômes qui l’alertaient depuis une semaine allaient s’aggraver au point de l’étouffer. Son instinct de survie la mena à s’emparer de son téléphone, et à composer le numéro d’urgence. Elle n’a pas eu à attendre une éternité, les secours arrivaient.

Arrivée à l’hôpital, la sentence est tombée : elle ferait elle aussi partie des cas contaminés, et ce dans sa forme grave. Médecins en blouse, respirateurs, tubes, perfusions intraveineuses ; tout allait si vite qu’elle oublia de redouter la suite. Elle se laissa faire, tout simplement.
Cela fait maintenant dix jours qu’elle est sur son lit d’hôpital, à attendre. Attendre de guérir ? Attendre de mourir ? Astrid se contentait d’attendre. Une seule fois, ses proches ne lui rendit visite. Non pas parce que tel était leur souhait... Mais parce que telle était la loi de cette nouvelle vie. Cette nouvelle vie confinée.

Les jours passaient et l’état de la jeune femme ne s’améliorait point. Elle avait perdu de tout sens, se faisait nourrir à l’aide du tube qui la reliait à un appareil, et était à un stage proche de l’état végétatif. Astrid était pourtant encore consciente. Elle ne put blâmer qui que ce soit puisqu’elle a elle-même souhaité un jour ces instants. Ces instants où elle dirait ses adieux à la société.

La seule différence c’est que son souhait appartenait au passé. Le présent, lui, l’a transformé et elle le vit autrement. Si avant, la société la dégoutait, aujourd’hui c’est la solitude qui la rongeait et qui pénétrait tout son être. Cette sensation la submergeait si fortement qu’elle en pleurait chaque nuit toutes les larmes de son corps.

Elle aurait tant voulu voir son père une dernière fois, lui faire part de ses péripéties en cours, de ses disputes avec les professeurs, des jugements que les autres lui portaient et d’élucider tout cela main dans la main, comme dans les séries –celles qu’elle considérait auparavant comme de la fiction-. Sa mère, tout ce dont elle souhaitait c’était de l’étreindre dans ses bras et ce, à ne plus en respirer, de lui faire des confidences sur sa dernière amourette et de l’emmener dans des endroits magnifiques, celles qui composaient l’actualité de ses réseaux. A côté, elle n’était jamais assez reconnaissante d’avoir une sœur, cette sœur qui était la « meilleure amie d’une vie », elle voulait tant éprouver ce sentiment de gratitude, et la serrer fortement contre elle. Elle aurait voulu passer un coup de fil à sa grand-mère, qu’elle sentait si seule, et malgré certains moments d’absence, beaucoup même, accueillait toujours ses petits-enfants à bras grands ouverts. Ses « amies », elle aurait voulu avoir le courage de leur pardonner, de leur questionner sur leurs comportements, voire de les comprendre. Elle aurait tant voulu participé à des mouvements, ceux qui luttaient contre ce monde injuste où la discrimination raciale faisait encore bon nombre de discussions. La vaillance, elle voulut la trouver. Elle voulut mettre à l’honneur ses origines et ses valeurs, et se battre pour ceux-ci.

Ces pensées, elle les portera en elle jusqu’à sa dernière seconde. Là, tout ce qu’elle était en mesure d’accomplir, c’était de prier. Prier pour revoir la société. Prier pour un déconfinement tant pour sa personne que pour les autres.

Une larme puis une autre coulait encore et encore.

Le sens de la vie, elle l’a peut-être enfin comprise et cela au bord du gouffre : la vie est faite pour être vécue, qu’elle mérite de vivre, pleinement. Ces petites choses de la vie, un baiser, un câlin, un mot de tendresse, lorsqu’on s’attend le moins, deviendront les choses les plus grandes de notre existence. L’amour, la compassion, la gratitude, ces émotions qu’éprouvent l’être humain sont ceux qui font de lui la créature la plus merveilleuse au monde, et cela, on ne s’en rend compte que très tard. Sans ces éléments, nous vivrons toujours et encore dans une bulle, un confinement que nous nous imposerons et dans tous les cas, nous en souffrirons.

« Je suis heureuse, non pas parce que j’ai une maison, une voiture et de beaux vêtements, non, je le suis parce que j’ai une famille, des amis, des gens qui m’entourent et qui m’aiment pour qui je suis et que je peux encore serrer dans les bras. », se dit-elle, un sourire au coin des lèvres.

Une Astrid pétillante criant de joie à la descente d’une tyrolienne, qui découvre le monde, qui voyage d’un pays à l’autre, et cela en compagnie des personnes qui lui sont chères, c’est à quoi elle songeait, dans son lit d’hôpital.

Pour le moment, Astrid ne peut voir personne, et personne ne peut la voir.

Ce qui est certain c’est que ce confinement a miraculeusement donné une nouvelle forme à son âme.
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Les Histoires de RAC · il y a
Un texte émouvant ♫
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Malalanirina Carolia ANDRIAMANJATO · il y a
🖤🖤🖤🖤
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Les Histoires de RAC · il y a
Idem & soyez la bienvenue chez moi si vous aimez sourire ☺Bon dimanche ♫