Une autre histoire

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Image de Automne 2018
La voiture percuta de plein fouet la glissière de sécurité, qui céda sous le choc. Après avoir dévalé en contrebas de la route nationale, elle vint finir sa course encastrée dans l’épais mûr « anti-bruit », qui longeait le périphérique. Le parebrise fut pulvérisé par l’impact, faisant du même coup exploser l’airbag.
Les secours mirent plus de vingt-cinq minutes à désincarcérer la victime de cet amas de tôle, sous la pression du goutte-à-goutte de l’essence qui s’échappait du réservoir.

Norah pouvait rester de longues minutes face à son miroir, à tenter de dompter ce reflet dans lequel elle ne se reconnaissait plus. Une longue cicatrice filait de son front à l’oreille gauche, et ses cheveux n’avaient pas totalement repoussés suite aux opérations visant à retirer les éclats de verre de son crâne.
Pour autant, elle s’interdisait de se plaindre, consciente d’avoir frôlé la mort. Après quatre mois d’hospitalisation et trois autres en centre de rééducation, Norah avait enfin pu reprendre le cours de sa vie.
À la suite d’un coma de onze jours, son réveil avait été pour le moins difficile. Beaucoup de ses souvenirs s’étaient évaporés. De petites choses pour la plupart, des souvenirs de vacances, de soirées entre copines, son dernier petit ami...
C’était une toute nouvelle vie qui démarrait pour elle. Un ami de sa mère lui avait proposé un poste de secrétaire dans la mairie de son village natal. Cela faisait maintenant une quinzaine de jours qu’elle avait débuté ce nouvel emploi, que son corps lui permettait d’exercer.
Dans l’accident, Norah avait en partie perdu l’usage de son bras gauche, et ses deux fractures du tibia, bien que consolidées, la faisaient encore souffrir.
Malgré tout, elle souhaitait coûte que coûte surmonter ces épreuves ; il fallait qu’elle se batte, en particulier pour Rose.

Elle se maquilla en vitesse pour ne pas arriver en retard. Depuis son retour dans la vie active, elle tentait de s’organiser entre ses rendez-vous médicaux, le travail, tout en essayant de garder le maximum de temps disponible pour s’occuper de sa fille.
Après avoir avalé un café, elle installa Rose dans la voiture afin de la déposer chez sa mère. Elle entendait d’ici les remarques de cette dernière, inquiète de la voir conduire de nouveau.
— Ma chérie, qu’est-ce que je suis contente de te voir ! Tu ne peux pas imaginer le souci que je me fais pour toi. Parce qu’il faut dire que si je ne t’appelle pas, je peux toujours courir pour avoir des nouvelles. Bon, en tout cas tu as plutôt bonne mine, enfin, à part cette vilaine cicatrice. Il faudra penser à une petite chirurgie réparatrice ma chérie !
— Maman... arrête avec ça ! Je n’ai pas le temps de discuter avec toi ce matin. Je reviens chercher Rose vers 17 heures. Bonne journée.
La mine de sa mère se décomposa et, d’un air contrit, elle déclara :
— Ma pauvre fille, je ne reviendrais pas sur cette histoire aujourd’hui, mais saches que tu m’inquiètes beaucoup. Tu es peut-être allée un peu trop vite en reprenant le travail si tôt... Quand revois-tu le docteur Volta ?
— Jeudi soir, lâcha Norah en tournant les talons.
À peine sa fille eut-elle quitté l’appartement que Madame Cotrait se rua sur son téléphone.
— Docteur Volta, je suis la maman de Norah Cotrait. Elle m’inquiète énormément et je ne sais plus comment je dois me comporter avec elle. Elle n’en fait qu’à sa tête et ne veut rien entendre. Sans parler de sa mémoire... elle invente des choses à présent. Ma fille délire complétement docteur !
— Madame Cotrait, calmez-vous. Nous en avons déjà parlé, c’est un processus normal. Il semble que votre fille souffre d’un syndrome de stress post traumatique, il serait dangereux de vouloir précipiter les choses. Ses souvenirs reviendront peu à peu, il lui faut le temps de se les réapproprier. Si vous la brusquez, elle risque de décompenser. Pour le moment, elle parvient à mettre en place des mécanismes de défense qui lui permettent de pallier aux « vides » de sa mémoire. L’accident a été un véritable traumatisme, il faut qu’elle puisse l’intégrer et qu’on laisse le temps à son inconscient d’élaborer ce qu’il s’est passé.
— Comment puis-je l’aide pour qu’elle guérisse ? Je voudrais tellement retrouver ma petite Norah telle qu’elle était.
— La seule chose que je peux vous conseiller, c’est de discuter avec elle du passé. Montrez-lui des photos, accompagnez-là dans des lieux où elle avait l’habitude d’aller... Elle peut aussi revoir des amis, mais surtout, surtout, laissez-là évoluer à son rythme. Nous prendrions de gros risques à vouloir aller trop vite.


Johanna attendait à la terrasse du café. Depuis l’accident de son amie, elle avait du mal à savoir comment se comporter avec elle. Norah semblait tellement fragile, si démunie... Pourtant, elle ne se plaignait de rien et reprenait vite de nouvelles habitudes.
Johanna était la dernière personne à avoir vu Norah avant son accident. Les deux amies avaient passé la soirée ensemble, à manger une pizza devant « Tideland », un film diffusé à la télévision ce soir-là. Il est vrai que Johanna aurait pu trouver quelque chose de plus gai, mais elles s’étaient laissé emporter par l’histoire de cette petite fille et de son monde rêvé.

À cette époque, Norah sortait à peine de sa rupture avec Thomas et avait beaucoup de mal à tourner la page. Ce dernier l’avait quitté un mois auparavant, et ne lui avait depuis donné aucun signe de vie. C’est plutôt ironique, songea Johanna, à présent, elle se souvenait à peine de lui. L’esprit humain est tellement malléable... Au final, elle était plutôt contente que son amie ait pu passer à autre chose et oublier sa souffrance, même si elle déplorait évidemment les blessures qu’elle avait endurées.
Au bout de la rue, elle aperçue Norah qui lui faisait de grands signes. Johanna se leva pour l’étreindre :
— Ma Nono, comme ça me fait plaisir de te voir, tu es resplendissante ! Vivement l’été qu’on puisse remettre nos gambettes à l’air.
— Parle pour toi ! Vu les balafres que j’ai sur les jambes, je ne suis pas prête de remettre des robes. Mais merci en tout cas, toi aussi tu es toute belle.
— Alors, raconte ! Tu as commencé ton nouveau boulot ?
— Eh oui, je reprends peu à peu une vie active. Ҫa me demande toute une organisation mais ça me fait un bien fou ! Je suis ravie aussi de retrouver un peu de vie sociale. Mon psychiatre me conseille de sortir, de voir du monde. Il pense que de discuter de tout et de rien peut permettre de faire ressurgir mes souvenirs oubliés.
— Il a certainement raison. Je suis persuadée que tout te reviendra ! En attendant, profite de toutes ces belles choses : le soleil, un petit kir, dit-elle en levant son verre à Norah.
— Il y a quand même des choses qui me chagrinent. Il arrive parfois qu’on me raconte une anecdote ou qu’on me parle d’une histoire que j’ai vécue, et dont je ne me rappelle absolument pas. J’ai l’impression de devoir me réapproprier une vie que je n’ai pas vécue. C’est comme pour ma relation avec Thomas. Je me souviens de lui, physiquement je veux dire, mais rien de notre histoire, de notre vie commune, de comment ni pourquoi on a rompu...
— Ah Norah, tu m’emmènes sur un terrain glissant là ! Ce que je peux te dire, c’est qu’à cette époque, je t’ai ramassée à la petite cuillère. Pour faire court, il est parti sans vraiment te donner d’explication, d’après ce que j’ai compris. Ensuite, tu n’as plus eu de nouvelle de lui. Après je ne sais pas ce qu’il se passait chez vous. D’un côté, je suis plutôt contente que tu aies zappé tout ça. Crois-moi, je préfère voir le beau sourire que tu as aujourd’hui.
— Ce qui me chiffonne le plus, c’est pourquoi il ne prend aucune nouvelle de sa fille. Il ne vient même pas la voir... C’est quand-même son père, elle n’est pas responsable de nos embrouilles, la pauvre !
— Ҫa suffit avec cette histoire Norah ! Je veux bien être là pour t’aider, mais franchement tu vas trop loin là, ça me dépasse complétement. Je prends tout le temps des pincettes pour ne pas te froisser, mais là c’est trop pour moi, je ne peux pas t’aider !
Johanna avait réagi au quart de tour et en prit conscience devant l’expression décomposée sur le visage de son amie. Elle se radoucie, prenant la main de Norah dans le sienne.
— Excuse-moi, je me suis emportée...
— Laisse tomber, soupira Norah entre deux larmes. Tout le monde veut soi-disant être là pour m’aider, mais à la moindre chose qui ne vous convient pas, vous m’envoyez balader.
Sur ces paroles, Norah posa le montant de l’addition sur la table et s’en alla.

Le jeudi suivant, comme chaque semaine, Norah se rendit directement à son rendez-vous chez le psychiatre en sortant du travail. En attendant de trouver une meilleure solution, sa mère gardait Rose. Cette organisation n’était pas idéale, car voir sa mère tous les jours devenait un véritable supplice pour Norah, mais faute de mieux, elle s’en accommodait.

Comme à son habitude, le docteur Volta l’a reçue avec une dizaine de minutes de retard.
— Norah Cotrait ! s’exclama-t-il en venant la chercher dans la salle d’attente, à nous deux !
Cela faisait maintenant presqu’un an qu’elle le rencontrait chaque semaine. Il avait commencé son suivi psychiatrique dès qu’elle était entrée en centre de rééducation, et avait continué à la recevoir par la suite dans son cabinet privé.
Le docteur Volta était un personnage exubérant et ses méthodes étaient parfois controversées par ses pairs, mais il remportait un franc succès auprès de ses patients.
— Installez-vous jeune fille, déclara-t-il en désignant d’un geste ample le fauteuil qui faisait face à son bureau. Je ne vous cache pas que votre mère m’a appelé, cette semaine encore.
— Pour changer, ironisa Norah. Je sais qu’elle s’inquiète beaucoup, mais elle n’est pas d’une grande aide. Elle m’oppresse, pour tout vous dire.
— Parlons plutôt de vous. Votre mère ne changera pas si elle n’en prend pas la décision elle-même. Concentrez-vous sur votre intérêt ma chère.
L’échange se poursuivit ainsi, Volta évaluant les réels progrès que réalisait sa patiente. La reprise d’un emploi était une avancée spectaculaire.
Peu à peu, Norah aborda ses trous de mémoire concernant les évènements antérieurs à son accident, et la gêne que cela lui occasionnait. Elle lui fit part de l’incompréhension de son entourage, en particulier de sa mère et Johanna, qui s’emportait parfois sans raison apparente.
— Il faut que vous compreniez, Norah, que vos proches peuvent être déstabilisés par ce que vous êtes en train de vivre. Leur impuissance face à certains éléments que vous leur confiez les énerve, ils réagissent donc vivement à votre encontre. Sans compter que vous n’avez pas encore totalement récupéré depuis le choc que vous avez subi. Physiquement, votre rétablissement suit son cours. Hélas, nous ne maitrisons pas tout ce qu’il se passe là-dedans, dit-il en se tapant la tempe de l’index. Ce que vous avez oublié reviendra, j’en suis persuadé. Il suffit parfois d’un détail, d’une odeur, ou d’un simple mot pour faire remonter des souvenirs enfouis dans votre inconscient. Je ne me fais pas de souci pour ça. Ce qui m’inquiète un peu plus en revanche, c’est que votre réalité semble parfois un peu... déformée.
Volta avançait sur la pointe des pieds. Il ne fallait pas la laisser s’enfermer dans ses fantasmes. Pour autant, en bon psychiatre, il respectait les conseils qu’il avait prodigués à la mère de Norah, convaincu qu’une prise de conscience trop brutale pourrait avoir des conséquences catastrophiques sur le psychisme de sa patiente.
— Qu’est-ce que vous sous-entendez Docteur ? Vous croyez que je m’invente une vie ? Vous pensez que je n’ai que ça à faire, que ce n’est pas déjà assez difficile au quotidien de gérer le boulot, ma fille... Je dois faire comme toutes les autres femmes sauf que moi, j’ai une tête de zombie, que je ne peux plus me vernir les ongles tellement mon bras gauche est inutilisable, que je ne peux plus faire du sport comme je le faisais avant ?
— Norah, je ne vous juge absolument pas. Je suis conscient de tous les efforts que vous faites et je suis convaincu que vous évoluez de jours en jours. Seulement, il est possible que vous ayez vu, ou entendu certaines choses extérieures à votre vie, que vous vous soyez appropriées comme faisant parties intégrantes de votre histoire.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. On m’aurait raconté des conneries que j’aurais crues concernant mon passé ?
— Non, pas exactement. Je pense que le traumatisme causé par l’accident a pu vous faire intégrer des éléments que ne vous appartiennent pas réellement. Il faut que vous cheminiez en ce sens afin de le découvrir. Cela ne peut venir que de vous, il vous faut suivre votre propre chemin Norah.
— Docteur, vous pensez que je suis folle ? J’ai le sentiment qu’on me prend pour une malade mentale. Toutes ces choses que l’on ne veut pas aborder avec moi, ma relation avec le père de Rose, les raisons de notre rupture... Je suis perdue.
— Suivez mon conseil, poursuivez votre vie active, voyez votre famille, vos amis, continuez vos loisirs... Croyez-moi, cela vous permettra de vous ancrer de nouveau dans la réalité.

Un peu décontenancée, Norah quitta le cabinet du médecin. Le soleil couchant du crépuscule laissait encore planer sa douce chaleur, et Norah s’assit un moment sur un banc. Elle laissa d’abord divaguer ses pensées, puis tenta de forcer un peu plus pour chercher les secrets enfouis dans son âme. Ses souvenirs de la soirée qui avait précédé l’accident étaient plutôt nets. Elle se rappelait parfaitement avoir passé la soirée chez Johanna, devant Tideland. Elle savait aussi qu’elle était partie de chez son amie vers 23h30, qu’elle avait garé sa Twingo dans une rue parallèle... Où était Rose alors ? Qui la gardait ce soir-là ? Et qui s’en était occupé pendant sa longue convalescence ? La petite parlait si peu...

Comme hypnotisée, Norah se revoyait au volant de sa voiture, épuisée d’avoir fait bonne figure devant Johanna qui s’évertuait à lui changer les idées depuis sa rupture. Elle se souvenait parfaitement de la voix de Janis Joplin et de sa chanson « The Rose » qui émanait des enceintes de la voiture ; des larmes qui lui étaient alors montées aux yeux, du désespoir, de sa solitude, et du brutal soulagement lorsque tout s’était arrêté. De la délivrance d’avoir planté ses angoisses contre le mur d’enceinte du périphérique.

La nuit tombait d’autant plus vite que le ciel s’épaississait de gros nuages sombres. L’orage imminent oppressait Norah, laissant croître en elle un malaise envahissant. L’entretien avec son psychiatre l’avait chamboulée. Toute sa vie était remise en question. Depuis combien de temps faisait-elle fausse route ? Qu’est ce qui clochait chez elle ? Pour Norah, il n’y avait qu’un moyen de le découvrir.
Aux premières gouttes de pluie, elle sortit son téléphone de son sac à main et composa le numéro de sa mère. Cette dernière décrocha dès la première sonnerie.
— Ma Norah, comment tu vas ? Tu es chez toi ? Tu passes me voir tous les soirs d’habitude. J’étais morte d’inquiétude, tu vas finir par achever ta pauvre mère.
— Maman, arrête de te faire tant de souci, je me débrouille très bien seule tu sais. Je t’appelle seulement pour te demander si ça ne te dérangerait pas de garder Rose pour la nuit. Je vais passer la soirée chez Johanna.
— Oh non Norah, non ! Pitié, ne recommence pas avec ça. Tu ne t’en sortiras pas si tu continues comme ça. Je ne veux plus t’entendre parler de cette soi-disant gamine.
Sa dernière phrase tomba dans le vide, Norah avait raccroché. Désorientée, elle se dirigea vers sa voiture et prit la direction de l’appartement de Johanna.

Sans prendre la peine de frapper, Norah ouvrit la porte à la volée. Johanna sursauta, et se décomposa immédiatement devant l’expression et l’attitude de son amie. Norah était proche de l’hystérie.
— Johanna, dis-moi, dis-moi ce qu’il se passe je t’en supplie. Tu es la seule personne en qui je peux avoir confiance, aide-moi à comprendre.
— Calme-toi, viens t'asseoir un moment, on va discuter et tu vas m'expliquer ce qu'il t'arrive.

Norah se laissa lourdement tomber sur le canapé. Elle se sentait épuisée, vidée, comme si elle n'avait pas la force d'encaisser ce qui était en train de se produire en elle. Au bout de quelques minutes, elle fini par prendre une profonde inspiration et, le regard dans le vide, demanda :
— Est-ce que tu m’as menti Johanna ?
— Bien sûr que non, on se connait depuis tellement longtemps, je te considère comme ma propre sœur. Jamais je ne te mentirai ! Si je t'ai fait du mal, ce n'était pas voulu. J'essaye seulement de te protéger...
— Mon psychiatre pense que je me suis inventée une vie... C'est vrai ?
— Oh Norah, c'est tellement difficile de parler de ça avec toi, tu es si fragile. Je ne crois pas que tu te sois inventé une vie, mais il est vrai qu'il y a des choses dont tu parles parfois qui n'existent pas.
— Quoi ? Qu'est-ce qui n'existe pas ? Aide-moi Johanna je suis complétement perdue.
— J'ai peur, tellement peur de te faire du mal et que cela t'anéantisse...
Un silence pesant s'installa dans la pièce. Norah n'était plus sûre de vouloir affronter cette vérité. Sans qu'elle ne veule se l'avouer, son esprit évoluait inexorablement vers une prise de conscience. De tout son être, Norah luttait contre ce qui s'immisçait en elle. A cet instant, elle aurait voulu disparaitre, qu'on la replonge dans le coma, ne plus rien ressentir...

Johanna repris la parole au bout de longues minutes :
— Je pense à quelque chose qui pourrait t'aider à retrouver la mémoire, et à comprendre ce que tu vis aujourd'hui. Va prendre une douche pour te détendre, pendant ce temps, je vais nous chercher des pizzas. On va se refaire une petite soirée « Tideland » entre filles, ma belle. Je pense que cela devrait t’aider à comprendre certaines choses.

Norah laissa couler l’eau brûlante sur sa peau. Pour elle, revivre la même soirée que celle qui avait précédé son accident était inutile, elle s’en souvenait très bien... Mais devant tant de bonne volonté de la part de Johanna, impossible de refuser.
Les deux amies s’installèrent sur le canapé, deux énormes pizzas posées sur la table basse. Johanna lança le film.
Dès les premières images, Norah retint son souffle. Sans qu’elle n’en comprenne la raison, une angoisse fulgurante la broya de l’intérieur et elle se retrouva paralysée. Les yeux scotchés à l’écran, elle observait en détail la petite Jeliza-Rose évoluer dans cet univers lugubre. Les images qu’elle s’était mentalement construites se superposaient à celles du film qui défilait sous son regard. Norah suffoquait à présent, se noyait dans ses larmes. Elle aurait voulu hurler, faire sortir l’horreur de cette réalité dont elle ne voulait pas, mais rien ne vint. Seul un silence désarmant, lourd, envahissait la pièce. Norah ne comprenait pas, rien n’avait de sens. La petite, toujours présente à l’écran, omniprésente dans sa tête, ressemblait comme deux gouttes d’eau à sa fille, et portait quasiment le même prénom. Elle aurait voulu foncer à travers la télévision, la sauver de cette prison de verre pour la garder auprès d’elle.

Comme hypnotisée, elle articula :
— C’est elle... c’est Rose... Elle n’existe que dans le film n’est-ce pas ?
Formulée à haute voix, cette pensée n’en fut que plus terrifiante encore. Elle vint s’inscrire dans une réalité que Norah refoulait, refusait.
Tout lui revint tellement vite qu’elle eut le sentiment que son esprit et sa raison étaient trop faibles pour l’intégrer. Les images se succédaient, redonnant vie à ses souvenirs enfouis qu’elle n’aurait jamais voulu voir remonter en surface. Pourtant, ils revenaient, sans que rien ne puisse être fait pour interrompre le processus.

Devant le miroir, Norah se revit admirer son ventre qui s’arrondissait. Le sourire de Thomas venant l’enlacer... elle, si fière de porter son enfant.
Puis, tout s’était assombrit, sa fausse-couche, sa culpabilité de ne pas avoir su protéger l’enfant, les reproches voilés de Thomas, sa soudaine distance, sa tristesse, son départ. « Je n’y arrive pas, c’est trop dure, je n’y arriverais plus jamais avec toi. Je suis désolée Norah, il faut que tu sois forte ». Puis le vide, le néant, l’absence de tout. Le désespoir.

Une grande inspiration délivra Norah de sa torpeur. Elle savait à présent qui elle était et ce qu’elle voulait vraiment.
— J’ai compris Johanna, merci pour tout. J’ai besoin d’être seule ce soir, il faut que je digère tout ça. Je vais rentrer.
— Norah non, je ne peux pas te laisser partir dans cet état ! Passe la nuit ici, tu as besoin de repos.
— Johanna, s’il te plait n’insiste pas. Il faut que je sorte, j’étouffe là. Je dois vraiment y aller, ne te fais pas de souci, tout cela m’a ouvert les yeux.
Norah avait parlé avec une conviction rassurante malgré le sourire empreint de mélancolie qu’elle affichait, si bien que Johanna n’eut pas la force de la retenir. Les deux amies s’étreignirent, puis Norah descendit les marches de l’immeuble jusqu’au trottoir.

Sa voiture était garée deux rues plus loin. Norah s’installa derrière le volant, presque déjà soulagée et plus que jamais déterminée. Elle mit le contact et lança la chanson préalablement enregistrée sur une clé USB. La voix de Janis Joplin traversa les enceintes.
Norah atteint rapidement la nationale qui surplombe le périphérique, la vision brouillée par les larmes, son corps tendu par l’adrénaline.

« Some say love, it is a razor. That leaves your soul to bleed »
Tout en son être bouillonnait, en proie à une multitude de sentiments diffus et contradictoires. Norah ne voulait plus penser, elle voulait seulement en finir avec cette détresse, la solitude, ne plus jamais se battre, ne plus être forte.

« It’s the dream afraid of waking »
Norah ne fit rien. Le pied collé contre l’accélérateur, elle ne tourna pas le volant pour prendre le virage. L’airbag se déclencha brutalement quand, de plein fouet, la voiture percuta la glissière de sécurité, puis passa au travers de cette dernière. Le moteur dégageait une épaisse fumée tandis que le véhicule dévalait la pente. Norah, presque inconsciente alors, sentit son corps heurter la calandre à maintes reprises.

« And the soul afraid of dyin’, that never learns to live »
Après quelques tonneaux, l’impact avec le mur d’enceinte du périphérique fera exploser l’airbag. Le volant entrera dans le thorax de Norah, puis elle sera propulsée à travers le pare-brise. Dans le même temps, le soulagement de ne plus rien ressentir.

« When the night has been too lonely, and the road has been too long... »

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