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Une âme brisée

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Clara Mln

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Les lumières saccadées fendaient la foule enfiévrée, éclairant les visages luisants sillonnés de mèches collées par la sueur. Je distinguais grâce à elle, à intervalles réguliers, les traits déformés de ceux qui m'entouraient, étrangers, connaissances, amis, révélés par les projecteurs qui, loin de trahir la saveur irréelle de l'obscurité, semblaient l'exacerber. J'aimais cette impression de transe, ce sentiment que mon esprit se fondaient avec les autres, que je n'étais plus moi mais une partie de cette masse mouvante et informe de danseurs. Un être privé de pensée et dénué d'identité.
Parfois, une silhouette se détachait de la foule et s'approchait en calquant maladroitement ses gestes sur le rythme de la musique. J'apercevais son regard vitreux posé sur moi, fixe, bien trop fixe, et son sourire, toujours le même, quel que soit l'homme. Arrivé à mon niveau, il se collait contre moi, mêlant sa sueur à la mienne, sa figure si proche que je pouvais sentir son haleine alcoolisée glisser sur ma peau comme une brise chaleureuse. Leurs mains s'égaraient peu à peu sur mes hanches, ma taille, mes seins, tandis que leurs lèvres humides s'abattaient sur ma gorge, effleuraient mes joues, se rapprochant peu à peu de mes lèvres.
Sarah, Robin et Marine n'étaient pas loin, je ne risquais rien. Le jeu pouvait commencer ; je devenais un appât qui s'agitait et se dérobait juste avant d'être attrapé. Difficile d'exprimer le sentiment que m'inspiraient ce rôle. J'en tirais quelque chose de confus, un mélange d'amusement, de satisfaction, et de mépris envers ces dragueurs venus chasser en boîte. Je les laissais rarement m'embrasser, ce n'était pas ce que je cherchais, au contraire. Je voulais sentir le désir monter en eux, m'envelopper de toute part comme une protection, et oublier l'espace d'un instant...
Ces moments constituaient un refuge, que seule la fatigue de mes membres venait troubler... La nuit engloutissait le jour, refoulait ses tristesses au fin fond de mon esprit. Sciemment, je ne prenais pas ma montre et mon portable restait au fond de mon sac, comme si ne pas consulter l'heure repousserait notre départ.
Pourtant, le temps de rentrer finissait toujours par arriver. Et il fallait retourner à la réalité. Aux souvenirs. A la vie de tous les jours.
Je suivais alors mes amis hors de la boîte, dans le parking, jusqu'à la voiture, un sourire figé aux lèvres. Entamant une autre forme de danse, j'adoptais leurs expressions, leurs gestes, leurs voix, comme on se conforme au rythme d'une musique. Je les écoutais plaisanter, rire, s'enthousiasmer de tout et de rien. Le masque recouvrait de nouveau mon visage.
Toutefois, je sentais, que cela sonnait faux. Que tout dans mon être - mes paroles, mon regard - évoquait un miroir brisé dont on avait tant bien que mal recollé les morceaux. Mes amis n'étaient d'ailleurs pas dupes. Quand je parlais, mes mots répandaient un silence gêné, comme si une dissonance résonnait dans ma voix, une dissonance que personne n'évoquait, mais que chacun percevait. C'était cette ignorance qui était la plus blessante. Si eux aussi avaient souffert, leur malheur était désormais derrière eux ; c'étaient vers la vie qu'ils allaient, et peut-être vivaient-ils ma mélancolie comme une indécence, une sorte de profanation. Comme si leur mémoire était une tombe que je cherchais désespérément à creuser...
Ma présence les gênait. Ils commençaient déjà à me tenir à l'écart de leur groupe. Bientôt, ils ne feraient même plus l'effort de m'inviter à leurs sorties... Je ne pouvais pas leur en vouloir, pourtant ma rancoeur était bien là. Avant, le deuil de mon entourage cautionnait ma tristesse. Mais les choses évoluent, constamment, et j'étais désormais seul pour nourrir un sentiment qui pour les autres tenait de la complaisance.

Ce soir-là, nous venions de nous engouffrer tous les quatre dans la voiture de Robin. Il était plus de quatre heures du matin et la soirée avait été bien arrosée.
- Alors, s'exclama Robin d'une voix traînante, où je vous dépose, mesdemoiselles?
Mon regard balaya le parking faiblement éclairé par la lumière orangée des réverbères. On entendait encore le martèlement des basses provenant de la boîte d'où émergeaient des groupes, des couples formés dans la soirée, des personnes seules désirant prendre l'air... Autant de vies, de pensées, d'ambitions, de secrets, qui défilaient devant moi, cachées par les remparts des visages.
- Tu peux me ramener chez moi, s'il-te-plaît? répondis-je à Robin.


La porte se referma derrière moi dans un grincement. Je me retrouvai seule, avec face à moi le salon plongé dans la pénombre. Du dehors me parvinrent des éclats de rires des filles accompagnés du vrombissement de la voiture qui s'éloignait. Le silence retomba, un silence lugubre dont seule la nuit est capable. Il faisait froid - j'avais oublié de fermer les fenêtres de la pièce, de sorte l'air s'infiltrait dans leur entrebâillement en faisant onduler les rideaux comme des fantômes d'une blancheur diaphane.
La pièce était sale, des objets divers - bouteilles vides, assiettes couvertes de moisissure, vêtements - en jonchaient le sol. Malgré les fenêtres ouvertes, la puanteur était insupportable.
Je regrettai tout-à-coup ma solitude. L'obscurité, le silence, l'appartement vide et malodorant m'enserraient dans un étau. Les yeux piquants mais toujours secs, j'avançai mécaniquement vers la cuisine, à demi-consciente de ce que je faisais. La fatigue me donnait la nausée mais je n'osais pas dormir, pas tout de suite ; il fallait d'abord supprimer les rêves, les noyer au fond de moi...
La cuisine n'avait pas non plus été nettoyée depuis longtemps. Le lavabo débordait de vaisselle crasseuse, plusieurs sacs poubelles pleins reposaient contre un mur, un nombre conséquent de bouteilles traînaient par terre... Par ailleurs, les placards et le réfrigérateur (vide et grand ouvert) attestaient que je ne faisais plus de courses alimentaires. En réalité, mes achats se limitaient à des plats tout préparés et à l'alcool, de préférence des alcools forts que j'avalais sans retenue.
J'attrapai une bouteille à demi-remplie et l'ouvrit. L'odeur remonta jusqu'à mes narines, une odeur rassurante, à la fois rude et familière. En mon for intérieur, je savais que cette vie n'était pas une fatalité. Que je pouvais, comme Robin, Marine et Sarah, regarder de nouveau vers l'avenir. Il me suffisait de refermer cette bouteille et d'aller dormir. Je pouvais reprendre les cours, retourner à mes occupations d'antan, en découvrir d'autres, reprendre une vie normale... Mais en avais-je vraiment envie? Il y a quelque chose de réconfortant dans l'autodestruction.
A mesure que le liquide me brûlait l'oesophage, un soulagement se répandit dans tout mon corps. Mes muscles crispés se détendirent. Une gorgée... Une deuxième... Les contours de la pièce s'estompèrent, comme un tableau impressionniste. Mes jambes flageolantes titubèrent jusqu'au mur contre lequel je m'adossai, savourant la sensation chaleureuse qui parcourait mes membres.
Tout-à-coup, une voix familière surgit des ténèbres :
- Tu bois encore?
Je me figeai.
- Tu pourras boire autant que tu voudras. La mémoire te reviendra toujours. Quoi que tu fasses, je serais là pour te la ramener.
Un souffle glacé parcourut la cuisine et l'obscurité sembla s'épaissir, comme si la silhouette de quelqu'un venait s'interposer entre moi et les minces filets de lumière orange provenant de la fenêtre. Un frisson me parcourut l'échine. La bouteille glissa entre mes doigts et percuta le carrelage, éclaboussant mes jambes nues. Au même moment, deux points luisants émergèrent des ténèbres - deux yeux verts, braqués sur moi.
Un cri s'échappa de ma gorge. Je me mis à courir, sans savoir où, la vision brouillée par la peur et l'alcool. Quelque chose d'angulaire butta contre mes jambes, m'arrachant un nouveau cri, de douleur cette fois. Haletante, je repoussai l'objet - un meuble en bois. Un liquide chaud commençait à perler sur ma peau mais je ne m'en souciais pas. Une seule idée me hantait : fuir, n'importe où, trouver une cachette, un endroit où il ne pourrait pas me trouver...
J'avançai mécaniquement, à l'aveuglette, la gorge secouée de sanglots inintelligibles. Des larmes de terreurs coulaient en flots continus le long de mes joues. Je le sentais, lui, tapis quelque part, jouissant de mes efforts vains...
- Je viens te chercher ce soir.
Je tendis les mains en avant, cherchant la porte de l'appartement à tâtons ; mes doigts se refermaient sur le néant.
Soudain, mes pieds glissèrent contre un tapis et mes jambes se dérobèrent. Le vide m'engloutit.

Le choc dut m'assommer car quand j'ouvris les yeux, ce fut comme si j'émergeai d'un profond sommeil. Ma peur s'était évanouie, remplacée par un engourdissement semblable à celui du réveil et un terrible mal de crâne. Le sol contre ma peau moite me donnait la chair de poule. Le vent glissait sur mon dos, comme une caresse. De là où j'étais étendue, je pouvais apercevoir, à quelques pas seulement, les fenêtres entrouvertes du salon, avec leurs rideaux balancés par la brise. Au loin, le ciel commençait à s'éclaircir et se teinter de rouge.
Soudain, je me raidis. Il était au dessus de moi, je le sentais, calme et silencieux, son souffle dans ma nuque.
- Non...
Je tentai de bouger - mes muscles refusèrent d'obéir. J'entendis sa voix murmurer dans mon oreille :
- Non, ce soir, je ne viens pas te chercher. Ni ce soir, ni un autre. Je ne le peux pas. Mais je ne te quitterai pas, sache-le, aussi longtemps que tu vivras.
Son index le parcourra doucement le bras.
- Tu étais belle, ce soir-là, comme une fleur empoisonnée. Si belle que j'en étais subjugué. Je n'ai rien vu venir, même quand j'ai aperçu la batte entre tes mains de fée, même quand tu as commencé à me parler de Sarah et moi... Puis j'ai entendu ton arme siffler. Te souviens-tu du bruit que ç´a fait en heurtant mon crâne? Du sang qui a éclaboussé les murs? Il a fallu plusieurs coups pour me faire perdre conscience, mais j'étais trop sonné pour me débattre ou pour fuir. Le sang me coulait dans les yeux, mes oreilles bourdonnaient, c'était comme si j'étais déjà ailleurs, comme si mon seul lien au monde se résumait au choc de la batte contre ma tête. Comme si seule toi et la douleur que tu m'infligeais pouvaient encore exister.
Je gémis :
- Marc...
- Je veux que tu t'en souviennes, Emilie. Je veux que tu revives cette scène, éternellement. Je veux que tu saches comment tu m'as assassiné.
Et bien que je ne vie pas son visage, je sus qu'il souriait.

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