Une affaire d'hommes

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C’est le métal luisant de son couteau que j’aperçois en premier. Il se jette sur moi, nos corps se fracassent sur le bitume. Son poids m’opprime. L’homme vient raser dangereusement ma joue. Il est deux heures du matin, malgré mon alcoolisation avancée, un instinct de survie, venu de-je-ne-sais-où, m’insuffle la puissance de le renverser. À présent sur lui, je saisis son poignet et retourne l’arme. Je perçois la haine dans son regard, il veut ma mort ni plus ni moins. Mais c’est dans sa peau que la lame s’enfonce. Je suis plus fort, j’ai appuyé de toutes mes tripes, dans son cou. Le sang gicle abondamment, sur mon visage en premier, puis sur l’asphalte en grosses flaques. Une seconde, peut-être deux, c’est le temps que met la vie pour quitter son corps tandis que je le regarde se noyer dans son jus.
Je suis anéanti devant la violence des évènements. Comment une telle folie a-t-elle pu se produire ? Je me souviens de notre altercation dans ce bar. Je l’ai envoyé se faire voir. Les types autour de nous ont ri. Deux piliers de comptoir qui n’ont pas les idées claires et s’accrochent, c’est banal pour l’endroit et l’heure. Je l’ai menacé de lui faire la peau s’il ne se calmait pas. Juste des paroles. Il est sorti furieux. Je l’avais presque oublié. Il m’attendait tout ce temps.
Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Je viens de dessoûler à la vitesse de l’éclair. Comment croire que je me trouve tout juste à quelques pas du bar ? Ici tout est si tranquille, loin du passage des derniers noctambules. Tout le monde dort ou quoi ?
Appeler la police. Voilà ce que je dois faire. Je cherche mon portable dans ma poche, au prix d’un effort incroyable, car mes mains sont prises de soubresauts. Je le pulvérise en le faisant tomber. Mes jambes me lâchent à leur tour. Je m’écroule sur le trottoir et saisis ma tête entre mes mains. De la légitime défense, qui voudra croire ça ?
Trouver un téléphone à tout prix. Je me relève, hagard, mes yeux se posent sur la seule porte qu’éclaire un réverbère. Elle est en bois massif avec une grosse poignée rouge. Je m’approche et scrute les noms à côté de l’interphone. Un peu comme le condamné à mort à la recherche de visages rassurants, moi je cherche des noms à consonance humaine.
Mon attention est attirée immédiatement par l’un d’eux : Maxime Sautin, deuxième étage. Maxime ??
J’appuie furieusement sur la sonnette sans relâcher. Incapable de réfléchir. Incapable de me souvenir que personne ne me hait plus que Maxime. Sauf peut-être ce type que je viens de tuer.
Sa voix que je reconnais sans hésitation, vient m’apaiser quelques secondes.
— Bon dieu, qui est-ce ?
— Maxime, oh Maxime, je t’en supplie ouvre moi ! C’est Théo.
— Théo ? Connais pas de Théo. Foutez-moi la paix ! Laissez les gens dormir !!
— C’est Théo Grandier.
Un silence insoutenable prend place, bientôt interrompu par le bruit de la gâche.
Il est sur le palier, en pyjama, le teint défait. On dit des gens qu’ils s’arrondissent avec les années. Le Maxime que je retrouve est d’une extrême maigreur. Il me scrute de la tête aux pieds. Puis tourne les talons. Je le suis en silence. Il remplit une tasse de café et la dépose dans le micro-onde. Je crois qu’il va me la tendre mais il la porte à ses lèvres.
— D’où tu viens comme ça ? T’es couvert de sang.
Sa voix est calme.
— Je suis dans le pétrin pas possible, je buvais un verre, enfin plein de verres, dans ce bar. Et puis je suis sorti... Et puis... Et puis ce type s’est jeté sur moi avec son couteau. Il voulait m’égorger ce taré ! Tu te rends compte ? Il voulait me tuer, juste pour une prise de tête à la con. Le pire c’est que je sais même plus pourquoi on s’est fâchés ! Et maintenant, son corps gît en bas de ton immeuble.
Il ne répond rien. Il rince sa tasse et la pose délicatement sur le bord de l’évier, allume une clope.
— Pourquoi t’as sonné chez moi ?
Ma voix s’étrangle. Je poursuis mes explications invraisemblables.
—- Je voulais appeler la police mais mon portable ne fonctionne plus. De toute façon, personne ne croira ma putain d’histoire !! Et là, j’ai levé la tête vers une porte et j’ai vu ton nom. J’ai sonné. Voilà tout. J’en sais rien pourquoi je suis là, peut être que je voulais juste un lieu pour me poser et réfléchir. Nous sommes amis, non ?
— Non. Va falloir que tu t’en ailles maintenant.
— Maxime, s’il te plait. Laisse-moi rester encore un peu. La police va arriver et me trouver avec tout ce sang sur moi. Aide-moi je t’en prie.
— Tu es la dernière personne que j’aurais envie d’aider sur cette terre, alors tu remballes tes problèmes dont je me fous et tu retournes à ta vie de poivrot.
Sa voix est dure, ses mots implacables. Je ne mérite pas mieux.
Je me laisse tomber sur son tabouret, vaincu par le désespoir et la fatigue.
— Tu ne m’as toujours pas pardonné ? Ça fait quoi, dix ans ?
Ses doigts se mettent à tapoter l’évier, je sens qu’une tension extrême est en train de l’envahir. Pourtant, c’est d’une voix placide qu’il poursuit.
— Clémence était la femme de ma vie et tu me l’as volé. Elle m’a quitté pour toi et toi tu l’as quitté pour une autre quelques mois plus tard. Une autre dont tu n’avais que faire non plus. Tu n’as jamais été amoureux de personne. Pourquoi vouloir la seule femme à laquelle je tenais ? Ma vie s’est arrêtée avec elle quand ce type l’a renversée. Pas un jour sans que je la cherche, dans la rue, dans le métro. Partout où mes yeux se posent. En vain. Je ne saurai jamais vivre sans elle. Tandis que toi, tu poursuis ta vie comme un train en marche, bien assis dans ton wagon première classe, en nous laissant tous au bord de la route.
Je baisse la tête. Tout cela est monstrueusement vrai. J’avais commis l’impensable à l’époque. Séduire celle dont mon meilleur ami était amoureux. Je savais qu’il en était fou, il me l’avait dit.
Elle, je croyais l’aimer plus que les autres, mais je n’étais qu’un jeune adulte instable, relevant toutes sortes de défis et Clémence devait en faire partie.
Je me souviens du jour de notre rupture. Je lui ai balancé les mêmes mots que j’avais dits aux autres, sans prendre de gants. Elle s’était mise à pleurer et avait quitté le café bouleversée. Je n’avais appris son accident mortel que le lendemain. On n’avait pas pris la peine de me prévenir, moi son amoureux de l’époque. Je devais être vraiment très con pour que personne ne pense à le faire.
Comment lui dire que ma vie s’est arrêtée ce jour-là ? Dix ans que je marche la tête basse, en frôlant les murs. Pas un jour sans que je ne l’aperçoive. Son cadavre me suit. Me parle. Me hante. Dans le miroir le matin. Dans les vitrines des boutiques la journée. Dans ma bouteille le soir. Son visage tuméfié et bleui vient me demander pourquoi je l’ai abandonnée après lui avoir promis le monde ?
Maxime, comment t’avouer que notre complicité me manque plus que tout et que je donnerais ma vie pour effacer ma faute. Moi, c’est sans ton amitié que je ne sais pas vivre.
— Fous le camp maintenant !! hurle-t-il en balayant rageusement la tasse de sa main.
Les morceaux de porcelaine s’éparpillent sur le sol. Sa fureur clôt toute discussion. Je redescends.
La police a encerclé le quartier. Elle me cueille comme un fruit bien mûr. Faut dire que je déambule comme un fantôme. J’ai le sang de la victime partout. Mes empreintes sont sur l’arme du crime. Je suis celui qu’on trouve sans le chercher.
Le jour de mon procès arrive vite. Je risque la réclusion criminelle. Mon avocat commis d’office ne prend pas la peine de me raconter des sornettes, c’est une histoire mal partie. La police a interrogé les clients, le patron du bar. Tous ont confirmé notre prise de bec et mes stupides menaces. On ne peut pas accorder trop d’importance à des souvenirs d’alcooliques, mais les caméras m’ont porté un coup fatal. Faut dire que j’étais plutôt convainquant en type menaçant sur l’écran. Ils ont élargi leurs investigations au voisinage de la scène de crime, ont interrogé tous les riverains, sont revenus chez ceux qui n’ouvrent pas. Ceux qui ont peur, ceux qui refusent de collaborer par principe avec la police. Ils ont recherché du côté des gens de la rue. Les clochards, les prostituées et même les chiens errants. Cette nuit-là devait être hors de notre espace temporel car personne n’a rien vu, rien entendu. J’ai l’impression que je ne sortirais jamais de mon cauchemar.
Je suis foutu. Je l’ai bien compris. Tandis que les preuves se cumulent contre moi pendant le procès, une immense trouille me tord les boyaux. J’hésite entre vomir ou me faire dessus sur mon banc.
J’ai vite analysé la ligne de défense de mon avocat : assommer l’assistance pour provoquer un brin d’indulgence. Il me fait honte. Je n’ai pas de passé difficile, on ne m’a pas battu ou humilié. Je suis cultivé, j’ai un bon emploi et des collègues qui m’apprécient. Pourquoi chercher ce qui n’existe pas ? Je bois nuit après nuit pour faire taire ma conscience. Ça ne mérite pas vingt-deux ans de prison.
C’est alors que mon avocat est stoppé dans son flot de paroles. Quelqu’un vient lui chuchoter à l’oreille. Son visage s’illumine. Il reprend sa plaidoirie avec assurance. Demande la permission d’appeler à la barre un témoin qui vient de se présenter de façon spontanée.
Je suis stupéfait de voir s’avancer la frêle personne de Maxime. Il raconte avoir assisté à toute la scène. Il était derrière sa fenêtre cette nuit-là car il peinait à s’endormir. Oui, il était autour des deux heures du matin. Il a aperçu cet homme prostré dans le noir, semblant attendre quelque chose. Oui, il l’a vu m’attaquer avec son couteau dès que je suis arrivé à sa merci. Après un corps à corps brutal, il m’a vu lui donner le coup mortel, pour sauver ma vie. Non, je n’ai pas eu le choix. Il répond sans hésiter à toutes les questions du Procureur. Il clarifie. Détaille. Souligne. Il termine en précisant que c’est lui qui a passé un appel anonyme à la police. Maxime a tout vu, il m’offre son pardon et ma liberté.
Me voilà sur le trottoir devant la Cour d’Assise ! J’échange quelques derniers mots avec mon avocat, il me répète que, sans ce témoin inespéré, il ne voyait pas une issue favorable à mon procès. Comme si je ne le savais pas ! Il me fait promettre d’arrêter mes beuveries et de me ranger. Je promets. Je suis heureux.
La silhouette de Maxime passe derrière moi, je lui attrape le bras.
— Maxime, attends ! Je te suis tellement reconnaissant, tu m’as sauvé la vie.
Tu avais tout vu depuis ta fenêtre. Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Nous nous dévisageons. Un de ces regards d’hommes qui semble durer une éternité. Ses yeux distillent quelque chose d’indéfinissable. Il n’y a plus de haine.
— Enfin Théo, tu sais bien que j’ai toujours eu le sommeil lourd.
Puis s’éloigne rapidement, façon à lui de me dire adieu.

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